III
La première nuit d'angoisses.
Poursuivant sa course involontaire, Isaac Laquedem s'achemina vers le Sud. Le soir le surprit bientôt. Comment exprimer l'état d'angoisses dans lequel se trouvaient toute son âme et sa chair elle-même? Esclave d'une volonté mystérieuse, et dépouillé du pouvoir que tout homme a reçu sur ses membres, il vivait d'une vie nouvelle et passait comme un étranger, comme une matière, au milieu des hommes. Il sentait qu'il avait été précipité dans un abîme sans fond, et toutefois il ne pouvait se résoudre à quitter toute espérance.
La nuit venue, il lui sembla que le supplice allait cesser et qu'il rentrerait par le sommeil en possession du repos qu'il avait perdu. Il était fatigué par une longue marche; il entra dans une hôtellerie à Jethira, vers les confins du pays de Juda et non loin de l'ancienne Idumée. Sa physionomie avait quelque chose de surnaturel; on le fuyait comme une bête fauve; en vain il cria plusieurs fois pour qu'on lui apportât à manger et à boire: nul ne se présenta; il fut lui-même obligé de préparer son repas en se servant des ustensiles de la maison. Lorsqu'il eut achevé, il s'assit devant une table et commença à dîner; il ne resta pas assis plus de quelques secondes; ses jarrets détendus se roidirent tout à coup; un malaise accablant l'envahit, et il fut obligé de se lever. Il vit alors que nul remède ne viendrait guérir son mal, et qu'il était à jamais perdu; il versa ce soir-là plus de larmes que Rachel n'en versa lorsque ses enfants moururent; enfin il mangea debout. Cependant la fatigue amenait le sommeil: il se coucha; mais, plus vite encore qu'au moment où il s'était assis, les mêmes douleurs reparurent, et il se remit en route. Toute la nuit, il continua à marcher vers le Sud, lassé, brisé par la fatigue, et cependant marchant toujours. Quel sort que le sien! il détestait son crime, il avait le coeur déchiré lorsqu'il songeait au supplice de Jésus et à la brutalité de ses paroles. Le voilà donc en route pour un voyage sans fin, ne choisissant pas toujours son chemin, poussé irrésistiblement d'une colline vers une autre colline et d'un pays vers l'autre.
Il lui vint à l'esprit une pensée qui ne laissa pas d'accroître son effroi: il n'avait pas un denier. Est-ce qu'il était aussi condamné à la pauvreté éternelle? est-ce qu'il ne devait pas avoir de quoi payer du pain, de quoi payer un verre d'eau? et, faute de pain et d'eau, était-il destiné à marcher toujours sans manger ni boire, torturé par la faim et par la soif, comme il était déjà écrasé sous son désespoir et fouetté par la fatigue? Sa main s'étant alors glissée dans sa tunique, il sentit une pièce de monnaie: c'était un double denier frappé à l'effigie de Tibère [52], qui valait à peu près ce que valent cinq sous de France.
Note 52:[ (retour) ] La Judée était alors une province de l'empire romain, et Tibère régnait à Rome depuis dix-neuf ans.