LE RHÉTORICIEN.

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Il est assez bien conneu que l’on doibt appliquer le nom de rhétorique à l’art de plaire et de persuader, soit en parlant, soit en écrivant.

Vaugelas.

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Adix-huit ou dix-neuf ans, quand un jeune homme entre dans le monde, après avoir fait parler correctement et convenablement tous les plus grands hommes des temps antiques et des temps modernes en français, en latin, en prose et en vers, on pense bien qu’il doit avoir acquis une assez bonne opinion de lui-même. Après avoir débité sous le nom de Cicéron les amplifications les plus brillantes et les maximes les plus conservatrices; après avoir vitupéré si justement Philippe de Macédoine et la tyrannie, au nom de Démosthènes, un écrivain qui a su dépeindre avec tant de solennité, de nerf et d’éclat, le sort des malheureux chrétiens d’Orient, d’après saint Bernard; un adolescent qui a si bien rendu l’amoureuse félicité du soupir dans sa correspondance de Pétrarque avec Laure de Noves, pourrait-il avoir un doute à l’égard de son mérite, une inquiétude à l’égard de son avenir? Pourra-t-il hésiter à porter et à formuler un jugement absolu toutes les fois qu’il est question d’ordre public, de liberté, de christianisme, et surtout lorsqu’il est question de l’amour?—Voilà ce que nous soumettons à tous les psychéistes, et notamment aux phalanstériens, à qui nous recommandons avec sollicitude un enfant du progrès, un poëte juvénile, un lauréat universitaire. Nous espérons qu’on voudra bien excuser son aplomb, sa disgrâce et sa pédanterie, par la bonne raison que la loquacité redondante et l’intarissable diffusion signalent toujours un écolier qui vient de quitter les bancs.

La bibliothèque du rhétoricien se compose infailliblement des livres qui suivent:

Le rhétoricien a presque toujours des yeux immenses, le visage innocent et l’air doctoral; il est généralement grand et fluet; il porte, le dimanche, avec un air de satisfaction, des éperons novices et des cheveux excessivement pommadés. Il use de la pommade avec une profusion qui participe de l’extravagance. C’est toujours un rhétoricien qui fait l’exhibition du premier pantalon blanc qu’on voit éclater à Paris sur l’horizon printanier. Il est toujours flânant dans les passages et sur les promenades publiques, la bouche armée d’un cigare; car il est bon de vous dire qu’il fume, le rhétoricien; il fume en dépit de son aversion naturelle, et il s’en acquitte même avec une résolution courageuse, une ténacité méritoire. Il a quelquefois le propos absurde, mais il a toujours le verbe haut, suffisant, tranchant et didactique. L’histoire des coulisses de Paris lui est connue tout entière, et la chronique des Variétés n’a pas de secrets pour lui. Il pourrait nommer tous les amants de toutes les actrices du boulevard; mais ce qu’il sait encore mieux que tout le reste, c’est l’histoire de tous les duels qui ont eu lieu depuis la révolution de juillet. Il disserte assez judicieusement sur les chevaux de course, il raisonne assez pertinemment sur les filles de théâtre; mais le plus souvent possible il fait intervenir dans la conversation le nom d’un célèbre dandy du jockey-club, qui est son ami le plus intime et qu’il n’a pourtant jamais vu qu’à l’Opéra, c’est-à-dire du parterre aux balcons du même théâtre, et de bas en haut, conséquemment. Il arrive au sommet de la perfection lorsqu’il a lieu de se persuader qu’il a été floué par des courtisanes, qu’il a fait une orgie satanique avec des viveurs, et qu’il pourrait avoir obtenu quelques bonnes fortunes dans la haute (style de roué vulgaire).—Il n’a seulement pas daigné prendre garde à cette grande dame...—Apprenez qu’il est également supérieur à la bonne fortune et à la mauvaise fortune...

On concevra bien aisément qu’un jouvenceau qui fait parade de certains défauts ou de certaines qualités en opposition directe avec son âge et ses habitudes, ne saurait agir d’après son impulsion naturelle. Des lectures aussi mal choisies que mal comprises ont halluciné ce pauvre étudiant. Il a pris au réel, au positif, au sérieux, certains caractères imaginés par un poëte en colère et des romanciers en délire, ou des dramaturges en frénésie. Il est devenu lycanthrope, faustique et byronien, mais byronien progressif et perfectible, entendons-nous. Il admet les intuitions féroces et les monomanies régicides; mais c’est en les combinant avec les assentiments forcenés, les attractions en cour d’assises et les sympathies george-sandiques. Il a cru aux enfants désillusionnés, à la prédilection pour les forçats, de la part des femmes supérieures; il a cru par-dessus tout à cette espèce d’auréole et d’éclat prestigieux qui reluit autour du crime, et qui doit fasciner les âmes fortement trempées, les âmes solitaires au désert du monde!... En revanche, il ne conçoit pas du tout quelle sorte d’agrément telle ou telle femme sérieuse a pu trouver dans l’intimité d’un joli garçon bien tourné, bien fait et bien mis! Vous pouvez bien supposer qu’il ne veut jamais admettre aucune obligation de costume, de convenance ou de politesse, il appelle tout cela des banalités vassales et des vulgarités surannées. Il croit au génie tudesque, aux incantations, au Fatum, à l’orgueil Lucifernal, à l’Égoïsme, surtout! et même à celui des Sœurs de la Charité. Il a toujours l’accusation, le reproche et le mot d’Égoïsme à la bouche. Le collégien progressif se fait un bouclier impénétrable et tire un immense parti de son abnégation personnelle, en conversation. Il n’a jamais vu femme qui vive avec une intimité soutenue, ou même avec une familiarité prolongée, si ce n’est sa mère, sa grand’mère et la portière de son école; mais il n’en pense pas moins que toutes les femmes au-dessus de huit à dix ans sont des créatures vénales et dépravées, dévastées, échevelées, avilies, etc. En concurrence avec ce touriste anglais qui avait écrit sur son calepin: Toutes les femmes de Blois sont rousses et acariâtres, il vous soutiendra, quand vous voudrez, que les Parisiennes sont naturellement stériles, arides et livides (à moins qu’elles ne soient fardées). Quand vous en trouvez qui ne sont pas chauves, et qui ne sont pas ternes et blafardes comme des navets, vous pouvez bien compter que c’est parce qu’elles ont mis des cheveux de paysannes et du vinaigre d’Acloque. Il n’y a que les épiciers, les moutards et les Berrichons qui se laissent attraper à ces choses-là! Cet homme d’expérience est pleinement convaincu que la majorité des femmes est profondément adultère et plus ou moins infanticide; voilà ce qu’il a trouvé dans une satire de lord Byron, où l’on voit également que toutes les empoisonneuses sont des femmes. Mais vraiment, on pourrait dire aussi que tous les empoisonneurs sont des hommes, ce qui serait un théorème indubitable et fournirait un prolégomène incontesté.

Notre byronien se maintiendra résolument dans la même opinion jusqu’à l’heureuse époque où, dompté par une affinité élective, à la manière de Gottorp-Ephraïm Lessing, il ira déposer ses tristes croyances aux pieds d’une adorable ouvrière à laquelle il aura conçu, mais fugitivement, à la vérité, la généreuse et belle pensée d’offrir, avec son nom, son cœur et sa main, comme dit toujours M. Planard[14].

Mais pendant qu’il est encore dominé par des théories si desséchantes, et pendant qu’il met tous les sentiments humains et sociaux, honnêtes et vrais, au-dessous de rien, il étale inconséquemment les idées les plus débonnaires en philanthropie. Il ne trouve jamais assez d’air et de force, assez d’oxygène et d’organisme dans ses poumons, pour crier contre le monopole du tabac, contre l’imposition du sel, et surtout contre le régime colonial; contre cet esclavage affreux que nous laissons peser sur nos frères du Sénégal et de la Gambie, sur les Chicaras, les Jaloffs, et les infortunés concitoyens du roi de Congo, qui sont habituellement égorgés ou pendus quand ils ne sont pas vendus à des Brésiliens, des Havanais ou des Bordelais. Il vous suffira de ne pas désapprouver assez fortement le tarif des octrois et le timbre sur les cartes à jouer, pour qu’il vous appelle sarcophage et monolithe arriéré, cruche pétrifiée, borne milliaire et vertèbre de mastodonte, ou fossile antédiluvien! ce qui est une invective abominable aujourd’hui. Il est assez connu que M. Geoffroy-Saint-Hilaire a voulu faire un procès au jeune Gay-Lussac qui l’avait appelé vieux Ibis et momie rétrospective; mais cet élève du Jardin des Plantes a été libéré d’accusation pour avoir agi sans discernement, parce qu’il n’avait pas quinze ans révolus.—Si nous étions en Chine au lieu d’être à Paris, disait M. Geoffroy, je le ferais condamner à porter la cangue toute sa vie!—Mais pour en revenir à notre publiciste imberbe, il est bon d’avertir les souverains étrangers que toute espèce de tête plus ou moins couronnée n’est jamais à ses yeux qu’un chef salique, un tyran féodal, un despote ombrageux qui brandit continuellement la lame d’un grand sabre, afin d’écharper ses malheureux sujets prosternés devant lui.—Les sujets de ce temps-ci sont toujours agenouillés ou prosternés, comme chacun sait.—Le roi des Français est le seul potentat qu’il n’ose pas accuser de se livrer continuellement à cette occupation monarchique. Si vous avez la patience et la bonté de lui laisser dérouler ses plans humanitaires et sociaux, vous verrez qu’après vous avoir débité toutes sortes d’élucubrations qu’il a puisées dans l’ancienne Minerve et le vieux Constitutionnel, il conclura par une macédoine en prosopopée, dans laquelle il évoquera les mânes de Lafayette et des saint-simoniens, de Paul Courier, de Charles Fourier, et autres génies du progrès auxquels il a consacré tous les sentiments de confiance et de vénération dont il est capable. Mais comme le désenchantement de son cœur n’a pu résister aux minauderies d’une petite lingère, il arrivera que ses grands plans de réforme sociale iront sombrer lourdement devant ce qu’on appelle aujourd’hui les agaceries du pouvoir, c’est-à-dire devant l’espérance d’être employé comme surnuméraire à la direction des douanes.

Nous allons mettre sous les yeux du lecteur une anecdote que nous tenons pour véritable, attendu que le grand écolier qui nous l’a contée ne pouvait y trouver aucune satisfaction pour sa vanité. Laissons parler ce rhéteur ingénu.

—J’avais passé dix-huit ans, et j’étais encore parfaitement novice et candide, quoique j’affectasse un air expérimenté, et quelquefois même un peu blasé.—Pauvre don Juan que j’étais! innocent blondin, qui m’occupais en cachette à composer des madrigaux anthologiques et des sonnets italiens en l’honneur de Léontine Fay, qui n’en a jamais rien su, parce que je n’étais jamais assez content de la beauté de mon écriture et de l’élégance de mon papier à vignettes dorées.

J’étais allé passer mes dernières vacances au château d’Échenilles, chez M. Jean Gouin, mon parent. C’était un homme habituellement brusque et peu souvent aimable; abusant étrangement de son titre d’ancien colonel de la grande armée pour être à sa volonté loquace ou taciturne, impérieux et taquin. Voilà ce qu’il était avec tout le monde, excepté sa charmante femme; mais il faut vous dire comment cette prédilection se trouvait justifiée par le caractère et les agréments de ma cousine Gouin. Figurez-vous une belle et jolie femme de vingt-quatre ans, avec de grands yeux bleus, des dents du plus pur émail; bien prise de taille, quoiqu’un peu rondelette, et d’ailleurs alerte et rieuse. Elle était mère de deux gros garçons qui ressemblaient fort peu (très-heureusement) à M. le colonel, auteur de leurs jours. A peine eus-je passé deux heures au château d’Échenilles, que tout ce que j’avais lu dans la littérature moderne, sur les relations habituelles entre les cousins et les cousines, et que tout ce que j’avais appris au Gymnase sur les désastres matrimoniaux des anciens militaires, me revint à l’esprit. Je compris que le sort ne m’avait amené dans cette maison que pour remplir une place vacante, ou du moins inoccupée; en conséquence de quoi ma résolution fut bientôt prise. Je commençai dès le lendemain à dresser mes batteries en roué consommé, en vrai Faublas, à ce qu’il me sembla.

Pendant huit jours, je fis de magnifiques dépenses en cosmétiques, en pommade et en eau de Cologne, ce qui constitue la perfection de l’élégance ou de la fashion pour un lycéen défroqué. Je donnai force pastilles de toutes couleurs à mes petits cousins; je les versai cinq ou six fois de suite en les traînant dans leur petit chariot, et je m’arrogeai le droit de présenter journellement à ma cousine un bouquet symbolique.... Enfin, je m’ingéniai d’aller battre la mesure auprès d’elle, à son piano, quand elle nous jouait la marche des Puritains, que mon parent affectionnait beaucoup et qu’il demandait régulièrement à sa femme après son café. Si je battais la mesure à contre-temps, ce n’était pas ma faute et ce n’était pas sans raison, car je n’ai jamais eu l’oreille musicale; mais ma jolie cousine ne s’en formalisait et ne s’en plaignait en aucune façon.

En voyant son indulgence, et d’après un si tendre encouragement, je ne doutai plus de mon succès auprès d’elle et je pris la résolution d’en finir. A cet effet, j’écrivis, en cursive anglaise assez passable, une déclaration qui était un véritable chef-d’œuvre de rhétorique, et je puis ajouter de dialectique, car toutes les parties du discours, depuis l’exorde jusqu’à la péroraison, s’y trouvaient enchaînées et déduites avec une méthode irréprochable, une logique parfaite!—Ensuite et malgré la satisfaction que j’en éprouvais, ne me sentant pas la témérité de remettre moi-même une pareille épître, j’eus recours à un stratagème de comédie: je chargeai mon bouquet d’être mon messager; je savais que ma cousine, toute campagnarde d’habitude, en détacherait la gerbe elle-même, afin d’en garnir deux vases qu’elle avait sur la cheminée de son cabinet.

Fort de ma résolution, je montai tout de suite après dîner pour aller chercher mon buisson de roses et d’œillets, et je redescendis l’escalier en conservant un aplomb stoïque; seulement, à la porte du salon, je sentis battre mon cœur et j’hésitai: mais ce ne fut que l’affaire d’un instant.

—Vous arrivez trop tard, monsieur de l’ancien régime, me dit le colonel:—les oiseaux sont envolés: Constance a mal à la tête, et la voilà qui vient d’aller se mettre au lit pour y boire de l’eau de tilleul, à ce qu’elle a dit.

Ma figure exprimait un tel désappointement, que mon cousin ne put s’empêcher d’en rire.

—Donnez-vous donc du mal pour les femmes, continua-t-il en goguenardant; fatiguez-vous donc à composer des pyramides de fleurs: une migraine, un enfant malade, et voilà que votre travail est à vau-l’eau...... Sapristie! quel parfum! Passe-moi donc un peu cet odorant tribut de ton amitié pour ma femme.

A cette demande inattendue, mon sang reflua vers ma tête, et je devins couleur de pourpre....

Je restais cloué à ma place, et le colonel me toisa de la tête aux pieds; ensuite il plissa son front, ouvrit de grands yeux, serra les lèvres, et fit entendre un appel de langue qui pouvait signifier:—Ah! vous aviez une intention de galanterie! on ne se doutait pas de ça.

Revenu de ma première stupeur, je crus qu’il fallait payer d’audace, et je présentai le bouquet à mon cousin, mais ce fut avec les yeux baissés et les joues fortement colorées encore. Il regarda le bouquet fort attentivement, mais sa figure demeura tout à fait impassible; il en respira l’odeur, et puis, le posant sur un guéridon qui se trouvait à portée de son bras, il se renverse dans son fauteuil, en s’abandonnant à une espèce de rêverie léthargique.

A peine revenu de ma frayeur, je commençais à me reprocher mes idées de séduction: mais notre tête à tête muet fut interrompu au bout de quelques minutes par la visite du procureur du roi de l’arrondissement, honnête magistrat, qui avait fini par vaincre l’antipathie de mon cousin pour les hommes de robe, en subissant l’histoire de ses campagnes avec une longanimité tout à fait judiciaire.

La conversation roula d’abord sur les affaires et les caquets de la petite ville; et puis M. le procureur du roi, qui tenait peut-être à s’attirer une invitation pour le grand dîner du lendemain, pria mon cousin de nous raconter une de ces histoires qu’il narrait toujours avec un intérêt si rempli de charme.

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«Avec plaisir, dit le colonel qui accordait toujours ces sortes de demandes avec empressement. Je vais vous en dire une.... Ici le colonel se mit à cligner de l’œil avec un air narquois.... C’est un peu vert, mais bah! vous avez été jeune tout comme un autre, monsieur le magistrat, et Charles n’est plus un enfant.—N’est-ce pas que tu n’es plus un enfant?»

Je répondis à cette moquerie du grognard par un coup d’œil assez dédaigneux: le calme et la confiance étaient complètement rétablis dans mon esprit.

«C’était en Espagne, au mois de septembre 1811, nous dit-il ensuite; j’avais alors vingt-quatre ans; le 8e régiment de chasseurs, dans lequel je servais comme lieutenant, tenait garnison à Orihuella, fameuse garnison, où nous ne buvions que du vin de Xérès, et ne fumions que de véritables cigares de Cuba: et quelles femmes, grands dieux! des femmes avec des yeux de feu, des corps de fer, maniant le poignard avec autant de facilité que les castagnettes. J’aurais pu tout comme un autre courir les bonnes fortunes, mais j’étais trop amoureux d’une petite fille appelée Geniola.»

Ici mon cousin fit une pause comme pour recueillir ses souvenirs. Moi, la tête dans les deux mains, ayant l’air de prêter une attention profonde au narrateur, je ne quittais pas des yeux mon fatal bouquet, frémissant de tout mon corps à chaque mouvement de mon cousin, car ils n’étaient séparés que par la largeur de cette petite table.

«La manière dont je fis connaissance avec Geniola, poursuivit le colonel, est assez singulière pour mériter de vous être rapportée. Dans une expédition pour venger la mort de quelques-uns de nos soldats assassinés pendant la nuit dans un village andalous, je fus chargé, à la fin de l’affaire, de mettre la dernière main à l’œuvre, en allant sabrer tout ce qui restait d’habitants. J’entrai au galop dans le village à la tête de mon peloton. Au milieu de la rue, restait seule et debout, une belle jeune fille: je la vois encore, l’œil étincelant, le visage enflammé, les cheveux épars: le cadavre d’un homme était à ses pieds.—A toi, Français du diable! me cria-t-elle en m’ajustant, quand je ne fus plus qu’à dix pas d’elle. Le coup partit, et mon schako en tomba par terre: mon cheval était si fortement lancé, que ma farouche ennemie n’avait pas eu le temps de s’enfuir: heurtée à l’épaule elle alla rouler à quelques pas de là. L’expression de la haine était si fortement empreinte sur les traits de cette jeune femme, tant de désir de vengeance brillait dans ses yeux, c’était une beauté si fière et si sauvage, que j’en fus enthousiasmé subitement et que je résolus de la sauver. Arrêtant mon cheval, je retournai sur mes pas, je la chargeai sur ma selle et la ramenai à San-Lucar-de-Barameda. Huit jours après nous vivions maritalement ensemble, et j’étais fou de Geniola.»

Mon cousin s’arrêta quelques instants; mais je n’osais plus respirer, et je puis dire que je ne vivais plus, car mon regard vif et pénétrant avait découvert qu’entre deux roses de Provins, du plus gros rouge, mon triste message amoureux poussait une pointe blanche, aiguë, luisante et tout à fait hétérogène. Je ne pouvais plus y tenir et je me levai pour aller reprendre mon bouquet; mais le colonel me prévint, et saisit le bouquet en me disant: laissez-le-moi donc sentir à mon aise, il m’embaume. Je revins m’asseoir à ma place, et j’étais plus mort que vif.

«Depuis deux mois, poursuivit le colonel, je goûtais un bonheur surhumain, quand il nous tomba des nues un officier général, que je fus désigné pour accompagner jusqu’à Madrid; c’était une absence qui devait durer pendant quinze jours au moins. Je crus que j’en deviendrais fou: j’eus la tentation de déserter, de fuir au bout du monde avec ma Geniola. Heureusement que j’avais alors un intime ami, nommé Lambert, qui sut me parler raison bien à propos, et qui me détermina, non sans peine, à remplir ce qu’il appelait un devoir sacré. Je partis après avoir reçu de mon ami Lambert une promesse sacrée, celle de veiller sur ma Geniola avec toute la sollicitude d’un frère ombrageux, ou d’une duègne de Caldéron. Quel voyage! il me fut impossible de desserrer les dents avant d’arriver à Madrid, et ce fut pour demander au général s’il n’avait plus besoin de mes services.»

«Hé mon Dieu! Charles, qu’as-tu donc? dit le colonel avec un air d’intérêt, en dirigeant vers moi le bouquet. Au même instant, je fermai les yeux avec une terreur indicible, car le mot adultère flamboyait à ma vue sous la forme de mon épître que le colonel mettait de plus en plus en évidence, en balançant dans sa main mon bouquet malencontreux.

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—Je n’ai rien du tout, lui dis-je avec une voix sourde et comme étranglée.»

«Aussitôt que je fus libéré, reprit le colonel Gouin, je me remis en selle, et j’arrivai à Orihuella-de-los-Montès onze jours après en être parti. C’était un voyage d’une rapidité inouïe, et j’avais crevé trois chevaux de poste afin d’arriver sitôt. La nuit était assez avancée, et je n’en volai pas moins chez ma Geniola. J’entrai dans la maison à l’aide d’une clef qui ne m’avait pas quitté, j’arrivai jusqu’à sa chambre palpitant d’émotion, d’espoir et de bonheur; je n’avançais qu’à pas comptés pour que Geniola ne se réveillât que dans mes bras; enfin j’arrivai tout auprès de son lit, et l’émotion qui s’ensuivit me força de m’appuyer contre un meuble... C’est la seule fois de ma vie où j’ai compris qu’on peut tomber en défaillance et se trouver mal.» La diction de mon parent Gouin devint ici tellement brève et saccadée, que tout ce qu’il y avait d’âpreté farouche et d’énergie dans son caractère se manifesta subitement à moi, pauvre séducteur d’une autre Geniola! J’étais comme un condamné qui attend son arrêt, et qui prévoit un arrêt de mort.

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Le colonel Gouin poursuivit après une pause effrayante. «Ma Geniola dormait aux bras de mon ami Lambert! Leur sommeil avait l’air calme et paisible, une veilleuse jetait sa douce clarté sur eux. La première émotion que j’éprouvai fut tellement violente, que, comme je vous l’ai dit, je fus obligé de m’appuyer le dos contre une armoire, afin de ne pas tomber de ma hauteur; mais cet affaissement de corps et d’esprit ne dura qu’un moment. La soif de la vengeance avait remplacé dans mon cœur cet amour exalté qui le dévorait. Je la résolus prompte et complète, ma vengeance; je m’avançai au bord du lit d’un pas lourd et pesant à dessein de les réveiller. Mon sabre traînait avec fracas à mes côtés... Geniola et Lambert ouvrirent les yeux. Je restai devant eux debout, froid et immobile: nous nous regardâmes tous les trois dans un terrible silence. Je le rompis en leur disant:—Geniola, vous êtes une infâme! et toi, Lambert, un misérable!—Assassine-moi, dit Lambert, qui lisait sur mes traits une résolution sanguinaire.—Je ne t’assassinerai pas, dis-je à Lambert, parce que je ne suis pas un lâche comme toi: c’est un duel, mais un duel à mort qu’il me faut! Allons, dépêche-toi: voici des pistolets chargés, poursuivis-je en l’arrachant du lit et lui montrant les armes que j’avais à la ceinture. Je lui présentai en même temps ma main gauche fortement serrée, en lui disant: Pair ou non?—Pair, balbutia Lambert.—Nous comptâmes cinq pièces d’or.—Ta vie m’appartient! m’écriai-je avec une joie féroce.—Mais Geniola, qui jusqu’alors était restée muette et immobile, se précipita à mes pieds.—Grâce! grâce pour lui! dit-elle avec une voix déchirante, c’est moi qui suis la cause..., je suis la seule coupable!...—Je la repoussai brusquement en lui disant: Arrière!—Écoute, me dit-elle avec l’accent du désespoir, écoute-moi bien: si tu l’assassines je me tuerai.—A ton aise, et comme tu voudras! Geniola s’avança vers la fenêtre, l’ouvrit, pencha tout son corps en dehors du balcon, puis me cria:—Meurtrier, que Dieu te maudisse!—Je lui répondis: Bon voyage! et je déchargeai mon pistolet dans la poitrine de Lambert.»

«Es-tu bête, Charlot! dit le colonel en interrompant son récit, crois-tu donc que je veux te massacrer parce que tu destines tes premiers autographes à la collection de madame Gouin?»

Je venais de tomber à la renverse dans mon fauteuil à la vue de mon billet doux que mon damné cousin avait fait sortir de sa cachette, attendu que pendant la dernière partie de son histoire, il avait fait des gestes désordonnés.

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Voilà tout ce qu’il en fut pour ce jour-là. J’allai me coucher avec l’intention de m’enfuir au plus vite, et le lendemain matin, pendant que j’étais à plier bagage, mon hôtesse entra dans ma petite chambre avec son fils aîné qu’elle tenait par la main. Elle me dit tout uniment, avec douceur, mais avec un air de franchise et de fermeté déterminée:—«Je viens pour vous restituer je ne sais quel papier qui est dans cette enveloppe où vous n’aviez pas mis d’adresse, et dont nous ignorons le contenu. Vous voyez que le cachet en est resté bien intact? Mais comme vous n’avez et n’aurez jamais aucune raison pour nous écrire ici, mystérieusement, d’une chambre à l’autre, reprenez votre lettre, mon bon Charles, et ne pensez pas à nous quitter avant la fin des vacances.—Mais, voilà déjà huit heures et demie, dépêchez-vous donc, et n’oubliez pas que votre cousin vous attend pour aller chasser sous bois.—N’allez pas oublier non plus de m’apporter des pervenches et des germandrées pour votre bouquet du soir..., après la marche des Puritains, mon ami..., comme à l’ordinaire....» Elle me souriait, cette belle Constance et cette excellente femme! elle me souriait avec une sérénité charmante, une simplicité naïve: et, comme je connais ton bon cœur et ton indulgence pour moi, je t’avouerai que j’en avais les larmes aux yeux....

—Cela m’a fait penser, me dit encore le rhétoricien, cela m’a fait observer que, pour être mis au fait des mœurs françaises au dix-neuvième siècle, il est bon de ne pas s’en rapporter aveuglément aux comédies de M. Scribe et de M. Duport.

Eugène de Valbezen.


L’HERBORISTE

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