L’INVALIDE.
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Je montai il y a quelques jours en voiture, à trois heures et demie, pour aller visiter l’Hôtel-des-Invalides; j’ignorais que les portes de cet établissement fussent fermées aux curieux à quatre heures précises. Honteux d’avoir fait inutilement le voyage du Gros-Caillou, j’entrai dans un des cafés de l’Esplanade pour y attendre l’arrivée d’un fiacre qui me reconduisît à mes pénates. J’avais trouvé, au premier, une petite salle isolée ayant vue sur l’Hôtel; on venait de me servir une limonade gazeuse, quand j’entendis, à travers la cloison de mon cabinet particulier, une conversation qui m’intéressa vivement. Les voix parlaient du grand salon, et je ne tardai pas à quitter ma solitude pour aller m’installer indiscrètement auprès de deux ouvriers assis face à face, et ayant devant eux une bouteille de vin et une livraison des Français. Ce dernier fait acheva d’exciter ma curiosité, et je prêtai attentivement l’oreille aux paroles suivantes:
«Pourquoi es-tu venu si tard? Je ne peux plus te faire entrer aux Invalides; la consigne est donnée: on ne passe plus. Il n’y a pas à dire: Mon bel ami... Faut y renoncer pour aujourd’hui. C’est dommage; car je peux me vanter que pas un cadet de Paris et de la banlieue ne connaît son hôtel comme ton serviteur Colopeau. Garçon! une dame-jeanne imbute de vignoble pour Reims et Sedan... Ah! ah! ah! ce serin de garçon ne comprend nullement. Allons, vivement! du blanc à 1 franc.
—Comme tu te lances!
—Non pas, non pas... tu paieras celle-ci; je paierai la subséquente, s’il y a lieu. Trinquons à Nini, à la Nini de mon cœur. Es-tu un bon, toi?
—Oui, je suis un bon.
—Un chouette, là, un vrai?
—Certainement.
—Touche là. Je te confie mes projets. Tu sais que ton ami est président de la société lyrique des amis des Trois-Couleurs, chantante et dansante, les dimanches et les lundis, au père Gigot, marchand de vins traiteur, au Grand-Vainqueur, barrière Mont-Parnasse, boulevard extérieur; gaieté, franchise, honneur aux visiteurs, hommages aux dames... Tout ça rédigé par moi... Alors que je suis son plus soigné d’auteur à la société, et que je lui colloque des romances un peu chicardes... Eh bien, mon ami, puisque tu es un bon, je vais te confier mes œuvres posthumes avant la fin de mes jours... et que tu auras le droit de les imprimer dans tes moments perdus...
—Oui, mais je ne suis pas compositeur, je ne suis qu’imprimeur.
—Moi, je suis compositeur, et pas du tout imprimeur. Voilà pourquoi je ne fais pas connaître mes exproductions lyriques; sans cela, je ferais en ce moment une drôle de niche à la publication des Français peints par eux-mêmes; que mon amour national de citoyen et de tambour m’ont dicté de prendre un abonnement... Je te lui en flanquerais de ces types à ton M. Curmer, qui ne fait que des types de comme il faut, qui n’ont jamais pu d’exister... Je lui ferais le soûlard, le braillard, l’argotier, le décrotteur, l’équarrisseur, le tripier, le récureur d’égouts, le Limousin, ou l’étudiant de la Grève, le limonadier à deux liards le verre, le marchand de pommes de terre frites dans l’eau, la Compagnie-Hollandaise avec son bouillon de vieux os, l’allumeur de réverbères, le jeune premier des Funambules, le ténor de Lazari, le traître de madame Saqui, la souricière de la Halle, le mouchard, le forçat délibéré, le filou imperméable, le carottier, le tambour, l’invalide... et puis une masse d’autres, quoi!... Mais c’est çà des types, et des rupins... C’est pas comme l’étudiant en droit. Vlà-t-y pas... c’est-y malin l’étudiant en droit! ça demeure faubourg Saint-Germain, voilà!... La grisette, c’est connu comme chou blanc. Qu’ils y viennent donc un peu ces malins-là, Henri Monnier, J. Janin, Gavarni!... Oh donc! je vas vous tambouriner le cuir un petit peu, moi fanfan La Blague, le roi, le triomphateur des chanteurs et des gobichoneurs... Si je le connaissais seulement de le voir, ton Curmer, j’irais le lui donner tout cela, moi; et je lui dirais: Voilà... je ne vous demande rien... Je fais la réputation de votre livre; c’est bien... Je vous oblige; vous m’avez de la reconnaissance: descendons prendre une bouteille, payez... et quand vous en voudrez de l’écriture, venez me trouver... D’ailleurs, tu vas juger de la façon dont je suis susceptible de te faire le portrait écrit du premier venu... Et je te vas faire voir l’invalide, que je t’avais apporté exprès pour te le lire après notre visite, et rédigé par ton serviteur Colopeau, peintre en bâtiments de son état, et lyrique dans ses loisirs. Voilà. Fais monter une bouteille, et je te promène sans nous déranger par tous les Invalides, que tu as venu trop tard pour les visiter. Holà! garçon, du même!»
La bouteille venue, le peintre en avala une rasade, se passa et repassa la langue sur les gencives, fit diamant sur l’ongle, s’essuya les lèvres, et entra corps et âme dans le rôle d’orateur. L’auditeur était haletant d’amitié, de joie et d’intérêt.
«D’abord, sais-tu de quand que les Invalides sont inventés? Non... tu ne le sais pas... Eh bien, c’est d’après les Enfants-Trouvés, deux chouettes inventions qui sont contemporaires... Et l’on peut dire métaphosphoriquement que le grand Louis XIV est le saint Vincent de Paule des vieux troubadours de l’armée française: holà, et d’un!... Pourtant qu’il faut être juste, et que Henri IV (qui n’était pas manchot) en a eu la première idée; et de deux!... Et je connais un peu tout ce que je dis... je suis le fils d’une jambe de bois... Dans ce temps, Louis XIV dit à un nommé Libéral Bruant, un architèque: «Tu vas me faire un plan soigné et bien entendu, pour faire demeurer tous les estropiés militaires de mon armée... Mais je veux quelque chose de bien; je ne regarderai pas à quelques pièces de cent sous de plus ou de moins: tu sais que je ne suis pas un vieux ladre.—Connu...» lui répond l’architèque; et de suite il lui flanque c’te maison que tu vois là par la fenêtre... Pige-moi ça: regarde-moi un peu ce chique que ça a... On en fait plus des bâtiments comme ça; le moule est cassé!...
«Après, Louis XIV dit à un autre arrangeur de pierres: «Tu vas avoir l’amitié de me faire une église avec un dôme tout en or.—Bon, que répond le nommé Mansard, je vas vous exécuter une métropole un peu tapée dans le nœud.» Et voilà ce chef-d’œuvre que tu le peux voir encore par cette fenêtre... Alors tous les esculpteurs et les peintres en bâtiments et autres du temps sont venus y faire un ouvrage d’enragé... Après cela, le conquérant d’amour et de gloire, Louis XIV, roi de France et de Navarre, fit un testament, au moment de passer l’arme à gauche... Attends... attends... que je m’en rappelle de ces paroles mémorables... que je les ai apprises étant jeune à l’école des Invalides... où que j’ai été tambour. Ah! voilà... «Outre les différents établissements que nous avons faits durant la longueur de notre règne, il ne c’en s’est pas de plus utile à l’état que l’Esplanade des Invalides. Il est bien juste que les soldats qui sont tués à la guerre aient la récompense de leurs longs services afin qu’ils soient hors d’état de travailler et de gagner leur vie... Les caporaux et les sous-officiers y trouvent une table un peu flambarde... Et nous prions un peu le dauphin d’observer qu’il faut avoir soin de l’établissement ainsi que nos successeurs. Nous sommes persuadés d’avance qu’ils seront enchantés de nous être agréables[13]...»
«Plus tard régna le Louis XV, surnommé le Bien-Aimé, un petit-fils de Louis XIV, un grand feignant qui dépensait toute l’argent du pauvre peuple avec des drôlesses excessivement saint-simoniennes. Ce grand escogriffe se fichait pas mal des extrêmes paroles de son grand papa... Il oublia les services de ses vieux braves pour récompenser les services de ses ouris... Mais, que tôt ou tard le crime est bien puni, Pierroux, vois-tu... et la révolution est venue détruire Louis XVI, pour la peine que son précédent s’était conduit comme un habitant de la mer, que la politesse m’évite de nommer... Enfin, mon ami, ce grand noceur de Louis XV avait eu la vilainie de faire badigeonner en jaune le dôme tout éblouissant que tu as là sous tes simples yeux... A c’tépoque-là la maison était tenue comme quatre sous... Heureusement la 93 est arrivée!... Mais on était trop occupé dans ce moment-là pour penser aux Invalides... Il se démolissait plus d’hommes à la frontière et à l’étranger que je n’ai de cheveux sur la tête... A cause de quoi que le père l’Empereur sortit de son consulat pour entrer dans l’impérialisation. Alors le grand petit homme rendit aux Invalides son éclat créatif..... Il a fait redorer le dôme, et puis (ça, c’était son état) il a fait cribler l’église des drapeaux pris à l’ennemi par la valeur de son Ex.... et en même temps il envoya au bâtiment de l’Esplanade le trop-plein de la chaudière de la colonne Vendôme... Bon, voilà les Invalides un peu militairement et sanitairement installés... Le plat d’argent circule dans l’hôpital comme sur la table de Napoléon lui-même... Les cuisines ont des batteries chargées à mitraille, qui vomissent tous les jours un tas de projectiles légumineux, viandineux, farineux, savoureux, etc., etc., et une multitude de douceurs... L’invalide peut, en vivant avec sa moitié, se consoler de celle de son corps qu’il a perdue... On met les enfants en pension aux frais du gouvernement... et tout va pour le mieux, à la condition que l’on monte sa garde chacun son tour, et que l’on aime et respecte son commandant de place, qui est tant soit peu maréchal de France... Et puis tous les agréments possibles, jeu de quilles, jeu de boules, jeu de Siam, jeu de tonneau, tous les jeux, quoi? Et de plus, une soignée bibliothèque, et dedans le portrait de Napoléon Bonaparte... que ça me rappelle une chose qu’elle m’a fait joliment pleurer... T’aurais vu ça que t’aurais pleuré aussi... En vlà des hommes, et des vrais, ceux-là! C’est ça des dévoués et des dans qui on peut se fier... Un vieux là, un bon vieux, un vieux vieux, un vénérable, des cheveux blancs, presque plus.... pas de souffle, les yeux en l’air pour regarder le ciel où y doit être... A peine s’y peut parler... On s’empresse, on fait silence... y va mourir... Mais avant y veut un bonheur, ce pauvre soldat, y veut voir son empereur... C’est pas commode, il est à Sainte-Hélène... C’est loin, et c’est expressément défendu d’y aller... D’ailleurs l’vieux n’a pas le temps, y va passer tout à l’heure... Oh! là, c’est lui qu’a l’idée.... lui qu’est malade... les bien portants ne pensent à rien... «Devant le portrait de mon Empereur...» on le porte... ah! ça me fend le cœur, quoi? ce pauvre brave homme... y sourit... y pleure... y suffoque... tout le monde gémit... Il est un peu plus tranquille, ses yeux sont séchés... y n’y avait plus ni larmes ni huile dans la lampe..... Éteint! Dieu de Dieu, j’en pleure encore et toi aussi... Allons, trinquons à sa mémoire... A la santé des amis fidèles... Ah! ça me remet... J’aime décidément mieux arroser mon estomac que mes joues... (Et il s’essuya l’œil.) Encore un petit coup.... La bouteille est à sec... Garçon, du même!...»
L’ouvrier tira de sa poche des petits bons hommes dessinés sur carton, et découpés; alors je m’avançai et demandai au peintre vitrier la permission de me mêler à sa conversation, en lui expliquant le but de ma présence dans le quartier du Gros-Caillou. Il parut flatté de l’empressement que je portais à être son auditeur, et il commença ainsi:
La valeur n’attend pas le nombre des années...
Qui sert bien son pays n’a pas besoin d’aïeux...
Le premier qui fut roi fut un soldat heureux...
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire...
«La valeur, etc.... Voilà quelque chose qui est un peu vrai de par rapport à ces vieux bibards d’invalides qu’il a bien fallu qu’il n’ait pas d’attendu le nombre des années pour venir glorieusement être chauffés, nourris, logés aux frais du gouvernement.
«Qui sert, etc... Qu’il n’a pas de besoin d’aïeux que celle-ci de verse est encore fort juste... On n’a pas besoin d’aïeux pour être invalide... On est assez âgé pour être son aïeul à soi-même...
«Le premier qui... Ceci est de plus en plus juste, car on voit parfaitement que les invalides ne sont pas rois des Français. Ce qui s’explique aisément par la chose que le premier roi a été un premier soldat, mais que depuis ce temps y ayant eu pas mal de soldats et très peu de rois, il n’est pas étonnant que l’invalide ne soit pas roi de France. Ce qui ne prive pourtant pas l’invalide d’avoir été un soldat parfaitement heureux, et d’avoir cuit dans son jus sous le beau soleil de l’Égypte, pour après venir s’affranchir, dans la Russie, d’une foule de glaces mieux faites, mais moins bonnes qu’au café des Aveugles....
«A vaincre, etc... Voilà ce qui fait que nos vieux écloppés, torgnolés, esquintés, échignés de grognards, se sont couverts et se recouvreront perpétuellement de gloire sur toute la ligne, car leur triomphe a toujours été accompagné de grands périls. Et là-dessus... j’estime et j’honore le celui que je ne connais pas, mais qui est un peu mousseux dans sa façon de penser les verses à l’égard du militaire.... et que moi aussi j’en ferai des verses sur le militaire, que la première sera sur l’invalide, mais que il faut le connaître comme je le connais pour lui en parler...» Alors je le priai de commencer... Il calma un peu son enthousiasme, reprit haleine, et me fit voir ses bons hommes.
—«Voilà, monsieur, ce qui vous représente un petit garçon qui a un tambour que il le tambourine.... Il a une uniforme qui est celle des tapins des invalides... C’est les enfants des estropiés de l’endroit qui font partie du petit état-major de l’hôtel... Je vous en parle savamment puisque j’ai un peu roulé la diane dans le bâtiment de Louis XIV.
—«Ce que vous voyez après, les jambes crochues et le dos rond, en uniforme et en bonnet de coton, c’est le caporal d’inspection qui se rend à ses fonctions.
—«Quel est de ce remue-ménage? quel est de ce tapage? Ah! c’est l’heure du déjeuner... Méli-méla général des vieilles machines humaines qui marchent aussi bravement à la table qu’autrefois elles marchaient au feu...
—«Qu’est-ce que je vois là-bas, dans une brouette à perfection? Ah! c’est un glorieux débris de l’Ex...! qui a perdu les deux jambes et les deux bras... Il jouit parfaitement de son tronçon... Qu’apercevois-je à ses côtés? Une jolie petite demoiselle qu’elle a l’œil doux comme un velours et les manières d’une perruche... Ah! elle le vient de le faire boire, le tronçon... Y a des cancannants qui disent que c’est sa fille. C’est vrai, enfoncée l’autre de l’ancienne qui nourrissait de son sein son papa comme un moutard. Notre petite invalide est bien plus forte, elle nourrit son papa de vin, son innocence ne lui permettant pas de l’allaiter.
—«Que revois-je, grand Dieu! qu’apercevois-je... le triomphe de la chirurgie.... l’invalide à la tête d’argent! c’est le fameux grenadier qui venait d’avoir la tête emportée par un boulet de canon, au moment où il remerciait son empereur qui lui donnait la croix de la Légion-d’Honneur, pour un trait de courage et de valeur. On a fait une quête en sa faveur au bénéfice des Polonais, et voilà pourquoi que ses moyens lui permettent de se caler sur les épaules une tête d’argent si horriblement cher...
—«Qu’est-ce qu’il a donc celui-ci qui court comme un ahuri de Chaillot... Où allez-vous, monsieur l’abbé, vous allez vous casser le nez... Quelle bêtise! ce guerrier n’en a plus de nez.... Il vient se cacher dans sa chambre pour se dérober à l’inspection (prétexte de maladie). Il tremble pour les informations à l’égard de son nez, il vient de le mettre au Mont-de-Piété.
—«Ah! mon Dieu! séparez-les, séparez-les... ils se sont battus à mort... ils viennent de se disputer, ils ont raison tous les deux... C’est celui qui n’a pas de bras qui a donné un soufflet à l’autre qui n’a pas de jambe, parce que celui-ci y avait donné un grand coup de botte dans un des endroits du premier invalide qui n’était pas en argent...
—«Ah! voici la sentinelle qui a une lance à la main... Non pas! non pas!... la lance est tenue par un crochet de fer qui lui tient lieu de toutes les phalanges de l’humanité...
—«Attention! un nouveau tableau: en voici quoique sans bras qui ne sont pas manchots pour ce qui est de se bourrer la pipe à eux-mêmes. Y a un bras qui tient le briquet, et l’autre du voisin qui tient la pierre...
—«Ah! en voici un qui est bien embarrassé; il pêchait à la ligne au bord de l’eau, et il avait retiré ses jambes de bois qui s’en vont sur la rivière comme de jolis petits bateaux... Heureusement voici un camarade qui vient de laver son mouchoir à tabac sans en perdre... et qui rattrape les jambes de son ami avec sa canne, d’autant plus aisément qu’il s’était établi blanchisseuse dans une vieille toue à écorcher...
—Par où donc que vont ceux-là, avec leurs manchettes d’écrivains publics... pour pas se salir... comme y sont en bon ordre! Ah! y vont tirer les beaux canons qui sont dessus les bords des fossés de l’Hôtel... C’est fête... fête militaire. Si vous saviez comme y sont joyeux d’entendre les bruits de cette canonnade! On voit sur leur physionomie les souvenirs belliqueux des tremblements de l’empire... Derrière les calonniers, il y a d’autres invalides qui font tout plein de ronds sur le sable avec leur canne...
—«On a fini de tirer le canon... on fait la fine partie de boules et de quilles... Ah! mon Dieu, de Dieu, de Dieu!... en v’là un sur l’dos... tiens, y rit comme un bossu... quoi qu’y dit?... C’est la boule qui s’est trompée de quille.... ah! ah! ah!.... y rit toujours.
—«La nuit, en v’là un qui va se coucher... Il met sur son nez une chenue paire de lunettes à un seul verre... Ah! il relit les Moniteurs de la Grande Armée. Il paraît qu’il aurait une superbe envie de dormir: il bâille et se détire les bras et les jambes comme si qu’il en avait... Il pose la tête de dessus son traversin... Tiens, il oublie d’éteindre sa lumière... Qu’est-ce qu’il fait là, il se gratte le nez... Non, y retire ses lunettes. Oh! en v’là une soignée!... il vient de mettre son nez sur la chandelle,... une éteignoire d’argent: plus que ça de genre!... V’là qui dort!... Bonsoir...
—«Allons, en v’là encore un sans bras qu’a la manie de se les croiser sur la poitrine pour ressembler à son empereur.
—«Et celui-là, où qui va donc? Ah! il est aveugle et y marche comme un éclairé. Ce que c’est que l’habitude! y régale les camarades... Il est donc plus riche qu’eux... Eh! oui, puisqu’il n’a pas besoin de sa ration de chandelles, il la fond en petits verres...
—«De quoi, de quoi? qu’est-ce que c’est? où qui va avec son briquet ce manchot-là? Tiens, y sort de l’Hôtel.... Ah! il est de garde au coin du feu dans une guérite de parterre.... En v’là pour sa nuit dans les démolitions: y s’y connaît un peu à cet état-là, lui qu’a été démoli toute sa vie..... Tiens, y vient de rencontrer un autre manchot, son ami intime, son bras droit.... qui lui est toujours d’un fameux conseil pour la consomption de l’omelette.... mais les conseilleurs sont pas les peillieurs.... Y s’disent adieu, qué chance! A eux deux y z’ont juste ce qui leur faut de bras pour se serrer la main... Où qui va, celui-ci? Ah! y va inspecter l’impôt des sous du pont de l’Université...
—«Ah! v’là le père la joie: y joue à la marelle avec des moutards, il est à cloche-pied, sa jambe de bois sous la moitié du bras qui lui reste....
En v’là, j’espère, des soignés d’abîmés, qui ne sont pas si feignants que des tous entiers!..... Honneur au courage malheureux, respect aux braves..... J’vas battre aux champs pour les vieux restes de l’armée française. Oh! là NI ni, c’est fini. Passe-moi ma recette, une goutte et une croûte.... Salut la société!.... Merci du pourboire...»
Les images et les explications de Colopeau lui valurent les chaleureux applaudissements de son compagnon, et j’y joignis volontiers les miens. Cet échantillon populaire de style descriptif m’avait vivement intéressé, et avait redoublé le désir que j’éprouvais de voir de près les invalides et leur demeure. Mais des circonstances imprévues m’ayant éloigné de Paris peu de jours après, j’adressai à mon ami E. de la Bédollierre un compte rendu de ma promenade, en lui recommandant de me communiquer les détails qu’il pourrait réunir sur l’objet qui m’occupait; il me répondit en ces termes:
Mon cher Lorentz,
J’ai visité plusieurs fois l’hôtel dont vous n’avez pu franchir le seuil, et je vous envoie le résultat de mes investigations. Que ne puis-je, en vous le présentant, emprunter à votre peintre en bâtiments sa verve et sa gaieté! Mais, comme tous les artistes ne voient et ne reproduisent pas la nature sous les mêmes couleurs, tous les observateurs n’envisagent pas les objets d’une manière identique. En saisissant le côté plaisant du sujet, vous ne m’avez guère laissé que le rôle d’Héraclite; c’est triste.
Vous connaissez l’extérieur de l’Hôtel des Invalides, et il est inutile de vous le décrire. Vous avez été frappé sans doute de la majesté de cet édifice, qui renferme une population égale à celle de la majorité de nos petites villes. Ce n’est qu’en le parcourant en tous sens, en errant de cour en cour et de jardin en jardin, en montant d’étage en étage, qu’on peut se former une idée exacte de ce bâtiment colossal. Il ressemble aux palais créés par le pinceau de Martin, et dont les profils immenses se perdent dans un immense horizon.
Les nombreux visiteurs des Invalides n’emportent de leur excursion que des notions vagues et confuses. Un guide les reçoit à la grille; après avoir admiré sur le bord des fossés les pièces de canon conquises par nos armées, ils entrent dans la cour royale, grand carré environné de deux étages de galeries. Ils sont introduits dans les cuisines, où on leur montre des marmites géantes, dont les deux principales contiennent chacune six cents kilogrammes de bœuf. Puis ils examinent l’église avec sa nef étriquée, son dôme imité de celui de Saint-Pierre de Rome, et surtout ses voûtes frangées de drapeaux enlevés à toutes les nations. En sortant, ils n’ont rien vu. Ils connaissent le corps et non l’âme qui le vivifie; ils ont parcouru la maison sans être au fait des mœurs et usages des locataires; on leur a montré une carapace, en leur disant: «Ceci est une tortue.»
J’ai procédé autrement: est-ce avec succès? vous en jugerez. L’on m’avait adressé à M. Teller, vénérable invalide de 81 ans, dont Henri Monnier a si fidèlement reproduit les traits. En arrivant dans la cour de l’Hôtel, je vis se découper sur le mur un vieillard courbé, assez semblable de loin à une virgule peinte en bleu sur une enseigne. Je l’abordai, le chapeau à la main, et lui demandai s’il connaissait M. Teller.
«Plaît-il, monsieur?
—M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin.
—Je ne vous entends pas, monsieur.»
Je répétai ma phrase en grossissant ma voix.
«Je ne vous entends pas, monsieur.»
En effet, je m’étais adressé à un interlocuteur incapable de me répondre. Une blessure l’avait privé de ce sens dont certains orateurs nous font si cruellement expier la possession. Il m’expliqua comment, depuis la bataille de Friedland, il avait l’oreille un peu dure, façon euphémique d’établir qu’il était parfaitement sourd. Je m’éloignai donc, et pénétrai dans un labyrinthe de corridors, remarquant chemin faisant que tous portaient des noms de villes, et lisant sur des murs en lettres majuscules: corridor du Havre, corridor de Perpignan, corridor de Honfleur, etc. Sans chercher à me rendre compte de ces dénominations géographiques, je poursuivis ma course aventureuse, et parvins à un chauffoir, où j’entrai sans façon. Le lieu était sombre, l’atmosphère chaude, l’air peu embaumé. Au bruit qui se faisait, je compris qu’on parlait bataille et qu’on visait à l’onomatopée. Je m’approchai d’une table, autour de laquelle plusieurs invalides jouaient aux dominos.
«Monsieur, dis-je à l’un des joueurs, pourriez-vous m’indiquer M. Teller, ex-trompette-major du régiment des dragons Dauphin?
—Plaît-il, monsieur?»
Je réitérai ma question, et cette fois je fus entendu.
«Je ne le connais pas, monsieur. Il faut vous adresser au bureau du mouvement!
—Auriez-vous la bonté de m’y conduire?
Le joueur de dominos leva vers moi la tête avec surprise; il était aveugle. J’étais au milieu d’aveugles qui, remplaçant par le toucher l’organe absent, faisaient des parties de dominos, et même de cartes, avec une inconcevable dextérité.
Je me retirai à la hâte, passai la journée à chercher mon futur cicerone, et le découvris enfin. Je lui exposai le motif de ma visite, et, comme je ne me pique nullement de manières aristocratiques, je lui proposai de faire connaissance le verre à la main. Nous allâmes à la cantine, espèce de boutique de marchand de vin à laquelle on ne pouvait reprocher d’être mal décorée, car elle ne l’était pas du tout. Je demandai des gâteaux et du chablis, j’allumai ma pipe, et, avisant dans un coin un escabeau, je m’assis avant d’entamer la conversation.
«Monsieur, me dit civilement le cantinier, il est permis de fumer, mais vous ne pouvez vous asseoir; c’est la consigne. Emportez du vin dans votre chambre ou au chauffoir, si vous le voulez, mais il est défendu de s’asseoir à la cantine.»
Fâcheux contretemps! être obligé de boire et de causer debout! la position n’était pas tenable, et je remis l’entretien à un autre jour. Je revins le lendemain à midi. La garde montante défilait dans la grande cour sous les yeux d’un adjudant-major. Il y avait là une centaine d’amputés à figure martiale, qu’on semblait avoir choisis parmi les plus mutilés. La plupart étaient dans l’impossibilité absolue d’obéir au commandement d’arme-bras ou de partir du pied gauche ou du pied droit, et le tapin qui tambourinait en tête de l’escouade était seul intact et complet. Au milieu du groupe se trouvait celui que je cherchais.
J’allai le prendre au corps de garde. «Impossible, me dit-il, de vous parler aujourd’hui, mais j’ai songé à vous, et cette note contient tous les renseignements que vous désirez.»
Sur ce, il me glissa dans la main un papier que je me hâtai de déplier. Il portait:
RELEVÉ DES SERVICES ET CAMPAGNES DE JEAN-CHRISTOPHE TELLER, NÉ A STRASBOURG, EN JUIN 1758.
Entré au service en 1777, au régiment de Dauphin (dragons) actuellement 7e.
A fait les campagnes de 1792 à l’armée du Nord, sous Lafayette; celles de la Champagne, sous Dumouriez. Il était à Valmy, à Fleurus, à Maëstricht, etc., etc., etc.
A reçu, sous Véronne, dans le col, une balle qui est restée, et un coup de sabre sur la tête, près Maubeuge.
A été retraité en 1813.
Le digne homme! en ayant l’idée que ses exploits étaient l’unique objet de mes perquisitions, il m’avait révélé un trait distinctif du caractère de l’invalide; mais cette note était peu instructive relativement aux invalides en général. Je fus donc contraint à de nouvelles courses, à de nouveaux interrogatoires, à de nouvelles séances dans les chauffoirs et aux cantines, j’allai de table en table dans les réfectoires, de lit en lit dans l’infirmerie, et finis par recueillir les documents suivants, qui ne valent peut-être pas la peine qu’ils m’ont coûté.
La condition première d’admission aux Invalides est une retraite accordée comme indemnité: 1o de la perte d’un ou de deux membres, 2o de blessures graves équivalant à la perte d’un ou de deux membres, 3o de soixante ans d’âge et de trente ans de service. Le pensionné échange sa modique annuité contre un asile dans l’Hôtel; les plus maltraités sont les plus admissibles, les plus infortunés sont les plus heureux. Eussiez-vous vingt blessures, si elles ne présentent pas le degré de gravité requis, vous êtes exclu sans pitié. Vous étalez inutilement vos vingt cicatrices; c’est beaucoup trop, mais ce n’est pas assez.
Les soldats invalides habitant l’Hôtel sont au nombre de trois mille répartis en quatorze divisions, soldats de tous les corps, de tous les régiments, assemblage d’éléments hétérogènes unis par une communauté de vieillesse et d’infirmités. Chaque bataille a ses représentants. L’un a perdu le bras à Aboukir, l’autre a eu l’épaule entamée à Hanau par un hussard bavarois. Celui-ci a laissé un œil en Autriche, et une jambe en Espagne; celui-là est demeuré sanglant et mutilé sur le champ de bataille d’Iéna. Ce mulâtre au teint jaune était de la compagnie des guides du général Moreau. Cet Arabe à face basanée, partisan semi-volontaire des nouveaux maîtres de l’Algérie, a contribué à la prise de Constantine. Tous ces braves gens sont autant de feuillets vivants de notre histoire nationale, autant de médailles humaines où sont gravées nos triomphes; ce sont les victoires et conquêtes en chair et en os.
Tous les gouvernements ont fourni leur contingent d’invalides. De là, plusieurs physionomies distinctes, aussi tranchées que les systèmes politiques dont elles sont une incarnation partielle. Un rien vous les signalera, un coup d’œil, un geste, un détail de costume, une parole, un refrain surtout. Chez les Français, peuple chanteur, la chanson est la pierre de touche des caractères. On peut juger des hommes par les couplets qu’ils affectionnent, et les invalides ne font pas exception à la règle. Ainsi vous reconnaîtrez
dans:
Les dragons Dauphin
Aiment le bon vin
Et la compagnie (bis);
Ils donnent le matin
A ce jus si divin,
Et la nuit à Sylvie.
l’invalide de Louis XVI;
dans:
Plutôt la mort que l’esclavage,
C’est la devise des Français.
l’invalide de la république;
dans:
Ah! qu’on est fier d’être Français
Quand on regarde la colonne!
le grognard de la vieille garde.
Procédons par ordre chronologique dans la peinture de ces trois personnages.
L’invalide de Louis XVI a fait la guerre de Hanovre, avant 1783; mais, depuis cette époque, il a servi la Convention, le Consulat, l’Empire, la Restauration, avec la même indifférence et la même fidélité passive. Tant de révolutions se sont succédées sous ses yeux, qu’il n’a plus de foi qu’en lui-même; cette croyance est celle de bien d’autres. On assure qu’un noble sang coule dans ses veines; car il est convenu que le même sang ne coule pas dans les veines de tous les hommes. C’est, dit-on, son père, grand seigneur jouissant d’un revenu de cent mille livres, qui a daigné lui laisser une rente de 650 francs 75 centimes. Quoi qu’il en soit, il a tous les défauts et toutes les qualités d’un gentilhomme. Il est poli avec prétention, galant avec afféterie, coquet avec recherche. Il montre une mansuétude qui n’est point de la bonté, une bonté qui n’est point de la bienveillance. Son embonpoint et sa fraîcheur d’octogénaire témoignent des bons effets de la cuisine de l’Hôtel, à laquelle sa gastronomie ajoute, de temps à autre, une truite, un homard ou des truffes. Il s’est longtemps enorgueilli d’une croix de Saint-Louis, dont Louis XVIII l’avait décoré; mais, depuis 1830, il met à la dissimuler autant de soin qu’il en mettait jadis à la faire voir.
Sans lui tenir compte de cette renonciation volontaire, le troupier de la république lui adapte l’épithète d’aristocrate. Celui-ci assistait au siége de Bréda, et faisait partie du détachement de cavalerie qui, en l’an III, s’empara de la flotte hollandaise retenue dans le Texel par les glaces. Il a été réformé dès 1804, mais sa dernière blessure date de 1814; il l’a reçue au siége de Paris. Il a horreur des prêtres, et ne voit pas sa sœur, sa seule parente, gouvernante à la Visitation, parce que, dit-il, elle est de la calotte. Son puritanisme n’a jamais pu s’accoutumer à accoler au nom des rues la qualification de saints; il dit la rue Dominique, le faubourg Honoré, et même la rue Roch, ce qui n’est guère euphonique. Il regrette Hoche et Kléber, et persiste à désigner Napoléon sous le titre de général Buonaparte.
«Buonaparte! s’écrie à ce sujet l’invalide de la vieille garde, Buonaparte! dites donc Napoléon, s’il vous plaît, autrement nous serions forcés de nous rafraîchir d’un coup de sabre, et ça deviendrait désagréable. Tonnerre! c’était ça un homme! tous vos généraux à cadenettes ne sont pas dignes de lui cirer ses bottes. Et dire que les Anglais!... mais, non, allez, il n’est pas mort! ceux qui soutiennent qu’il est mort ne le connaissent pas; il en est incapable. Dieu de Dieu! s’il revenait... quel tremblement!...»
Ces paroles émanent d’un individu porteur d’une face balafrée, d’une pipe culottée, d’un pantalon bleu et de guêtres blanches; on est en décembre. Ce soldat modèle, plié à toutes les exigences du service, à la discipline, aux fatigues, aux privations, est entré dans la garde à la formation, et en est sorti au licenciement. Son existence a commencé à Austerlitz et fini au Mont-Saint-Jean. La charge, la fusillade, l’empereur galopant au milieu d’un nuage de poussière et de fumée, voilà toute sa vie; avant et après, il n’y a rien. Il se croit encore de la vieille garde; le ruban de sa croix est plié comme celui des soldats de la vieille garde, et il a soin de faire retaper ses chapeaux neufs dans le style vieille garde, par un de ses anciens camarades. En s’appuyant sur une pièce de canon aux armes d’Autriche, il s’imagine toujours être à Vienne. Le gouvernement de Napoléon est à ses yeux le seul grand, le seul légitime, le seul logique. Si vous causez avec lui du ministère: «Ne me parlez pas des ministres, dit-il; c’est des clampins qui caponnent devant les puissances étrangères; l’empereur se comportait autrement avec elles: votre coq ne vaut pas notre aigle.
—Ah! ils sont rudement travaillés par l’opposition...
—Ne me parlez pas de l’opposition, c’est un tas de criailleurs, qui ne savent ni ce qu’ils disent, ni ce qu’ils veulent.
—Les journaux...
—Ne me parlez pas des journaux; l’empereur savait bien leur couper le sifflet, à tous ces merles de journalistes.
—La chambre...
—Ne me parlez pas de la chambre; les députés sont tous des bavards, l’empereur les jetait par la fenêtre; ils ne sont bons qu’à ça.
—Et de qui diable voulez-vous qu’on vous parle?
—De l’empereur.»
Ce fanatisme pour l’empereur est partagé par presque tous les invalides. Les ornements de l’Hôtel ne consacrent guère que des faits antérieurs à la révolution. Louis XIV y est partout; sa statue équestre surmonte le portail principal; les quatre nations vaincues par ses généraux se tordent aux angles de la façade; les fresques des quatre réfectoires représentent les batailles gagnées par ses armées. Napoléon n’a pour lui qu’une épreuve en plâtre de la statue de la place Vendôme, et une peinture d’Ingres placée dans la bibliothèque. Mais si la mémoire de l’empereur n’est point conservée en ces lieux par des monuments, elle est dans tous les cœurs, et cela vaut mieux.
Il est vrai que les invalides doivent beaucoup à Napoléon, le plus grand fabricateur d’estropiés des temps modernes. Depuis son règne, ils sont traités comme des princes, et plus heureux que des princes, car ils sont à l’abri des révolutions. La dotation de 1,800,000 francs qu’il leur avait constituée a cessé de leur appartenir, mais ils ont leur quote part du budget. Le grand conseil administratif et leur état-major se composent de personnes honorées et dignes de l’être. Il leur est alloué une paie de trois francs par mois (les anciens disent trois livres), à la charge de donner un sou par barbe au perruquier qui les rase. Leurs tables sont garnies deux fois par jour, à dix heures et à quatre heures, de soupes succulentes et de ragoûts habilement assaisonnés. L’ordinaire est de deux plats pour les soldats, de trois pour les officiers. Le maigre exclusif est inconnu dans l’Hôtel, même le vendredi saint. Le menu de chaque mois, dressé par l’état-major, signé par le maréchal gouverneur, est affiché dans les réfectoires et soumis à la censure des intéressés. Sitôt que le tambour a donné le signal du repas, un cliquetis de casseroles ébranle les cuisines; de grandes flammes s’élancent des fourneaux, et projettent de rougeâtres clartés sur le cuivre des chaudières. L’argenterie des officiers, présent de l’impératrice Marie-Louise, sort propre et luisante de son armoire. Des légions de cuisiniers, de marmitons, de garçons de table, entassent les mets sur des brancards, sur des camions, et les portent ou les voiturent jusqu’à la salle du festin.
Exercent-ils des métiers hors de l’Hôtel, sont-ils concierges par eux-mêmes ou par leurs femmes, les invalides, pourvu que leur conduite soit régulière, obtiennent aisément la faculté d’emporter leurs rations quotidiennes, et de les partager avec leurs familles. La discipline à laquelle ils obéissent est d’une élasticité commode. Être présents à l’appel à neuf heures du soir, quand ils n’ont pas l’autorisation de découcher, assister en bonne tenue à l’inspection mensuelle, s’armer de leurs sabres quand ils sont de service, voilà à peu près tout ce qu’on exige d’eux. Ils se lèvent, rentrent, sortent, vont et viennent à volonté. On en rencontre dans tous les coins de Paris, appuyés sur leurs cannes, ou la portant suspendue à la boutonnière, sans compter ceux qu’on emploie à surveiller les plâtras et à garder les pavés: faibles défenseurs plus imposants par ce qu’ils furent que par ce qu’ils sont.
Dulaure a prétendu que l’architecte de Louis XIV avait réservé de vastes salles à l’état-major, et logé les invalides dans les combles; mais Dulaure n’était point tenu d’être impartial à l’endroit des œuvres de la monarchie absolue. Que les chambres d’invalides ne soient ni lambrissées, ni tapissées, ni plafonnées, qu’elles ressemblent à celles des auberges de village, concedo; mais la plus grande propreté y règne; l’air et la lumière y circulent librement; les murs sont peints en jaune à la colle et mouchetés de portraits de Napoléon; chaque lit a pour annexe une armoire, et est au besoin entaillé au chevet d’une échancrure où s’adapte la jambe de bois du dormeur. Si les dortoirs ne sont point chauffés, du moins le nombre des couvertures accordé à chaque pensionnaire est porté d’une à trois en raison de la rigueur du froid, et, pendant les journées d’hiver, de spacieux chauffoirs sont le point de ralliement de nombreux amateurs du piquet et des dominos. Tout est si bien combiné pour le comfortable des vieux serviteurs du pays, qu’il y a des chauffoirs exclusivement réservés aux fumeurs, et d’autres où la pipe est interdite.
La sollicitude dont on entoure les invalides redouble en proportion de leurs infirmités. Le service de santé, organisé avec la régularité la plus scrupuleuse, est divisé en deux sections, celle des affections aiguës et celle des affections chroniques. La dernière comprend des valétudinaires, soumis plutôt à un régime hygiénique qu’à un traitement médical, et dont l’âge, compliqué par des rhumatismes, est la principale maladie. La plupart s’accommodent difficilement de la diète et de la tisane gommée, et, si le médecin en chef leur accorde la permission de sortir, ils figurent souvent sur le rapport du lendemain avec une note comme celle-ci:
«No 15. Rentré dans un état d’ivresse.»
L’infirmier ajoute sur la dictée du docteur:
«Lui supprimer le vin; ne lui laisser mettre que la capote de l’infirmerie.»
Ceux dont les vieilles blessures ne se sont jamais complètement fermées, se présentent tous les matins au bureau des pansements, où on leur administre les secours que leur état nécessite. Les dimanches, les officiers de santé s’assemblent en conseil, et reçoivent solennellement les pétitions orales des invalides; il faut aux uns des gilets de flanelle, aux autres des lunettes, des bandages herniaires, etc. La concurrence est active, les réclamations sont nombreuses; ce que l’on a accordé à Pierre, Paul veut l’obtenir, et les membres du conseil, compatissants pour les faiblesses morales et physiques, mettent tout le monde d’accord par une répartition presque égale de leurs bienfaits.
Les invalides sont-ils assez vieux pour avoir besoin des soins accordés à l’enfance, assez près de la mort pour être nourris comme des nouveau-nés, des mains officieuses les servent avec empressement. On appelle ces quasi-centenaires les moines lais, nom donné jadis aux soldats estropiés que le roi plaçait dans les abbayes de sa nomination. Les plus décrépits sont relégués à l’infirmerie, et notamment dans la salle de la Victoire, réceptacle des misères humaines affublé comme par ironie d’une fastueuse dénomination, espèce d’antichambre de la tombe, où chacun attend son tour avec une apathique philosophie.
«Eh bien, que faites-vous, Bouffi? dit le docteur, s’adressant à une figure en lame de couteau, occupée à presser un bâton de sucre d’orge entre ses mâchoires dégarnies.
—Dame! je reste ici: où voulez-vous que j’aille?
—Qu’est-ce que vous avez aujourd’hui?
—J’ai, que je suis mort à moitié.
—Dans dix ans, reprend le bienveillant docteur, vous serez mort aux trois quarts.
—Laissez donc; au fait, je ne sais pas pourquoi je ne veux pas en finir... la paresse de me faire enterrer.»
Quelques-uns sont en proie à de continuelles hallucinations.
«Bonjour, camarade, demande le docteur, vos ennemis vous ont-ils tourmenté cette nuit?
—Monsieur, c’est les courriers de la malle; impossible de m’en dépêtrer; ils sont toujours après moi; il y a aussi les courriers de la diligence qui me causent bien du tintouin.»
D’autres, cités jadis pour leur intelligence et même leur savoir, n’ont pu, depuis de longues années, parvenir à combiner une seule phrase.
«Comment ça va-t-il, père Thomas?
—Oui, oui, oui.
—Voyons, contez-moi donc quelque chose.
—Oui, oui, oui.»
Et le vieil homme, qui penche comme une tour en ruines, tourne le dos à l’interrogateur importun.
Pauvres hères! c’était bien la peine de n’être tués qu’à demi, pour mener cette existence de bivalve! Souvent, dans leurs intervalles lucides, ils se prennent à regretter de n’être pas restés sur le champ de bataille, quand la mort leur apparaissait glorieuse, presque digne d’envie, et le front ceint d’une radieuse auréole; mais, grâce au ciel, leur étape en ce monde ne tarde pas à s’achever. En vain, chapelains, chirurgiens, pharmaciens, leur prodiguent les secours spirituels et temporels. Exhortations et médecines ne font que préparer au moment suprême l’âme et le corps de ces moribonds, et leurs yeux sont fermés par les sœurs de charité de Saint-Vincent-de-Paule, anges de paix qui veillent au lit de mort des hommes de guerre.
Pourquoi la prévoyance du pouvoir ne s’est-elle pas étendue jusque sur leurs cendres? Pourquoi n’a-t-on pas mis à exécution le projet de Napoléon, qui songeait à convertir l’Esplanade en Élysée militaire? On jette les soldats qui meurent à l’Hôtel dans un coin du cimetière du Mont-Parnasse; leurs noms sont oubliés; quelques coups de fusil sont toute leur apothéose, et la noire croix de bois qui s’élève un moment sur leurs tombes se confond bientôt avec la poussière du dernier séjour.
Leurs enfants s’élèvent et grandissent pour les remplacer un jour dans les cadres de l’armée et sur les rôles de l’Hôtel. Ils débutent, et leurs pères finissent; ils montent et leurs pères descendent; ils seront, et leurs pères ont été. Voués au service, et provisoirement destinés à régulariser au son du tambour l’emploi de la journée, ces apprentis-soldats ont déjà une allure militaire, voire même des mœurs de garnison. «Ohé! criait l’un d’eux à un camarade, viens-tu jouer à la pigoche?—J’peux pas, j’vas promener avec ma femme.» Celui qui répondait ainsi était âgé de treize ans, et sa femme était la fille très-mineure d’une marchande de pommes du quinconce. Triste précocité!
A la tête des jeunes tapins se pavane, droit comme la canne qu’il fait tournoyer, un élégant tambour-major. A sa tournure martiale, aux cicatrices qui ennoblissent et détériorent sa physionomie, on voit qu’il n’a pas toujours eu des enfants à conduire, et qu’il se rappelle encore le temps où, placé en tête de son régiment, il était le premier à offrir aux balles ennemies sa poitrine d’athlète. Ce beau cavalier est un favori des dames, que son excellente tenue, la propreté de sa mise, la grâce de ses entrechats, la galanterie de ses discours, font rechercher dans les guinguettes des barrières voisines. Les conscrits prétendent qu’il est torrible avec les fommes. Il prime au Salon de Mars et au Grand Vainqueur, où, tous les jours de fêtes, il consomme un nombre incalculable de contredanses à dix centimes la pièce. Il n’a d’autres rivaux qu’un sien collègue, amputé des deux jambes, instruit jadis dans l’art de la danse par les jeunes filles d’outre-Rhin. L’agilité de ce dernier est vraiment phénoménale. Les violons le suivent à peine; la galerie le contemple avec admiration. Comme il saute, comme il gambade, comme il pirouette, comme il tournoie, plus solide sur ses jarrets de chêne qu’un habitant des Landes sur ses échasses! C’est un zéphir en uniforme d’invalide; c’est Vestris en jambes de bois.
Les guinguettes où brillent le dimanche des danseurs plus ou moins ingambes, sont journellement le rendez-vous d’un grand nombre d’invalides. Le litre quotidien ne suffit pas à ces vieillards altérés. Parfois même leur goût blasé dédaigne le vin comme un liquide trop fade et trop insipide, et ils vendent leur ration pour se procurer du schnick, boisson plus militaire, dont ils ont contracté l’habitude dans les bivouacs.
Deux camarades de chambrée se rencontrent rarement sans être affectés d’une soif contagieuse. «Est-ce que nous ne buvons pas une chopine?» dit l’un; «Est-ce que nous n’écrasons pas n’un grain?» dit l’autre avec plus d’emphase. Ils vont s’attabler dans un cabaret, dissertent sur l’empire et sur l’empereur, et réunissent autour d’eux des groupes d’auditeurs attentifs. Parfois la conversation s’échauffe; les convives ne sont pas d’accord. Cette manœuvre a-t-elle été utile ou funeste? Ce fait d’armes a-t-il eu lieu en Prusse ou en Champagne? Cette charge a-t-elle été exécutée par les hussards ou par les dragons? «Je te dis que c’est par le 7e dragons.
—Je te dis que c’est par le 3e hussards.
—Je te dis que si.
—Je te dis que non.»
La querelle s’engage; les gros mots s’échangent, puis les coups de poing. Les verres roulent, et les buveurs aussi; la discussion commencée sur la table se termine dessous. C’est là d’ordinaire, au milieu des verres cassés, que s’opère le raccommodement. On se relève en s’embrassant; on s’essuie, on s’examine; personne n’est blessé; il n’y a d’ouvrage que pour le tourneur, et l’un des antagonistes s’écrie avec effusion:
«Garçon! du même, et qu’il soit meilleur; c’est moi qui régale.
—Ne l’écoute pas, garçon; la dépense est pour moi.
—Laisse-moi donc, laisse-moi donc.
—Non, je n’entends pas ça.»
De nouvelles disputes vont suivre cet assaut de générosité, mais le premier interlocuteur a déposé son écot sur le comptoir, et son camarade cède en disant: «Allons, puisque tu y tiens....»
Bientôt le vin renverse ces inébranlables soldats; ils trouvent en lui un ennemi plus perfide que l’Anglais, plus formidable que L’Autrichien. Eux qui n’ont jamais bronché devant l’artillerie, rentrent en chancelant à l’Hôtel, où les recevra la salle de police, où la capote de punition remplacera leur uniforme souillé. Grâce pour les coupables! ils ont parlé de leurs campagnes, et la gloire entre pour beaucoup dans leur ivresse.
L’absorption des spiritueux n’est pas le seul plaisir des invalides. Il en est qui ont conservé pour le sexe (nous mentirions en disant pour le beau sexe) un irrésistible penchant. Une jambe, un bras de moins, n’empêchent point leur cœur d’être intact, et, pour être refroidies, leurs ardeurs ne sont pas éteintes. Ils ne peuvent guère payer de leur personne, mais ils sont dignes encore de celles qu’ils courtisent, et dont ils charment les oreilles par des chansons grivoises et de graveleux calembours. Leur galanterie a tourné à l’aigre, leurs défauts sont devenus des vices. Il se passe dans les fossés du Champ-de-Mars des scènes qu’heureusement la nuit dissimule: faisons comme la nuit; ne dévoilons pas des passions sexagénaires, qu’irrite la comparaison du présent avec le passé. Quand on a été l’amant heureux d’une infinité de Flamandes, de Hollandaises, d’Italiennes, d’Espagnoles, de Viennoises, de Berlinoises, voire même de Mauresques et d’Égyptiennes, il est pénible d’en être réduit aux vénales beautés du Gros-Caillou... Mais qu’y faire? à défaut de roses, les soucis.
Cette comparaison botanique me rappelle qu’aux extrémités latérales de l’Hôtel s’étend une file de petits jardins. Chaque invalide a dû primitivement avoir le sien; mais la guerre a démesurément augmenté la population de ces lieux; et, aujourd’hui, les jardinets sont accordés par faveur spéciale après le décès des usufruitiers. L’invalide horticulteur s’attache à la glèbe de son enclos, s’immobilise au milieu de ses plantes chéries, se dessèche avec elles en hiver, et renaît avec les premiers bourgeons. Sa vigne, arrondie en berceau, est ornée d’une statue en plâtre de l’empereur, qu’on rentre avant les gelées; c’est l’idole de l’horticulteur. Il la couronne, la couvre de bouquets, l’embellit de drapeaux tricolores, la regarde avec adoration, sans s’apercevoir que le contenu de son arrosoir s’épand en ruisseau sur les objets voisins. La contemplation de son fétiche est seule capable de détourner passagèrement l’infatigable jardinier de la culture de ses dahlias, qui lui ont valu une mention honorable de la Société d’encouragement. Malheur à qui chercherait à s’introduire dans ce temple en plein vent élevé à Napoléon! Le vieux soldat a failli assommer un tapin que la curiosité avait amené aux pieds de la statue, et il a laissé pour mort un chien qui en avait immodestement sali le piédestal. C’est du reste un excellent homme.
L’invalide pécheur demande aux eaux des plaisirs non moins doux et non moins tranquilles que ceux dont l’horticulteur est redevable à la terre. Ce bipède amphibie, muni d’une boîte d’asticots et d’une canne à ligne, s’établit dès le matin sur un train de bois, près de l’embouchure d’un égout; situation peu odoriférante, mais propice aux captures. Là, il attend patiemment que ça morde. Ça désigne un poisson quelconque, que le vieux Triton voit déjà sauter du fleuve natale dans l’huile de la friture; mais le bateau à vapeur de Saint-Cloud vient à passer, les roues géantes soulèvent d’énormes flaques d’eau, et la proie espérée s’enfuit:
«Au diable la vapeur! murmure l’invalide; pas moyen de pêcher une ablette! Du temps de l’empereur, on ne tolérait pas toutes ces saloperies, qui ôtent les bras du pauvre peuple.» Et rengaînant sa ligne, il s’éloigne en accablant de malédictions la vapeur et ses bateaux.
Il y a parmi les invalides une race d’élite, qui dédaigne également le cabaret, les femmes, la culture et la pêche. Les membres de cette société choisie se reconnaissent à leur physionomie distinguée, à leur front chauve et lisse, coiffé d’une calotte de soie noire; ils se rassemblent à la bibliothèque, promènent sur les journaux leurs yeux armés de lunettes, et dévorent les nombreux mémoires de l’époque impériale. Souvent aussi ils se groupent sous les portiques, et discutent entre eux des points de tactique, comme des avocats discuteraient des points de droit. Ils tracent des plans de bataille avec leurs cannes, représentent les fleuves en abrégé, au moyen du fluide que sécrètent leurs glandes salivaires, et marquent, par des pincées de tabac, la place des batteries. Ils jugent les généraux et font des parallèles à la manière de Plutarque. Vous sauriez, en les écoutant, à qui est dû réellement le gain de telle ou telle bataille; vous connaîtriez la cause de l’inaction de Bernadotte à Averstaedt, et de tel autre général en Espagne; ils vous répéteraient le mot énergique que prononça Cambronne à Waterloo. Passant de Hondschoote à Weissembourg, de Borodino à la Bérésina, d’Iéna à Leipsig, ils donnent un sourire de joie à tous les triomphes, une larme à tous les revers. Grâce à Dieu, ils ont peu de larmes à verser!
En décrivant les Invalides de Paris, j’ai fait le tableau moral de ceux d’Avignon, où est établie une succursale depuis l’expédition d’Égypte. Ce sont les mêmes habitudes, modifiées par le calme de l’existence départementale, et par une surveillance plus facile, en ce qu’elle ne s’exerce que sur cinq cents hommes. L’état sanitaire est plus satisfaisant, et la longévité plus grande sur les bords du Rhône que sur les rives de la Seine. Quant aux bâtiments de la succursale avignonnaise, ils se composent de deux maisons conventuelles, dont l’ancienne distribution a été presque entièrement conservée. Au milieu de la cour principale est une fontaine avec une inscription qui serait peu goûtée des buveurs, s’ils entendaient le latin:
Naïas
Hospita
Martis.
Le parc de la succursale, planté d’ormeaux et de platanes, est divisé en larges allées qui portent les noms d’Iéna, d’Austerlitz, de Wagram, etc. Les murs qui l’environnent présentent un résumé de l’histoire militaire de France depuis 1791 jusqu’à nos jours; des tableaux graphiques y rappellent les principales batailles, leurs dates, les noms de ceux qui s’y distinguèrent, leurs belles actions, leurs paroles mémorables; c’est un Panthéon en plein vent.
Que de souvenirs se rattachent aux vétérans qui, dans ces deux hospices, préludent au repos du tombeau par le repos de la vieillesse. Que cette réunion d’hommes échappés au carnage est, malgré les imperfections individuelles, imposante dans son ensemble! En l’étudiant, mon cher Lorentz, je me suis senti pénétré de vénération. Lors de ma dernière visite aux Invalides, j’étais allé dîner au café où vous eûtes le bonheur de rencontrer Colopeau. Le crépuscule tombait; l’obscurité naissante augmentait les gigantesques proportions de l’Hôtel. Je songeai aux brillantes visions qui devaient à cette heure planer sur cette enceinte, et dans une boutade poétique, j’écrivis les vers par lesquels je clos ma trop longue épître.
La nuit, quand tout se tait et dort sur l’Esplanade,
A l’horizon lointain mugit la canonade;
Des rêves glorieux ont visité l’Hôtel.
Soudain, chaque bataille, au renom immortel,
Fille du peuple libre ou fille de l’empire,
Prend un corps, et, vivante, elle marche et respire.
Fleurus, demi-vêtue et le sein palpitant,
Croise la baïonnette, et triomphe en chantant.
Embabeh, refoulant les Arabes timides,
Contemple l’Orient du haut des Pyramides.
Vengeant de tristes jours de défaite et d’affront,
Marengo pleure un brave; Austerlitz à son front
Porte des rayons d’or éclatants comme un phare,
Et sur des lacs de glace entonne sa fanfare.
Voici venir Wagram et la sanglante Eylau;
Pâle de désespoir, voyez-vous Waterlo,
Au milieu des moissons que la guerre a foulées,
Disputer aux Anglais ses aigles mutilées?
Entendez-vous encor, par la paix endormis,
S’éveiller en grondant les canons ennemis?
Entendez-vous frémir comme au gré de la bise
Les drapeaux suspendus aux voûtes de l’église,
Et que peut contempler l’invalide joyeux,
Quand il élève au ciel sa prière et ses yeux?
Alors les vieux guerriers se raniment; leur bouche
A retrouvé des dent pour mordre la cartouche;
Feuillage printanier des arbres rajeunis,
Les cheveux ont couvert leurs crânes dégarnis.
Comme un fleuve ses bords, le sang bat leurs artères;
Ils renaissent au jour des fastes militaires,
Et leur jeunesse ardente, avide d’un grand nom,
Est digne qu’on la risque en face du canon.
Ils se lèvent; pour eux la lutte recommence;
Ils reprennent un rang dans la colonne immense.
Soldats de vingt pays, esclaves de vingt rois,
Anglais, Autrichiens, Prussiens, Bavarois,
Opposent à leurs coups une épaisse muraille,
Que perce et démolit l’incessante mitraille.
Mille ennemis sont là; mais eux, vaillants et forts,
Rompent des bataillons, escaladent des forts;
Et si, dans la mêlée, un boulet les emporte,
Si la balle en passant les renverse, qu’importe?
Car, pour les voir tomber et mourir sans terreur,
Ils ont deux grands témoins, la France et l’empereur.
Hélas! bientôt la nuit, la mère des mensonges,
Dans les plis de sa robe emporte tous les songes!
Le matin reparaît, mais il ne reste plus
Que de pauvres soldats, éclopés et perclus,
Débris de corps humains, vieilles lames rouillées,
Par l’âge et les combats moitiés dépareillées.
Ils accueillent souvent par un juron brutal
La goutte qui les tient sur un lit d’hôpital;
Mais leur caducité s’entoure de trophées;
Au feu des souvenirs leurs âmes réchauffées
Vers un passé sublime ont repris leur essor;
Ils ont rêvé de gloire!... ils sont heureux encor.
E. de la Bédollierre.
Pour copie conforme:
A. Lorentz.
LE RHÉTORICIEN