I.
ANNEE: 800.
Des églyses et autres édifices que l'empereur édifia; de ses femmes et de ses enfans. Coment il fut nourri et introduit. Puis parole d'un sien fils de bast, qui avoit nom Pepin, coment il fist conspiration contre son père et de la vengeance des traitres.
[499]Si fier et si puissant come vous avez oï estoit l'empereur en acroistre son royaume et en plaissier[500] et soubmettre ses ennemis, et assiduement ententif à guerroier en toutes les parties du monde en un meisme temps; si ne demouroit pas, pour ce, qu'il ne fust curieux des œuvres de miséricorde. Car il édifia églyses et abbaïes en divers lieux, en l'onneur de Dieu et au proffit de s'ame: aucuns en commença et aucuns en parfist. Entre les autres, fonda l'églyse de Ais-la-Chapelle de œuvre merveilleuse, en l'onneur de nostre dame sainte Marie. En la cité de Maience fist un pont sur le Rin de cinquante piés[501] de long, car tant a le fleuve de large là endroit. Mais ce pont ardit un an avant qu'il mourust; né puis ne put estre reffait, pour ce qu'il mourut trop tost. Si r'avoit-il en propos qu'il le reféist tout de pierre. Divers palais commença en divers lieux d'œuvres merveilleuses et cousteuses: un en fist près de la cité de Maience, de lès une cité qui a nom Geleham. Un autre en la cité[502] sur le fleuve Wahalam. Si commanda par tout son royaume aux évesques et à ceulx à qui les cures en appartenoient que toutes les églyses et les abbaïes qui estoient cheues par vieillesce fussent refaites et appareilliées. Et pour ce que ceste chose ne feust mise en oubli né en nonchaloir, il leur mandoit expressément par ses messages qu'ils accomplissent son commandement.
Note 499: Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XII. Le commencement de ce livre repose sur des documents authentiques, et principalement sur la vie de Charlemagne par Eginhard.—Si fier estoit. C'est-à-dire, quelque fier que fût. Le peuple a gardé cette ancienne forme de langage.
Note 500: En plaissier. Maltraîter, accabler.
Note 501: Cinquante. Il falloit cinq cents. «Quingentorum passuum.» La version rédigée dans les premières années de Philippe-le-Bel, et dont j'ai parlé dans la dissertation du premier volume, ne commet pas cette faute. (Voy. Msc. du roi, n° 8396, f. 46 v°).
Note 502: En la cité. Le nom de la ville «Noviomagum», Nimègue, est oublié dans tous les Msc.
[503]La première de ses femmes fu fille le roy Desier de Lombardie. Celle prist-il par l'enortement de la roy ne Berthe sa mère, puis la laissa-il; mais l'en ne sceut pourquoy. Après en espousa une autre qui avoit nom Hildegarde. Femme estoit de grant noblesse et née du lignage de Souave. Trois fils eut de celle dame: Charles, Pepin et Loys; et autant de filles: Rustrude, Berthe et Gisle. Trois autres filles eut: Theodorée, Hirtrude et Rotade. Deux en eut d'une sienne femme qui eut nom Fastarde née de Germenie, et la tierce d'une meschine de qui l'istoire ne parle mie.
Note 503: Eginh. Vita Caroli Magni, cap. XVIII.
La tierce de ses femmes eut nom Leodegarde. Mais de celle n'eut-il nuls enfans né hoirs. Après sa mort eut trois meschines; Gersonde née de la gent de Sassoigne; de celle eut-il une fille qui Adaltrux fu appellée. La seconde fu Régie: de celle eut deux fils, Dreue et Hue. Et la tierce eut nom Aldalinde, de laquelle il eut un fils qui Thierri eut nom. Sa mère la royne Berthe tint tousjours à grant honneur; si grant révérence luy portoit que tant comme il vesquit il n'y eut oncques entr'eulx paroles né contens[504], fors tant seulement quant il laissa la fille Desier de Lombardie qu'il avoit prise par son conseil. Après la mort Hildegarde sa bru[505], plaine de jours mouru; mais avant, vit au palais la mesnie son fils multipliée de fils et de filles à grant nombre qui de luy estoient yssus. Le corps fist l'empereur porter en l'églyse mon seigneur saint Denis en France, là la fist enterrer, coste à coste du roy Pepin son père. Une sœur avoit l'empéreris qui avoit nom Gisle; en sainte conversation vivoit et avoit fait le veu de chasteté dès le temps de son enfance. Moult l'empereur l'aimoit et lui portoit grant honneur. Morte fu avant sa mère et enterrée au moustier où elle conversoit.
Note 504: Contens. Contentions, disputes.
Note 505: Sa bru. La bru de Berthe.
[506]Tous ses enfans, fils et filles faisoit l'empereur introduire, premièrement, ès libéraux sciences, ainsi comme luy meisme avoit esté introduit. Et quant les fils estoient de tel age qu'ils povoient souffrir la paine de chevauchier, si leur faisoit apprendre l'us d'armes et de chacier ès bois, selon la coustume de François. Les filles faisoit introduire en toutes manières d'onnesteté, et commandoit qu'elles entendissent à la fois à filer et à ouvrer de soie, pour ce qu'elles ne s'abandonnassent trop à oyseuse.
Note 506: Eginh. Vita Caroli Magni, cap, XIX.
De tous ses fils ne perdit que deux, tant comme il vesquit: Charles et Pepin le roy de Lombardie; et Ruotrude l'ainsnée de ses filles que Constentin l'empereur des Grieux avoit espousée. Cil Pepin laissa un fils qui avoit nom Bernart, et cinq filles: Aldechilde, Atulle, Gondrée, Bertarde et Théodarde. Tant monstra le roy aux enfans, après la mort leur père, la paix et la miséricorde de son cuer qu'il laissa le fils régner après le père, et les filles fist garder et nourrir en son palais tout ainsi comme sé ce fussent ses propres enfans.
La mort de ses deux fils et de sa fille qui estoit empereris de Constantinoble souffrit paciemment[507], selon la grant vertu de son cuer; mais toutes voies la pitié et l'amour qu'il avoit à eulx le contraingnit jusques aux larmes.
Note 507: Paciemment. Il y a dans Eginhard: «pro magnanimitate quâ excellebat, minùs patienter tulit.» Il faut croire que le minùs étoit effacé dans la leçon dont notre traducteur se servoit, mais son bon sens lui fit réparer cette faute par le toutes voies suivant.
En ce temps mourut l'apostole Adrien. En si grant amour l'avoit que quant sa mort luy fu nunciée, il en fist aussi grant dueil com s'il eust perdu son père ou le plus chier enfant qu'il éust. En amitiés estoit bien attrempé et assez légièrement les recevoit[508]; saintement gardoit et cultivoit en amour ceulx qu'il aimoit. Si grant cuer eut tousjours de ses enfans nourrir qu'il ne mangea oncques sans eulx né ne chevaucha: quant il estoit en estranges terres, les fils chevauchoient avecques luy, les filles alloient après un pou, mais ce n'estoit pas sans compaignie de gens à pié et à cheval qui especiaulment estoient establis pour eulx garder. Moult estoient belles et moult les amoit: si fut-ce une merveille que oncques nulle n'en voult marier à homme estrange né prince, fors l'ainsnée qui fu donnée à Constantin, l'empereur de Constantinoble. Ainsi les garda tousjours en son palais; car il disoit qu'il ne pourroit vivre sans eulx. Si avint-il qu'il en oït aucunes fois mauvaise renommée; mais il avoit le cuer si débonnaire et si pacient qu'il s'en déportoit ainsi comme s'il n'en fust en nulle souspeçon.
Note 508: Notre chroniqueur est ici bien loin de la précision et de l'élégance d'Eginhard. «Erat enim in amicitiis optimè temperatus, ut cas et facilè admitteret et constantissimè retineret, colebatque sanctissimè quoscumque hâc affinitate sibi conjunxerat.»
Un fils avoit qui Pepin avoit nom, qui n'estoit pas né de femme espousée. De cestuy n'a pas encore l'istoire parlé né faitte mencion[509]. Moult estoit bel de vis[510], et de corps estoit laid pour une boce qu'il avoit sur le dos. Comme le roy estoit en Bavière où il yvernoit et appareilloit bataille contre les Huns, il fist conspiration contre son père et s'alia contre luy à aucuns des barons de France qui l'avoient mis en espérance. Le roy sceut la traïson. Les traitres dampna selon les loys des chiefs perdans[511]; son fils rendit[512] en une abbaïe à sa requeste meisme.
Note 509: Né faitte mencion. C'est Eginhard, l'auteur de la Vita Caroli Magni qui parle ainsi, mais notre traducteur en a déjà parlé au livre précédent.
Note 510: Vis. Visage.
Note 511: Des chiefs perdants. Entraînant la peine capitale.
Note 512: Rendit. Rendit moine.
[513]Avant ceste traïson, y en avoit-il une autre plus grant faite contre luy-meisme. Quant la chose fu descouverte, il fist prendre les traitres: aux uns creva les yeux, les autres dampna par esil. Et oncques nul n'en fist occire, fors trois tant seulement qui au prendre se mistrent à deffense. Occis furent, car ils ne povoient autrement estre pris. Si furent aucuns qui distrent que la royne Fastarde fu cause du fait de ces deux conspiracions et que l'empereur feust aliéné de sa débonnaireté naturelle, quant il se consentist aux parolles et à la cruaulté de la royne; car l'en savoit bien qu'il estoit de si bonne manière par nature qu'il aivoit l'amour et la bonne volenté à tous. Et oncques en sa vie, en son royaume, n'en estranges terres, ne put-on dire sur luy une note de cruaulté sans raison.
Note 513: Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXI.