II.
ANNEE: 800.
De la charité qu'il avoit vers les pélerins, de sa quantité et des accidents de sa personne. Puis de son habit et de sa manière de vivre; puis de ses meurs et coment il estoit sobre et attempré.
Homme fu plain de grant charité vers estranges gens et vers pélerins meismement; si grand cure avoit de les recevoir et tant y en venoit et si souvent, que la multitude ne sembloit pas estre à charge au palais tant seulement, mais partout le royaume de France. Mais le bon roy qui avoit la bonne renommée quant au monde, tout ne feist-il pas force, aussi attendoit-il le mérite, quant en ce à Dieu; pour ce ne luy estoit à charge né à grief[514].
Note 514: Je doute que notre traducteur comprit mieux sa phrase que celle d'Eginhard. Voici cette dernière: «Ipse tamen, præ magnitudine animi hujusce modi pondere minimè gravabatur, cùm etiam ingentia incommoda laude liberalitatis ac bonæ famæ mercede compensaret.»
[515]Homme fu de grant corps et de fort estature et non mie trop grant. Sept piés avoit de long, à la mesure de son pié; le chief avoit réond, les yeux grans et gros et si clers que quant il estoit courroucié, ils replandissoient comme escarboucle[516], le nés avoit grant et droit et un pou hault par le milieu. Brune chevelure, la face vermeille lie et alegre[517]; de si grant force estoit qu'il estendoit trois fers de cheval tous ensemble légièrement, et levoit un chevalier armé sus sa paume, de terre jusques à mont. De Joieuse son espée coupoit un chevalier tout armé; de tout nombre estoit bien taillié. Six espans avoit de ceint sans ce qui pendoit dehors la boucle de sa courroye.
Note 515: Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XXII.
Note 516: Et si clers que etc. Cette circonstance n'est pas mentionnée dans Eginhard. Quant à son nez, le biographe se contente de dire: «Naso paululùm mediocritatem excedente.» Ces deux derniers mots ont trompé le traducteur.—Brune chevelure—«Canitie pulchrâ.»
Note 517: La fin de cet alinéa n'est pas dans Eginhard.
En estant et en séant, estoit personne de grant authorité, jasoit ce qu'il eust le chief un pou mendre que droit, et le ventre plus gros; mais la droite mesure et la bonne disposicion des autres membres celoit ce qui là messéant estoit. Fier estoit en alant; bien sembloit grant homme et noble en toutes manières; clere voix avoit et plus clere ce sembloit qu'il n'appartenoit à son corsage.
Tousjours fu santéis[518], fors en tour quatre ans avant qu'il mourust. Lors le commencièrent à prendre fièvres et autres maladies et à la parfin clocha-il d'un pié. Dès-lors commença-il à user de son conseil plus que de celuy aux phisiciens; [519]si fu dommage, car il en mourut ains ses jours. Aussi comme contre cuer les avoit, pource qu'ils luy faisoient mengier chairs cuites en eaue et luy deffendoient les rostis qu'il mengeoit volentiers, comme il avoit tousjours accoustumé.
Note 518: Santéis, en santé.
Note 519: Si fu domage. Cette réflexion bienveillante pour les médecins n'est pas d'Eginhard.
Acoustumement chevauchoit en chasçant en bois, selon la coustume des François, car à paine est-il nacion qui autant en sache. En bains chaus naturelement se déduisoit, [520]et noioit mieulx que nul autre ne feist. Et, tout pour ce, fist-il faire une sale et uns bains à Ais-la-Chapelle, où il demoura jusques à la fin de sa vie. Et ses fils faisoit baingner avecques luy et non mie seulement ses fils, mais ses barons et ses princes; et aucunes fois grant tourbe des sergens qui le gardoient; si que ils estoient bien cent ou plus telle fois avecques lui. [521]De robes se vestoit à la manière de France. Emprès sa char usoit de chemises et de famulaires de lin[522]: par dessus vestoit une cote ourlée de soie, chausses et soulliés estrois chausçoit. En yver, vestoit un garnement fourré de piaus de loutre ou de martre. Tousjours avoit l'espée ceinte, dont le pomiaus estoit d'or ou d'argent, et le baudrié d'un tissu de soie. Si en ceignoit deux[523], mesmement ès haultes festes et quant il venoit messages d'estranges terres. Estranges manières de robes tant feussent belles ne voult oncques vestir, fors une fois tant seulement qu'il vestit une cote et un mantel à la guise de Romme à la prière l'apostole Adrien. Mais aux grans festes solenneles avoit un garnement tissu à or et solliers à pierres précieuses. Aux autres jours avoit petit de différence entre son habit et l'habit commun du peuple[524].
Note 520: Noioit. Nageoit.
Note 521: Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIII.
Note 522: Famulaires. «Feminalibus lineis.» Cela répond assez bien à nos caleçons.
Note 523: Deux. Les leçons imprimées portent gemmato au lieu de geminato qu'a lu notre traducteur. Il faudroit donc, à la place de deux, mettre de gemmées. (Une épée dont le pommeau étoit garni de perles.)
Note 524: Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIV.
En mengier et en boire estoit moult attrempé, et plus en vins que en viandes, comme celluy qui merveilleusement haioit yvresse en toutes personnes. De viande ne se povoit pas si abstenir comme il faisoit de vin, car il se plaignoit aucune fois que le jeusner le grevoit.
Aux grans festes mengeoit petit, et lors tenoit-il grant court plénière de diverses manières de gent; acoustuméement estoit chacun jour servi de quatre mets tant seulement, sans le rost dont les veneurs le servoient. Et de ce mengeoit-il plus volentiers que de nul aultre. A son mengier faisoit lire aucuns rommans ou aucunes anciennes histoires des princes anciens[525]. Moult oioit volentiers les livres de saint Augustin et meismement ceulx qui sont intitulés de la cité de Dieu. Si sobre estoit en vin et en aultre breuvage que pou avenoit qu'il beust plus que trois fois au mengier.
Note 525: Quoique mal traduit, ce passage est assez heureusement rendu: «Inter coenandum, aut aliquod acroama aut lectorem audiebat. Legebatur historiæ et antiquorum res gestæ.» Acroama est évidemment un jongleur, un homme qui faisoit un récit, ou jouoit une pièce. Il eut fallu au lieu de faisoit lire romans, mettre: faisoit réciter romans ou lire, etc.
En esté après mengier prenoit aucun fruit, ou pomme ou poire, et puis buvoit une seule fois. Despoiller et deschaucier se faisoit aussi bien comme par nuit, et se dormoit et reposoit deux heures ou trois. Ès grans nuis d'yver avoit telle manière de vivre qu'il rompoit son dormir quatre fois ou cinq en une meisme nuit, non mie tant seulement en veillant, ains se chauçoit et vestoit; et venoient ses princes devant luy. Et sé le séneschal du palais[526] avoit nul plait qui sans luy ne peust estre déterminé, tantost faisoit venir les parties sé elles estoient présentes, et donnoit sentence après la cognoissance de la cause. Si avenoit souvent qu'il ne délivroit pas tant seulement une seule besongne, mais toutes celles qui lendemain devoient estre délivrées par devant luy au palais.
Note 526: Le seneschal. «Comes palatii.»
[527]En loquence étoit paisible[528] et abundant et appertement délivroit et manifestait par paroles quanques il voulloit. Si n'avoit pas tant seulement langue françoise[529], mais savoit plusieurs languages que il avoit apris en son enfance[530]. Entre les autres avoit le latin si prest et si à main qu'il le parloit aussi légièrement comme françois; mais le grec entendoit-il mieux qu'il ne parloit. Si emparlé[531] et sage estoit en parolles qu'il sembloit que ce feust un grant clerc et un grand maistre; clerc estoit-il voirement; Car il fu introduis ès libérales sciences, si comme nous dirons cy-après. Il escripvit lui-meisme les chans de diverses chançons que l'en chante des fais et des batailles des anciens roys[532]. Il mist noms aux doze moys selon la langue Tyoise. Il mist noms propres aux doze vens, car avant ce, ils n'estoient nommés que les quatre vens cardinals.
Note 527: Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXV.
Note 528: Paisible. Variante: prêt; le latin porte copiosus. Ce qui s'accorde assez mal avec l'adjectif paisible.
Note 529: Françoise. «Patrio sermone», dit Eginhard, c'est-à-dire: langue tudesque, celle que les François n'avoient point encore oubliée.
Note 530: En son enfance. Ces derniers mois ne sont pas dans
Eginhard.
Note 531: Emparlé. Ce mot étoit sinonyme de disert, éloquent.
Note 532: Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXIX. «Item barbara et antiquissima carmina quibus veterum regum acta ac bella canebantur, scripsit memoriæque mandavit.» Il en fut de ces vers comme des lois dont Eginhard nous apprend, dans la phrase précédente, que Charlemagne avoit fait, pour la première fois, écrire les formules consacrées depuis un temps immémorial. En dépit des précautions de Charlemagne, les poëmes tyois ou tudesques ne nous sont pas parvenus. On peut raisonnablement supposer qu'ils partagèrent le sort de la langue nationale, et qu'ils se transformèrent graduellement en poëmes romans; puis, quand leur métamorphose fut accomplie, on les écrivit pour la première fois dans la nouvelle langue, sous le nom de Chansons de geste.
III
ANNEE. 800.
De son sens et de sa lettreure. Coment clergié vint en France par Alcuin, son maistre, et des deux moines Escos qui enseignèrent les gens de sapience, pour l'amour de Nostre-Seigneur. Coment il honora toujours l'Eglyse de Rome, et d'aucunes incidences.
[533]Les grans clers et mesmement les maîtres des ars libéraux tenoit en grant honneur; les ars et les maistres aimoit pour ce qu'il en savoit, car il en eut assez apris en sa jeunesse[534]. En ce temps estoit l'estude de théologie et de philosophie ainsi comme toute mise en oubli, et les estudes de la divinité[535] ainsi comme entre laissiées toutes. Si avint en son temps, comme Dieu l'eut ordonné devant, que deux moynes d'Escoce arrivèrent en France; si estoient passés oultre avec marchéans de la Grant-Bretaigne. Ces moynes estoient merveilleusement sages ès choses corporeles et ès divines escriptures. Preudomes estoient; n'autre marchandise ne menoient fors qu'ils désiroient que le monde feust enseigné et introduit de leur doctrine. Pour ce preschoient entre eulx deulx par chascun jour au peuple: «Sé aucun est convoiteus d'apprendre science, si viengne à nous et apreingne.» Si longuement et si persévéramment crièrent parmy le monde où ils aloient, que tout le monde s'enmerveilloit; et cuidoit aucuns qu'ils fussent fols et desvés[536].
Note 533: Le commencement de ce chapitre est encore extrait de la Vita Caroli Magni, d'Eginhard, cap. XXV.
Note 534: Ici notre traducteur quitte Eginhard et s'attache au moine de Saint-Gall, qui écrivit deux livres intitulés: De gestis Caroli Magni regis Franc. et imp. libri duo. Le moine adressa cet ouvrage en 883 à l'empereur Charles-le-Gros. Je sais bien que les érudits le traitent avec beaucoup de mépris; ils se fondent sur quelques fables évidentes, sur quelques fautes palpables de chronologie, pour révoquer en doute tous les autres récits et, pour ainsi dire, toutes les autres dates. Il faut se contenter de remarquer que ce moine écrivoit dans un âge avancé, soixante-neuf ans après la mort de Charlemagne; qu'il jouissent de quelque considération, puisqu'il adressoit son travail au petit-fils du héros de la France; enfin qu'il se représentoit Charlemagne, non pas d'après le type de grandeur que nous nous faisons, mais d'après celui que ses contemporains comprenoient. Un demi-siècle après sa mort, Charlemagne étoit déjà un être surnaturel. Nous retrouvons dans le moine de Saint-Gall moins la physionomie de Charlemagne que l'expression de l'opinion publique vers la fin d'un siècle dont Charlemagne avoit encore éclairé les premières années.
Note 535: Divinité. Théologie. Les Anglois ont conservé ce mot dans le même sens.
Note 536: Desvés. Égarés. (Hors de la voie.)
La nouvelle en vint à l'empereur qui tousjours avoit aimé sapience. Hastivement furent mandés, et quant ils furent devant luy, il leur demanda si c'estoit voir qu'ils eussent sapience? et ils luy respondirent qu'ils l'avoient et qu'ils estoient prêts de la donner, au nom de nostre Seigneur, à tous ceulx qui la requerroient.
Après il leur demanda quel loier ils voulloient avoir de ce faire? et ils respondirent que nulle riens fors seulement lieux convenables à ce faire et gens soubtiles et engigneuses et nettes de péchié, et la soustenance du corps tant seulement, sans laquelle nul ne peut vivre en ceste mortelle vie. Quant l'empereur oït ce, il fu raempli de joie, car c'estoit une chose que il désiroit moult.
Premièrement les tint avec luy une pièce de temps, jusques à tant qu'il lui convint ostoier en estranges terres, sur les ennemis; lors commanda que l'un qui Climent avoit nom demourast à Paris. Enfans fist querre, fils de nobles hommes, des moyens et des plus bas, et commanda que on leur admenistrast quanques mestier leur seroit; lieux et escoles leur fist faire convenables pour apprendre. L'autre envoya en Lombardie et luy donna une abbaïe de Saint-Augustin de lès la cité de Pavie, pour ce que tous ceulx qui voudroient aprendre sapience alassent en ce lieu[537]. Quant Albin, par surnom Alcuin[538], qui Anglois estoit et demouroit encore en son pais, oï dire que l'empereur retenoit les sages hommes qui à luy venoient, il quist une nef et passa en France et vint à l'empereur, et mena avec luy aucuns compaignons. Cil Albin, Alcuin par surnom, estoit homme exercité et sage en toutes escriptures sur tous ceulx de son temps; et ce n'estoit merveille, car il avoit esté disciple le très sage Bède qui après saint Grégoire fu le plus excellent exposeur des saintes Escriptures. L'empereur, tant comme vesquit, le tint tousjours entour luy, fors quant il luy convenoit aler en armes contre ses ennemis. L'abbaïe de lès Tours qui est appellée Saint-Martin luy donna, pour ce qu'il se reposast là et aprist ceulx qui de luy vouldroient aprendre, jusques à tant que l'empereur feust retourné. Tant multiplia et fructifia sa doctrine à Paris et par tout son royaume que, Dieu merci! la fontaine de doctrine et de sapience est à Paris ainsi comme elle fu jadis à Athènes et à Rome.
Note 537: Monach. S. Gall. lib. I, cap. II.
Note 538: Par surnom Alcuin. Cette parenthèse est du traducteur.
Et comme il fu si grant philosophe et si merveilleux maistre en toutes escriptures, si estoit-il de haulte vie et aourné de mœurs et de vertus. De luy aprist l'empereur moult de sciences libérales, si l'appelloit son maistre et se nommoit son disciple. Mais en l'art de grammaire fu son maistre Pierre le Pisan. Plus ententivement s'estudioit l'empereur en l'art d'astronomie et du cours des estoiles que en nulle autre science.
[539]La religion de la foy crestienne cultiva et garda dignement et saintement. En l'églyse que il fonda à Ais-la-Chapelle, en l'onneur de Nostre-Dame, mist colompnes de marbre qu'il fist venir de Rome et de la cité de Ravenne pour ce qu'il ne les povoit avoir d'autres lieux.
Note 539: Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVI.
L'églyse fréquentoit au matin et au soir, et par nuit aux matines sans nulle paresce, et mettoit grant estude que l'office de sainte Églyse feust en grant révérence. Les ministres admonestoit souvent qu'ils ne souffrissent nulle deshonnesteté né nulle ordure. La manière de chanter et de lire amenda, comme cil qui bien s'en savoit entremestre; mais il ne lisoit nulle fois en l'églyse né ne chantoit, fors en commun aucunes fois et en basse voix[540]. Sur tous autres lieux avoit en mémoire et en révérence l'églyse de Saint-Père de Romme. Moult y donna grans richesces en or et en argent, en soye et en pierres précieuses. Aux apostoles meisme envoia souvent grans dons. Tout le temps qu'il régna comme empereur mist grant peine et grant estude que la cité de Romme feust en tel estat et en telle authorité comme elle avoit esté anciennement. En quarante et sept ans qu'il régna la visita quatre fois tant seulement.
Note 540: Eginhardi Vita Caroli Magni, cap. XXVII.
[541]La raison pourquoy il y ala la derrenière fois si fu pour refourmer et mettre en paix l'Églyse de Romme qui moult estoit troublée; (car les Romains avoient trop laidement traitié le pape Léon et luy avoient les yeulx crevés et la langue coupée[542]. Mais nostre Seigneur Dieu luy rendit sa langue et ses yeulx par miracle si comme istoire tesmoingne ailleurs que cy, plus plainement). Là demoura le roy tout cet yver. La dignité de l'empire ne receut pas de sa volenté: pour ce dist-il le jour de son couronnement que s'il eust sceu le conseil de l'apostole tout feust-il grant feste et sollennelle comme le jour de Pasques, il ne feust jà entré en l'églyse le jour.
Note 541: Eginhardi vita Caroli Magni, cap. XXVIII.
Note 542: Cette parenthèse n'est pas traduite d'Eginhard.
[543]Incidence. En ce temps estoient moynes en l'églyse Saint-Martin de Tours, si comme saint Ode abbé raconte. Ces moynes vivoient trop délicieusement, et avoient robes de soie et souliers dorés. Bien monstra nostre Seigneur que leur vie ne luy plaisoit pas. Car deulx anges entrèrent en leur dortoir quant ils dormoient; l'un tenoit une espée nue et voulloit ceulx occire que l'autre luy monstroit au doit; un seul en eschapa qui pas ne dormoit; à l'ange qui tenoit l'espée dist: «Je te conjure de Dieu le tout puissant que tu ne m'occies mie.» Ainsi eschapa. Ce moustier donna puis l'empereur à celuy Alcuin son maistre dont nous avons dessus parlé. Abbé en fu et la gouverna puis, toute sa vie.
Note 543: J'ignore d'où celle incidence est traduite.—Ode.
Variantes: Oedes,—Eudes.