IV.

ANNEE: 800.

De la persécution qui avint outre mer aux crestiens et des messages l'empereur de Constantinoble; de la sentence de leurs lettres; de l'avision l'empereur des Grieux par quoi il admonestoit l'empereur et monstroit par raisons que il devoit emprendre la besogne.

[544]Au temps de ce prince, avint en la terre d'oultre-mer une grant persécution à la crestienté; car les Sarrasins entrèrent en la terre de Surie. La cité prisrent, le saint sépulcre et les sains lieux violèrent, et le patriarche chacièrent hors qui estoit homme de grant saincteté et de parfaite religion, et luy firent moult d'ennuis et de tourmens. Toutes voies, si comme à Dieu plut en qui grant fiance il avoit eschapa-il de leurs mains et autres personnes avec luy. En Constantinoble s'enfouit à Constantin l'empereur et à son fils Léon. A pleurs et à larmes leur compta la grant douleur et la grant persécution qui en la terre d'oultre-mer estoit avenue; comme les felons Sarrasins avoient la cité prise, le sépulcre ordoié[545] et les autres sains lieux de la cité désolés, les chastiaux et les cités du royaume prises, les champs gastés et le peuple occis en partie et partie mené en chétivoison. Et tant avoient fait de honte à nostre Seigneur et de persécutions à son peuple, qu'il n'estoit pas cuer d'homme crestien qui n'en deust estre dolent et courroucié. Dolent fu l'empereur de ces nouvelles. A ce fu la chose accordée, à la parfin, par une vision qui avint à l'empereur Constantin si comme nous vous dirons cy après, que ce meschief et ceste douleur seroit mandée à Charlemaines, l'empereur des Romains. La haute renommée de ses mœurs et de ses fais estoit là espandue par toutes les parties d'Orient. Quatre messages eslurent-ils pour ce message fournir dont les deux furent crestiens et les deux aultres Hébreux. Les deux crestiens furent Jehan évesque[546] de Naples, et David archeprestre de Jhérusalem.

Note 544: A compter de ce chapitre, le récit n'est plus fondé que sur des traditions postérieures au règne de Charlemagne. Les unes se rattachent à son prétendu voyage à Jérusalem, les autres à l'expédition d'Espagne que couronna la défaite de Roncevaux. Les traducteurs les plus anciens des Chroniques de France, Nicolas de Senlis et le ménestrel du comte de Poitiers, n'ont admis dans leur compilation ni l'une ni l'autre de ces traditions populaires, et ils ont imité en cela la retenue d'Aimoin. C'est la troisième version des Chroniques (celle qui parut au commencement du règne de Philippe-de-Valois) qui d'abord accorde sa confiance à la relation de Turpin. Cependant elle ne traduisit pas encore la chronique fabuleuse intitulée dans le manuscrit de Saint-Germain, aujourd'hui cotté n° 1085: «Descriptio qualiter Carolus-Magnus clavum et coronam Domini à Constantinopoli Aquisgrani attulerit, qualiterque Carolus calvus hoec ad Sanctum-Dyonisium retulerit.» C'est le moine de Saint-Denis qui, peu de temps après, garantit l'authenticité de cette Chanson de geste, en lui donnant place dans les Grandes chroniques. Quel que peu de fondement historique qu'elle ait, la tradition du voyage de Charles étoit déjà fort ancienne à l'époque où notre traducteur s'empara de sa légende latine. Les jongleurs la récitoient et la chantoient dans toute l'Europe plus d'un siècle auparavant, et M. Fr. Michel vient d'en publier l'une des curieuses leçons, sous le titre anglois de: The travels of Charlemagne to Jérusalem and Constantinople. Paris, Techener, 1836. Son opinion est que le manuscrit de Londres qui lui en a fourni le texte, sans doute fort corrompu comme tous les textes anglois des anciens poëmes de France, peut remonter au commencement du XIIème siècle. Bien plus: avant M. Michel, l'abbé de La Rue avoit prétendu dans ses Bardes, Jongleurs et Trouvères, tome II, page 25, que le même poëme étoit du commencement du XIIème siècle; mais les raisons sur lesquelles il fondoit son opinion ne m'ont pas paru concluantes. Ce ne seroit pas la seule fois que l'abbé de La Rue auroit pris pour une marque d'ancienneté les formes du dialecte anglo-normand, conservées en Angleterre long-temps après qu'elles étoient tombées en désuétude en France, et même en Normandie. En tous cas, nous pouvons du moins assurer que le Msc. de Saint-Germain, avec lequel nous avons confronté cette partie de la Chronique de Saint-Denis, remonte aux premières années du XIIème siècle pour le moins. Le texte en est surchargé de corrections marginales et interlinéaires, lesquelles semblent plutôt modifier le fond du récit que redresser les inattentions du copiste.

Note 545: Ordoié. «Sali», rendu ord.

Note 546: Evesque. Sacerdos.

Et estoit ce Jehan homme religieux, et simple comme coulon[547]. Et David estoit homme loyal, droiturier et plain de la paour nostre Seigneur. Et les deux messages hébreux Isaac et Samuel. Ce Samuel estoit évesque de leur loy et de grant religion en leur manière; sage en parole et emparlé en deux manières de langages. Ysaac estoit de grant sens en leur loy. Les deux crestiens Jehan et David portoient la chartre où le mandement estoit escript par la main du patriarche Jehan, scellé par le commandement l'empereur Constantin. Et les deux Hébreux apportoient la chartre l'empereur scellée de son propre scel. Mais la sentence des deux estoit ainsi comme toute une.

Note 547: Coulon. Pigeon, colombe.

La teneur de la charte le patriarche Jehan estoit telle. «Jehan, sergent des sergens, patriarche de Dieu en Jhérusalem. Et Constantin empereur des parties d'Orient à très-noble roy d'Occident Charles-le-Grant et puissant vainqueur et tous jours auguste, soit empire et règne en nostre Seigneur; amen. La grâce de la doctrine des apostres est venue jusques à nous resplendissant de la grant clarté de paix; et tant a espandu de grâce et de liesce ès cuers des hommes crestiens qu'ils devroient tousjours loer nostre Seigneur. Nous-meismes recongnoissons bien que nous devrions espéciaument regehir et reconnoistre plus abundanment sa grâce et sa miséricorde.

»Moult nous esjouissons en nostre Seigneur, selon ce que nous avons enquis de tes meurs et de tes fais, de ce qu'il nous convient rendre loenges à Dieu en sa bonté et en sa pacience. De ce avient-il doncques que tes travaux et tes faits sont terminés et fenis bénéreusement: car tu aimes paix en ton cuer; et pour ce que tu l'aimes, tu la treuves, tu la gardes en souveraine charité.

«Saches donc, très-cher sire, que les paiens ont fait si très-grant dommage à nostre Seigneur ès parties de Jhérusalem que nul crestien ne le devroit souffrir. Je meisme suis getté du siége où mon seigneur saint Jacques jut premièrement, par le commandement nostre Seigneur, et mains crestiens occis, mains pris et mis en chétivoison; et ce qui est moult plus grande douleur, le sépulcre nostre Seigneur ordoyé et soullié et chéu ès mains des Sarrasins. Pour tels griefs et pour semblables nous convient mander et escripre le besoing de la crestienté, à toy qui es prince et puissant; que toutes ces choses peuvent estre amandées par toy, à l'aide de nostre Seigneur. Et pour ce mandons nous à toy par escript, qui es le plus puissant et le plus renommé de tous les princes crestiens, que tu en faces aler renommée à tous nos frères, prélas et princes; et non mie tant seulement à ceux de tes provinces, mais à tous ceux qui à toy marchissent et qui à toy sont joings par amour et par familiarité. Et bien sachent tous que qui aider et secourre ne nous vouldra, qu'il attende la cruele sentence du jugement. Et si sache chascun qu'il n'a point de ferme constance en son lieu s'il souffre que le sépulcre nostre Seigneur où il fu trois jours et trois nuis, pour nostre rédempcion, soit villainement traitié par les félons mescréans. Si ne doit nul cuider qu'il doie porter sans paine ce qu'il aura véé[548] à nostre Seigneur, en si grant besoing; car c'est orgueil et despit quant ce n'est vengé et amendé, qui est contraire et honte à nostre Seigneur.»

Note 548: Véé. Refusée.

»Que te diroie plus? Mains autres griefs semblables te péussions mander et escripre; mais nous sommes empeschiez par douleur et par larmes.»

Telle estoit la sentence de la chartre au patriarche Jehan, que les deux chrestiens apportoient; et celle de la chartre l'empereur Constantin que les deux Hébreux apportoient étoit telle[549].

Note 549: Chaque phrase de cette lettre est rapportée dans le Msc. Saint-Germain, d'abord dans un langage imaginaire, puis en latin. Voici le langage qui nous semble imaginaire, et son préambule: «Sed sacræ Constantini imperatoris et epistolæ patriarchæ una et cadem est prope sententia. Imperatoris autem exemplar hoc est: Ayas Anna bonac saa Caiibri milac Pholi Ansitan Remuni segen Lamichel bercelin fade abraxion fativatium. Hoc est: Constantini, etc.»

«Constantin et Léon, son fils, empereurs et rois des parties d'Orient, mendres[550] de tous et à paine dignes d'estre empereurs, à très-renommé roy des parties d'Occident, Charles le très-grant, soit puissance et seigneurie béneureusement[551]. Très-chier ami Charles-le-Grant, quant tu auras ces lettres veues et leues, saches que je ne te mande pas pour défaut de cuer, né pour défaut de gens né de chevalerie; car j'ay aucunes fois eu victoires sur païens avec moins de chevaliers et de gens que je n'ay; je les ay boutés hors de Jhérusalem qu'ils avoient prise deux fois ou trois; et par six fois les ay vaincus et chaciés de champ, à l'aide nostre Seigneur, et mains pris et mains occis.

Note 550: Mendres. Moindres.

Note 551: Avant cette phrase est encore une tirade double de la première, qui est présentée comme le texte original de la traduction latine que l'on fait suivre. Il faut encore remarquer que la lettre du patriarche et celle des empereurs finissent également par deux ou quatre phrases rimées avec intention, et que le chroniqueur de Saint-Denis n'a pas traduites. Ainsi voici la fin de celle de l'empereur: «Nil opus est ficto—Domini quo visio dicto—Ergo dicto tene fundum.—Domini præcepta secundum.» On diroit que ces conclusions rimées étoient alors destinées à remplacer nos formules finales épistolaires.

»Que te diroie-je plus? Il convient que tu sois ammonesté certainement par moy de Dieu, non pas par mes mérites; mais par les tiennes, à parfaire si grande besoingne. Car une avision m'advint, par nuit nouvellement, endementiers que je pensoie comment je pourroye envaïr ces Sarrasins. Tandis corne j'estoie en telle pensée et je prioie à nostre Seigneur qu'il m'envoiast secours, je vi soubdainement ester un damoisel devant mon lit, qui m'appella par mon nom moult bellement, un petit me bouta[552], et me dit: Constantin, tu as acquis aide à nostre Seigneur, de la besoingne que tu as emprise; il te mande par moy que tu appelles en ton aide le grand Charlemaines de France, deffendeur de la foy, de la paix de sainte Églyse. Lors me monstra un chevalier tout armé de haubert et de chauces, un escu à son col, l'espée ceinte; l'enhoudeure[553] en estoit vermeille une lance blanche en son poing. Si sembloit, à chief de pièce[554] que la pointe rendist flambe tout ardant; et il tenoit en sa main un heaume d'or; et par semblant estoit vieil et avoit longue barbe. De moult bel voult[555] estoit et de grant estature; le chief avoit blanc et chanu, et les yeulx resplandissans comme estoile. Dont l'en ne doit pas cuider que ces choses ne soient faittes et ordonnées par la volenté nostre Seigneur.

Note 552: Me bouta. Me toucha.

Note 553: L'enhoudeure. La poignée. «Manubrium.»

Note 554: A chief de pièce. Au bout du compte.

Note 555: Voult ou Volt. Visage.

»Et pour ce que nous avons certainement enquis quel homme tu es et de quex meurs et de quex faits, nous nous esjouissons en nostre Seigneur, et luy rendons grâces en tes merveilleux faits, en ton humilité et en ta pacience. Si suis en certaine espérance que la besoigne sera finée en prospérité par tes mérites et par ton travail; car tu es deffendeur de paix, et la quiers par grant désir; et quant tu l'as trouvée, tu la gardes et nourris en grant amour et en grant charité.

»Saches-tu, très-chier sire, que les païens ont fait si très-grant honte et si grant dommage à Dieu en Jhérusalem, que nul féal crestien ne le devroit souffrir longuement; mais tu peux bien amender légièrement toutes ces choses à l'aide nostre Seigneur; et pour ce qu'il ne semblast que nous voulsissions soubsmettre[556] les mérites de ta charité, escripvons-nous ces choses à toy que Dieu a sur tous esleu. Que te diroie-je plus? Tu as moult de raisons par quoy tu dois tantost obéir au commandement nostre Seigneur. Qui est cil qui tantost ne doie faire ce que Dieu luy mande? Haste-toi donc, noble roy auguste, d'accomplir la volenté et le commandement nostre Seigneur; que tu ne soyes coulpé vers luy de trop longue demeure. Car cil qui va contre les commandemens de Dieu ne pourra eschiver la coulpe de l'inobédience.»

Note 556: Soubsmettre. Ce mot signifie dédaigner, ne pas tenir compte.