I.
ANNEES: 778/785.
De sa mère, qui elle fu, et quant il fu né; et coment son père lui octroia le royaume d'Acquitaine, pour ce qu'il y avoit esté né, et establit sages hommes pour l'enfant garder et gouverner. Après, coment l'empereur alla à Rome et luy livra le royaume, et puis coment l'empereur le manda par deux fois.
Cy commence la vie et les fais du débonnaire roy Loys, fils Charlemaines, qui roy fu et empereur. Mais pour ce qu'il porta couronne, et fist aucuns grans fais au vivant de son père, nous conviendra parler du roy Charlemaines jusques ça avant.
Plusieurs femmes eut l'empereur Charlemaines: en elles engendra grant lignée de fils et de filles. La première de ses femmes eut nom Hildegarde, noble dame fu de la lignée de Sassoigne. Deux hoirs masles conçut ensemble la première fois[720], desquels l'un commença près d'aussi tost à mourir comme à naistre. L'autre qui, par la volonté Nostre-Seigneur, nasquit plein de vie et bien fourmé; baptisé fu, et par nom appellé Loys, en l'an de l'Incarnation sept cens et soixante dix et huit. Et pour ce qu'il fu né en Acquitaine, le père lui octroia dès lors le royaume, sé Dieu lui donnoit vie, et voult qu'il en fust sire clamé.
Note 720: Vita Ludovici Pii imperatoris, Caroli magni filii. —III. A compter d'ici, le moine de Saint-Denis traduit la vie anonyme de Louis-le-Débonnaire, publiée par un de ses contemporains, peu de temps après la mort de l'empereur (voyez la Dissertation). L'original de cette vie a été inséré dans le 6° vol. des Historiens de France, page 80 et suivantes.
Bien savoit l'empereur, qui tant estoit sage, que un royaume est ainsi comme le corps d'un homme, qui souvent est heurté et débouté de diverses et grans maladies, et tost mourroit aucunes fois s'il n'estoit secouru par le conseil de phisique; et tout ainsi est-il du corps d'un royaume ou d'un empire, qui tost gaste et destruit par discordes et par guerres, sé il n'estoit secouru et gouverné par le conseil des sages hommes. Pour ce voult-il ordonner et establir contes et autres menistres par tout le royaume d'Acquitaine de la gent de France[721], qui feussent si sages et si puissans, que nul ne peust à eulx contrester par malice né par force, et qu'ils eussent la cure des cités et du païs.
Note 721: De la gent de France. Cette observation est précieuse; elle nous permet de supposer que les comtes et les vassaux, nommés par Charlemagne, n'étoient pas originaires des provinces aquitaniques. «Ordinavit comites, abbatesque, nec non alios plurimos quos vassos vulgò vocant, ex gente Francorum.» Quelle est cette langue vulgaire, de laquelle, au temps de Louis-le-Débonnaire, faisoit partie le mot vassos ou vassaux? Auparavant, dans le chap. II, le même auteur exprime l'aspérité des côtes dans les Pyrénées, par les mots: asperitate cautium.
En la cité de Bourges establit premièrement le comte Imbert[722]; en la cité de Poitiers, Albouin[723]; en Pierregort, Wibode; en Auvergne, Ytier; en Vallage[724], Oulle; en Toulousain, Corsone[725]; en Bourdelois, Seguin; en Albigois, Haimon; en Limosin, Rogier.
Note 722: Imbert. Le latin porte: «Primo Humbertum, paulo post Sturbium præfecit comitem.» A propos de Sturbium, je remarquerai que l'un des vassaux les plus ordinairement cités dans les Chansons de geste des Lorrains, de Roncevaux, etc., est Estormis de Boorges, qui sans doute est le méme que Sturbium, ou plutôt Sturminium, comme on le voit écrit dans l'édition d'Aimoin, de 1567, page 524.
Note 723: Albouin. Latinè: Abbonem. Chansons de geste: Aubouins.
Note 724: Vallage. M. Guerard pense qu'il faut entendre par Vallagia, la Vallée, petit pays de l'Anjou (voyez la liste des provinces et pays de France, dans l'Annuaire de la société de l'Histoire de France, 1836, page 143).
Note 725: Corsone. Peut-être le même que le héros de roman Orson. Seguin de Bordeaux, Haimes et Roard (latinè Rothgarium), sont également célèbres dans d'autres chansons.
[726]Et quant l'empereur eut ainsi ordonné au royaume d'Acquitaine, il trespassa le fleuve de Loire et repaira à Paris. Pou de temps trespassa puis qu'il lui prist volenté d'aller en Rome, pour visiter les apostres, et pour recommander soy et son fils en leur garde. Et ainsi comme il le proposa, ainsi le fist. L'enfant fist porter ainsi comme en un berceuil; car il n'estoit encore pas d'aage né de force qu'il peust souffrir le chevauchier, né le travail de si longue voie. Et quant il vint, il fu moult honnourablement reçu du clergié et du peuple. Là, fu l'enfant enoing et couronna à roy par la main l'apostole Adrien.
Note 726: Vita Ludovici Pii.—IV.
Quant le père eut là de mouré une pièce, il retourna en France en prospérité, luy et tous ses osts. Le roy Loys, son fils, envoia en Acquitaine, et luy livra tout le royaume. Un noble prince qui avoit nom Arnoul et mains autres menistres luy livra pour luy garder et conduire. Jusques à Orléans l'emportèrent en un berceuil; et là meisme, avant qu'il entrast au royaume d'Acquitaine, luy appareillèrent armes et chevauchée telle comme il afféroit à son aage. En sa terre fu reçu des barons si comme il dut. Quatre ans y demoura sans guères yssir du païs; mais son père qui maintenoit les guerres et les assauts continuels contre la gent de Saissoigne, si comme l'histoire l'a plainement devisé en ses fais, se doubta moult de luy, et eut paour que le peuple d'Acquitaine ne montast en aucune présumpcion contre l'enfant, pour ce qu'il estoit si loin de luy; si se doubtoit encore plus que l'enfant n'accoutumast mauvaises meurs et mauvaises enfances de la manière de la gent du païs[727]: car quant tel aage est nourri en mauvaises tèches[728], il ne les désaprent pas légièrement. Pour ce luy manda qu'il vinst à luy. L'enfant qui estoit grant et bien chevauchant, ordonna son royaume au conseil de Arnoul, son maistre, et laissa ès provinces et ès marches contes et ballifs, pour la terre gouverner et deffendre, se mestier en feust[729].
Note 727: «Cavens ne….. peregrinorum aliquid disecret morum.»
Note 728: Teches. Habitudes; d'où nous avons gardé entiché.
Note 729: L'auteur latin, sans parler d'Arnoul, de comtes ni de baillis, dit simplement: «Relictis tantùm marchionibus qui fines regni tuentes, omnes, si fortè ingruerent, hostium arcerent incursus.» On voit que d'abord les marquis étoient essentiellement des chefs préposés à la défense des marches ou limites. Il y a loin d'eux aux marquis des temps modernes; mais aussi combien avons-nous de comtes qui aient des comtés, de ducs qui aient des duchés, de barons qui aient des baronnies? et nous sourions des enfants qui jouent à la poupée!
A grans gens meust et vint à son père là où il le manda[730], en habit de Gascon estoit atourné, si comme le père luy avoit mandé, luy et les autres nobles hommes de son aage qui avec luy chevauchoient par compaignie. Si avoit vestu ainsi comme une cloche roonde[731], et les manches de la chemise longues et pendans. Les esperons laciés sur les chauces[732] et un javelot en sa main. Avec le père demoura une pièce de temps, et avec luy alla jusques à Heresbourc.
Note 730: Où il le manda. A Paderborn. «Ad Patrisbrunam.» Ce dernier mot n'a pas été compris par le moine de Saint-Denis, qui va plaisamment le traduire par: si comme le père lui avoit mandé.
Note 731: Comme une cloche roonde. C'est à peu près ce que nos paysannes portent encore et nomment thérèse, sans doute du nom de l'Espagnole sainte Thérèse. Le texte latin dit amiculo rotondo, cape ronde, et Catel a remarqué avec raison, à propos de ce passage: «que dans Paris, encore aujourd'hui(1633), on appelle une cloche, les chapes que les Parisiennes portent, qui couvrent la tête et ne passent point la ceinture.» (Histoire du Languedoc, liv. 1.)
Note 732: Tout cela est librement rendu. Il falloit: «Si avoit une cloche roonde, les manches de la tunique (ou camisia) amples, le vestement des jambes large, les éperons fixés à la chaussure, etc.»
Quant l'esté fu auques trespassé et ce vint le temps de septembre, il rinst congié au père et retourna pour yverner en Acquitaine.
[733]En ce temps advint que un Gascon qui avoit nom Adereliques[734] prist Corson de Thoulouse, si ne peut eschapper de ses mains jusques à temps qu'il se feust alié à luy par serrement contre le roy. Le roy qui ce sceut assembla parlement par le conseil des barons pour prendre vengeance de ce fait. Cil Adereliques semont[735], mais il ne voult avant venir, pour ce qu'il se sentoit meffait, jusques à tant que le roy luy eut livré ostage de seureté.
Note 733: Via Ludovici Pii.—V.
Note 734: Adereliques. Le latin porte: Adelericus. C'est évidemment le même nom que Alori, l'un des traîtres les plus fameux de la race de Ganelon, dans les anciennes Chansons de geste. C'était le fils de Loup, ou plutôt de Ganelon lui-même. Chorson doit être l'Orson des mêmes épopées.
Note 735: Semont. Le roi manda cet Adereliques; le latin ajoute: In loco Septimaniæ cujus vocabulum est mors Gothorum. C'est peut-être Morganz, aujourd'hui village du département des Landes, tout proche de Saint-Sever.
Au parlement vint toutes voies, mais l'en ne lui osa mal faire sur l'asseurement le roy, et meismement pour le péril des ostages qu'il tenoit par devers luy. Ainsi luy fist-on donner dons au départir.
Les ostages du roy rendit et les siens receut; si se départit de court en telle manière à cette fois. Au temps d'esté qui après vint, mut le roy pour aler à son père, qui mandé l'avoit, à simple chevauchée et sans grant compaignie. Avec luy demoura tout l'iver et tout l'esté. Là fut amené cil Adereliques en la présence des deux roys, et fu mis à raison[736] du cas dont il estoit acusé. Et pour ce qu'il ne s'en put purgier, il fu envoyé en essil, sans aucun rappel.
Note 736: Mis à raison. Interrogé.
Et cil Corson fu osté de la duchié pour ce qu'il s'estoit consentu à la volenté de l'autre. En son lieu fu mis un autre qui avoit nom Guillaume. (Si n'estoient pas, au temps de lors, ces duchiés par héritage, ains estoient ainsi comme ballifs que l'on mettoit et ostoit à temps[737].) Cil Guillaume trouva les Gascons moult fiers et moult orgueilleux au commencement, comme gens qui par nature sont légiers et muables, meismement pour le Gascon Adereliques que le roy eut envoyé en essil: mais il fist tant en pou de temps et par sens et par armes qu'il les fist tenir tout en paix; et abatit si leur orgueil qu'ils n'osèrent rien emprendre contre lui[738].
Note 737: Cette parenthèse est une réflexion du traducteur.
Note 738: Voici encore l'un de nos héros de roman, le célèbre Guillaume, surnommé tour à tour d'Orenge, d'Acquitaine, de Gelloue, Fiere-Brace et au Court Nez. Ainsi l'histoire vient-elle en aide à nos anciennes poésies beaucoup plus nettement qu'on ne l'a cru jusqu'à présent. Guillaume est surtout représenté par nos poëtes comme le soutien du trône chancelant de Louis-le-Débonnaire. Il faut entendre ici le trône d'Aquitaine que Louis occupa effectivement plus de vingt ans avant la mort de son père.