II.
ANNEES: 790/796.
Des messages de divers princes sarrasins et du parlement que le roy tint à Thoulouse: et coment son père le fist chevalier et le mena ostoier avec luy sur les Wandres. Après, coment il ala aidier Pepin son frère en Lombardie. De la conspiration de Lothaire contre son père, et puis coment le roy Loys quitta au pays d'Acquitaine le treu de blé que ceulx du pays luy devoient.
En celle année meisme tint le roy général parlement en la cite de Thoulouse. Là vindrent les messages Abutaire un roy sarrasin, et mains autres messages d'autres princes sarrasins qui au royaume d'Acquitaine marchissoient. Divers dons apportoient et requeroient pais et aliances, selon sa volenté. Si les receut le roy et puis les congéa.
[739]En l'an qui après vint, mut le roy pour aler encontre son père, en un lieu qui a voit nom Ingeelham. D'ilec ala avec luy à Renebourg[740]. Lors commanda le père qu'il retournast, jusques à tant qu'il feust revenu de celle besoigne, et demourast, tandis, avec sa marrastre, la royne Fastarde. Avec luy[741] demoura tout cel yver. Et avant que l'empereur fust retourné, luy et ses osts qu'il eut menés sur les Wandres[742], il manda à son fils qu'il s'en alast au royaume d'Acquitaine, et qu'il appareillast si grant ost comme il pourroit et alast aider à Pepin, son frère, en Italie. Si comme son père le commanda le fist. Ses osts appareilla et ordonna de son royaume si comme il dut. Les mons[743] trespassa et entra en Lombardie. La Nativité célébra en la cité de Ravenne.
Note 739: Vita Ludovici Pii.—VI.
Note 740: Renebourg ou Renesburg. C'est Ratisbonne. Il y a immédiatement après une phrase et le commencement d'une autre, dont la traduction manque dans tous les manuscrits de la Chronique de Saint-Denis, et que peut-être le traducteur aura réellement omis de rendre. Les voici: Ibiquè ense, jam appellens adolescentiæ tempora, accinctus est, ac deindè patrem in Avares exercitum ducentem usque ad Chaneberg comitatus, jussus est reverti, et usque ad reversionem, etc.
Note 741: Luy. Elle.
Note 742: Wandres ou Avares.
Note 743: Les mons. «Per montis Cinisii….. anfractus.» Les monts Cenis.
Quant il fu venu à son frère, ils assemblèrent leurs osts et entrèrent en la province de Bonivent; un chastel prirent et dégastèrent le païs; vers le nouveau temps, se mistrent au retour pour venir au père; mais en ce qu'ils retournoient, leur furent comptées telles nouvelles dont ils furent dolens. Car il leur fut dit que leur frère Pepin s'estoit allié à plusieurs nobles princes contre son père et jà estoient retenus et atains du fait. Tant errèrent toutes-voies qu'ils vindrent en Bavière où leur père estoit en un lieu qui est appelé Salz. A grant joie les receut. Toute celle saison demoura le roy Loys avec son père qui moult estoit en grant cure de luy, et moult se doubtoit qu'il ne feust pas bien pleinement introduit et enseignié en bonnes meurs, et qu'il ne feust corrompu par aucunes mauvaises accoustumances[744].
Note 744: Aucunes mauvaises accoustumances. «Aut externa inhærescentia in aliquo deshonestarent.»
Quant le printemps fu revenu, il prist congié de retourner en son royaume: mais tant[745] aprist de luy, avant qu'il s'en départist, que nul prince ne peut estre sé povre non et souffreteux qui pense seulement de ses propres choses et met en non chaloir les choses communes. Et, pour ce, voult le père mettre conseil en ceste chose au royaume d'Acquitaine. Mais moult se doubtoit que les barons du païs ne conceussent haine et mauvaise volenté contre son fils, sé il leur soustraioit par sens ce qui leur avoit esté souffert et octroié par folie. Pour ce voult-il que ceste besoigne feust faite comme de par luy. Ses propres messages envoia là, pour ce faire, Willebert qui puis fu arcevesque de Rouen, et le conte Richart pourvéeur et ordonneur de ses villes; et leur commanda que les villes qui jusques au jour de lors avoient servi aux us du palais fussent rendues et establies aux communs us du païs et du peuple. Ainsi fu fait[746].
Note 745: Tant. Le sens de ce mot se rapproche de ainsi ou telle chose.
Note 746: Tout ce passage de l'historien du Débonnaire est obscurément rendu. Charlemagne voyoit avec peine que les grands du royaume d'Aquitaine eussent obtenu de la foiblesse de son fils des concessions de terres trop considérables, et il y remédia. «Interrogatus est ab eo cur rex cùm foret, tantæ tenuitatis esset in re familiari ut nec benedictionem quidem, isi ex postulato, sibi offerre posset; didicitque ab illo quia privatis studens quisque Primorum, negligens autem publicorum, perversa vice, dum publica vertuntur in privata, nomine tenus dominus factus sit omnium penè indignus. Volens autem huic obviare necessitati… misit illi missos suos Willibertum… et Richardum comitem, villarum suarum provisorem, præcipiens ut villæ quæ catenus usui servierant regio, obsequio restituerentur publico. Quod et factum est.»
Notre traducteur semble voir ici une distinction du domaine public et du domaine royal: je pense qu'il se trompe. L'historien a voulu seulement exprimer élégamment la même chose de deux manières. Usus regius, et obsequium publicum.
[747]Et tantost comme le roy eut receu les messages son père, il monstra bien le sens et la miséricorde qui estoit en luy de nature. Le sens, en ce qu'il ordonna comment il yverneroit chascun yver en quatre lieux de son royaume[748]; en telle manière que chascun de ces lieux le recevroit à son tour; et seroit si garni quant il y devroit venir, que la garnison suffiroit aux despens du palais jusques à l'autre saison. Sa miséricorde monstra, en ce qu'il commanda que les villes et le peuple ne rendissent plus aux princes et aux chevaliers aucunes rentes de blés qu'ils leur avoient paiés jusques au temps de lors[749]. Et jà soit ce que les princes luy en portassent grief, il regarda, selon sapience, la povreté de ceux qui ces rentes paioient et la cruaulté de ceulx qui les recevoient, et puis la perdition des uns et des autres. Et mieux aima donner aux siens du sien propre, que ce qu'ils feussent en péril des ames, et que le peuple en feust grevé. Et en ce meisme temps quitta-il aussi treus de blés et de vins que l'on paioit, chascun an, en la terre d'Albijois dont le païs estoit moult grevé. Avec luy estoit lors un loyal homme et sage que son père luy avoit renvoie, Meginaires avoit nom. Sage estoit du proufit temporel et de l'onnesté du palais qui y appartenoit[750]. Et tant plurent au père ces choses quant il en oï parler, qu'il s'esjoïssoit forment des fais et des beaux commencemens de son fils. A l'exemple de luy, laissa-il en aucuns lieux de France, en ce temps, rentes de blés que le peuple devoit aux chevaliers.
Note 747: Vita Ludovici Pii.—VII.
Note 748: L'auteur latin nomme ces lieux: Theoduadum palatium,
Cassinogilum, Andiacum et Evrogilum. C'est Doué, en Anjou,
aujourd'hui petite ville du département de Maine-et-Loire.
—Chasseneuil_, dans l'Agenois.—Angeac-Champagne, dans l'Angoumois.
—Et Ebreuil, sur la Sioule, en Auvergne.
Note 749: «Inhibuit à plebeiis ulterius annonas militares quos vulgò foderum vocant dari.» Foderum est la même chose que le fuerr ou fourrage; ce qui forme la litière des chevaux.
Note 750: «Gnarumque utilitatis et honestatis regiæ.»