III.
ANNEES: 798/804.
Des messages aux Sarrasins, et coment le roy Loys espousa femme, et coment il ferma chasteaux et cités. Coment il prist plusieurs cités en Espaigne. Coment il suivit son père en Sassoigne. Coment l'empereur visita Bretaigne et Normandie. Coment le roy Loys fist jugement des Gascons selon leurs fais.
[751]En pou de temps après, s'en alla le roy en la cité de Thoulouse: là, tint général parlement de ses barons. Les messages Alphonse le roy de Galice, qui pour paix et pour alliance estoient venus à grans présens, receut et congéa. Et les messages Bahaluc, un prince sarrasin[752], qui pour autel besoing estoient à luy venus, reçeut et congéa. Et par la volenté de son père espousa une noble dame, fille le conte Ingram, qui Hildegarde[753] avoit nom.
Note 751: Vita Ludovici Pii.—VIII.
Note 752: Un prince sarrasin. Il étoit des environs d'Huesca, comme nous l'apprend M. Reinaud (Invasions des Sarrasins, page 110), et comme le fait naturellement supposer le texte latin: «Qui locis montuosis Aquitaniæ proximis principabatur.»
Note 753: Hildegrde. Le latin porte: Hermengardem.
Après ces choses, mist bonnes gardes par toutes les contrées et marches d'Acquitaine. La cité d'Aussonne[754], le Chastel de Cardone, de Casteserte, et mains autres chastiaulx qui pour le temps avoient été gastés et déserts, fist refremer et habiter, et y mist bonnes garnisons; puis les livra en la garde le conte Borel.
Note 754: Aussonne. Le latin porte Ausona; ce doit être Ozon ou Ossun, en Gascogne, aujourd'hui village du département des Hautes-Pyrénées, près de Tarbes.—Cardone, dans le territoire d'Ossun.—Casteserte, aujourd'hui Castel-Sagrat, près de Valence.
[755]Vers la nouvelle saison, le père, qui contre les Saisnes s'appareilloit, luy manda qu'il venist à luy à tant de gens comme il pourroit. Tantost s'appareilla et vint à luy à Ais-la-Chapelle. Ensemble tindrent parlement en un castel qui siet sur le Rin, si est appelle Fremersheim. Après entrèrent en Sassoigne et ostoièrent jusques vers la feste saint Martin. Au repairer de cet ost, s'en retourna Loys au royaume d'Acquitaine. Si estoit jà trespassé grant partie de l'yver.
Note 755: Vita Ludovici Pii.—IX.
[756]Quand ce vint au nouvel temps, le père luy manda qu'il s'appareillast pour mouvoir avecques luy en Italie. Mais assez tost après eut autre conseil et luy manda qu'il ne se meust. En Italie vint le roy Charlemaines sans luy, et avant qu'il retournast de celle voie le firent les Romains empereur de la cité de Rome, si comme l'istoire devise en ses fais. Mais endementiers que ce advint, ala son fils en la cité de Thoulouse; son ost appareilla et vint en Espaigne.
Note 756: Vita Ludovici Pii.—X.
Et quant il approucha de la cité de Barcinone, Zadon, le duc de la ville, qui jà estoit à luy subgiet, luy vint au devant, mais il ne luy livra pas la cité. Le roy passa oultre jusques à une cité qui a nom Hilerde[757], et par force la prist et puis la craventa. Chastiaulx et forteresces prist, gasta et ardit; puis passa tout oultre, jusques à une cité qui a nom Osque[758]. Les champs qui estoient plains de blés soièrent[759] et gastèrent; tout ce qu'ils trouvèrent dehors les murs de la cité mistrent en feu et à destruction. Et quant l'yver approcha, le roy et son ost retourna en son païs.
Note 757: Hilerde. C'est Lerida.
Note 758: Osque. Huesca.
Note 759: Soièrent. Coupèrent, ou comme on dit encore en Champagne: scièrent.
[760]Quant le printemps fu venu, Charlemaines l'empereur s'appareilla pour ostoier en Sassoigne: à son fils manda qu'il le suivist, et qu'il s'appareillast aussi comme pour demeurer tout l'yver en cette terre. Si fist le commandement du père: à une ville vint qui Neuscie[761] avoit nom; le Rin passa et se hasta moult de venir à son père. Mais avant qu'il venist à luy, encontra un message en un lieu qui avoit nom Ostephale[762], qui luy dit que son père luy mandoit qu'il ne se travaillast en avant, mais tendist ses héberges en aucun convenable lieu, et l'attendist là. Car il n'estoit pas mestier qu'il se travaillast en avant, pour ce que l'empereur s'estoit jà mis au retour, à grant victoire de ses ennemis. Le roy luy ala à l'encontre quant il sceut qu'il approchoit, et le receut à grant joie et le baisa et l'acola plusieurs fois. Moult le louoit l'empereur de tous ses fais et se tenoit à beneuré de ce que nostre Seigneur luy avoit donné tel hoir.
Note 760: Vita Ludovici Pii.—XI.
Note 761: Neuscie. «Ad Neusciam venit, Rhenum ibidem transiit.»
Note 762: Ostephale. «Ostfaloa.» Les Ostfaliens ou Est-phaliens étoient établis entre l'Elbe et le Weser; mais on ne connoît plus de lieu particulièrement nommé Ostphale.
A la par fin, quant les batailles et les longues guerres furent finées que l'empereur eut si longuement maintenues contre la gent de Sassoigne, et qui trente trois ans dura, si comme nous avons parlé plus plainement et devisé en ses fais, il cessa de guerroier, et le roy Loys son fils se départit de luy et s'en ala yverner au royaume d'Acquitaine.
[763]Après la fin de l'yver, l'empereur vist qu'il avoit temps et lieu de visiter aucunes parties de son royaume. Et pour ce meismement qu'il avoit toutes guerres affinées et estoit en paix demouré, il s'en ala ès parties d'Occident et avironna le royaume de France, selon le rivage de la mer de Bretaigne et de Normendie[764]. Quant le roy Loys le sceut, il luy manda et pria par un message qui avoit nom Adimaires, qui à luy vint en la cité de Rouen, qu'il daignast venir en Acquitaine et visiter le royaume qu'il luy avoit donné, et veoir son nouveau palais de Cassinoge[765]. L'empereur receut volentiers la prière de son fils, et moult le loua et mercia de ce qu'il luy avoit mandé; mais toutes voies ne luy octroia-il pas sa requeste, ains luy manda qu'il venist encontre luy à la cité de Tours. A luy vint, et le père le receut à grant joie. Au retourner en France le convoia jusques à Vernon, et de là s'en retourna en Acquitaine.
Note 763: Vita Ludovici Pii.—XII.
Note 764: Le latin dit seulement: «Coepit circuire loca sui regni mari contigua.»
Note 765: Son nouveau palais de Cassinoge. «Ad locum qui
Cassinogilum vocatur venire.» Il est assez probable que notre
traducteur aura lu: «Ad locumque Cassinogil novum castrum, veniret.»
[766]Ainsi passa l'yver. Zadon, le duc de Barcinone, vint jusques à arbonne par l'amonnestement d'un sien ami, si comme il comptoit; là fu pris et amené au roy, et le roy le renvoia tantost à son père[767].
Note 766: Vita Ludovici Pii.—XIII.
Note 767: Ermoldus Nigellus, dans son poëme historique sur
Louis-le-Débonnaire, fait prendre Zado à la suite du siége du
Barcelone.
En ce temps tint le roy parlement à Thoulouse. En ce point mourut Burgondion, le comte de Frédence[768]. Sa conté donna le roy à un autre qui avoit nom Liutaire. De ce furent les Gascons si courrouciés, et montèrent en si grant présumpcion qu'ils tuèrent assez des hommes à celluy conte Liutaire. Pour ce, furent semons en parlement. Premièrement refusèrent à y venir: à la par fin vindrent avant, à quelque paine. Et le roy les fist juger selon leurs fais. Si en furent les uns ars et les autres occis; car d'autelle mort avoient-ils fait les autres tous mourir. Si n'est nulle loi plus droiturière que faire mourir les homicides d'autelle manière de mort comme eulx mesmes occirent[769].
Note 768: Fredence. «Fedentiacus.» C'est Fesenzac.
Note 769: Cette dernière réflexion, qui réduit à leur mince et juste expression tous les arguments des adversaires de la peine de mort, est du moine de Saint-Denis.