IV.

ANNEES: 807/809.

Coment le roy Loys entra en Espaigne à trois osts. Coment il prist Barcinone, et de la famine qui fu dedens la cité de Barcinone. Et coment son père luy envoya Pepin en secours. Et après, coment il entra de rechief en Espaigne et puis coment il asségia la cité de Tortouse.

En pou de temps après, eut le roy conseil à ses barons d'asségier la cite de Barcinone. Son ost devisa en trois parties. L'une en retint avec luy en un lieu qui avoit nom Tutelle[770]; la seconde livra à un sien prince nommé Rostaires[771], pour assiégier la cité d'Osque[772]; la tierce envoia après la seconde au siége, pour secours faire sé mestier feust. Mais ceulx de la cité, quant ils se virent asségiés, mandèrent secours au roy de Cordes, qui tantost s'appareilla pour eulx secourre. Et quant la tierce partie de l'ost le roy, qui aloient aider à ceulx qui tenoient le siège, furent venus jusques à la cité de Sarragoce, il leur fu dit qu'ils devoient encontrer les Sarrasins qui venoient au secours de la cité d'Osque[773]. De celle ompaignie estoient chevetains Hademaire, et Guillerque[774] qui avoit la première banière.

Note 770: Le latin porte: Dans le Roussillon, «unam Ruscellioni ipse permanens secum retinuit.»

Note 771: Rostaires. «Rostagnus.»

Note 772: D'Osque. Il ne s'agit pas ici d'Huesca, mais de Barcelone; et notre traducteur aura lu sans doute: «Alteri obsidionem Oscæ injunxit,» au lieu de urbis qu'il devoit y avoir.

Note 773: D'Osque. Ce mot est encore de trop, et notre traducteur a mal entendu toute cette phrase qui présente en effet quelque obscurité. C'est l'armée sarrasine envoyée au secours de Barcelone, qui, apprenant à Sarragosse que les Chrétiens alloient leur fermer la route de la ville assiégée, se rejettent sur les Asturies, puis reprennent le chemin de Cordoue. Alors, le corps d'armée de Guillaume, n'ayant plus à craindre les secours des Cordubiens, revient sous les murs de la ville assiégée.

M. Reinaud, qui a décrit le siége de Barcelone dans ses Invasions des Sarrasins (f° 113 et suiv.), dit que les guerriers de l'émir de Cordoue «se portèrent contre les Chrétiens des Asturies qui les mirent en fuite.» Il est bien vrai que dans le texte donné par Duchesne on trouve: «In Asturias sese verterunt, clademque eis improvisè importaverunt, sed multò graviorem reportaverunt.» Toutefois ces derniers mots ne sont pas dans les trois manuscrits de la bibliothèque du Roi, comme l'a remarqué D. Bouquet, ni dans l'édition du même texte, publiée à la suite d'Aimoin en 1567. D'un autre côté, pour expliquer la prise de Zadon sous les murs de Narbonne, que notre chronique mentionne plus haut, on peut supposer qu'il avoit suivi l'armée de Cordoue dans son invasion des Asturies, et que de là il avoit eu l'imprudence de s'aventurer dans l'Aquitaine.

Note 774: Hademaire et Guillerque. «Erat autem ibi Willelmus, primus signifer, Hademarus et cum eis validum auxilium.» C'est le fameux Guillaume d'Orange, et sans doute Aimerl de Narbonne, que les poëtes lui donnent pour père.

Quant ils oïrent les nouvelles, ils tournèrent autre voie et alèrent sur une gent qui s'appelle Hasturiens, et leur firent moult de dommages et d'occisions, et puis alèrent tout droit aux autres[775] qui la cité avoient assise. Quant ils furent assemblés, ils contraindrent si fortement ceulx de dedens, qu'ils n'en laissoient nul né entrer né saillir. Si longuement les contraignirent en celle manière, qu'ils eurent dedens si très-grant famine, qu'ils arachoient les cuirs viels des portes et des huis; si les mettoient tremper en eaue, et puis les mangeoient pour viande. Et les autres qui mieulx aimoient à mourir que à languir en tel douleur, se laissoient cheoir des murs à terre. Aucuns y en avoit qui cuidoient que les François, par le fort yver qui approchoit, se deussent départir, mais ceulx de dehors qui bien pensoient que ceulx de dedens avoient telle espérance, firent apporter buches et ramées pour faire loges et maisons, ainsi comme pour demourer tout l'yver. Quant ceulx de dedens virent ce, ils chaïrent tantost en désespérance.

Note 775: Aux autres. C'est-à-dire: porter secours aux autres.

Lors eurent conseil les plus grans qu'ils vendroient aux Crestiens, et leur rendroient Hamur, leur prince, qui cousin estoit Zadon le seigneur de la ville, lequel Zadon à celluy l'avoit baillé en garde; par telle condicion que quant ils auroient celluy Hamur et la ville rendue, qu'ils s'en peussent aller sauves leurs vies. Ceulx de dehors qui bien savoient que la cité ne se povoit plus tenir, et qu'elle estoit au prendre ou au rendre, eurent conseil qu'ils manderoient au roy qu'il venist au siége, pour ce que à grant honneur luy seroit atourné sé si puissant et si noble cité estoit en sa présence prise. Le roy s'y accorda volentiers, et vint à tout son ost hastivement. Par six sepmaines fist la cité assaillir continuellement, et furent les Sarrasins si menés qu'ils ne se peurent plus tenir; ains rendirent au roy et leurs corps et la cité à sa volenté.

Quant ils eurent ainsi la cité rendue, le roy y envoia tantost bonnes gardes de par luy; dedens ne voult pas entrer devant ce qu'il eust ordonné coment il y peust mieulx entrer à la louenge nostre Seigneur, et coment il sacreroit ceste victoire au souverain vainqueur. Lendemain fist revestir le clergié, et les fist ens entrer à procession, en chantant hympnes et respons en la louenge nostre Seigneur; et commanda qu'ils alassent droit à une églyse de Sainte-Croix qui en la ville estoit[776]. Lors entra après les processions en rendant graces et louenges à nostre Seigneur.

Note 776: Je pense que notre traducteur a rendu exactement ici le sens de l'annaliste latin, et qu'il ne faut pas admettre l'explication du père Pagi, qui voit une anticipation dans le nom de Sainte-Croix donne ici à un temple religieux de Barcelone. Il est assez naturel de supposer que le gouverneur musulman de Barcelone étant depuis long-temps tributaire du roi d'Aquitaine, l'une des premières conditions des rapports bienveillants entre les deux nations avoit été la tolérance d'une église chrétienne dans la ville.

Après ces choses se départit le roy de la cité, et retourna en Acquitaine pour yverner. Mais il laissa là le conte Bera[777], et luy laissa grant aide de la gent des Gothiens[778] pour la cité garder. Quant le père sceut[779] qu'il estoit là allé ostoier, il se doubta moult de luy pour le péril des Sarrasins; pour ce luy envoya Charles son frère[780], qui jà estoit alé jusques à Lyon. Mais quant le roy le sceut, il luy manda tantost qu'il ne se travaillast en avant pour ce que la cité estoit prise, et cil qui moult liés fu de ces nouvelles retourna à son père.

Note 777: Bera. Sans doute celui que les Chansons de geste nomment Berard de Montdidier. Ce vassal (ou chevalier) picard pouvoit bien avoir suivi Louis en Aquitaine.

Note 778: Gothiens. Espagnols chrétiens.

Note 779: Sceut. Avant la prise de Barcelone.

Note 780: Son frère. Frère de Louis.

[781]Tandis comme le roy yvernoit en Acquitaine, le père luy manda qu'il venist à luy à parlement à Ais-la-Chapelle, à la Chandeleur. Le roy acomplit son commandement. Avec luy demoura une pièce de temps, et quant vint vers le karesme, il prist congié au père, et retourna en Acquitaine.

Note 781: Vita Ludovici Pii.—XIV.

Quant l'esté fu repairé, le roy esmut ses osts de rechief, et entra en Espaigne. Par la cité de Barcinone trespassa, et vint jusques à une autre qui a nom Tarascon[782]. Les Sarrasins qu'il y trouva prist, et aucuns s'en fouirent; tous les chastiaux et les forteresces dégastèrent ses gens jusques à la cité de Tortouse. En lieu qui avoit nom Columbe[783] départit son ost en deux parties; la plus grant partie retint avec luy, et les mena contre Tortouse. Ysambar, Hademaire, Beire et Borel fist chevetains de l'autre partie, et leur commanda qu'ils alassent au-dessus d'un fleuve qui est nommé Yberus; et quant ils aroient trouvé le passage, qu'ils courussent sus hardiement à leurs ennemis qu'ils trouveroient despourveus. Le roy se départit d'eulx, et conduit son ost droit à Tortouse. Ceulx chevauchièrent si longuement, selon le fleuve d'Yberus, qu'ils trouvèrent le passage. Oultre passèrent, et un autre fleuve après qui avoit nom Tingue[784]. Six jours chevauchièrent ainsi par nuit si tost comme ils povoient, et par jour se tapissoient en valées et en forests. Et quant ils furent ainsi passés bien avant sans dommage, ils s'espandirent par la terre de leurs ennemis, et dévastèrent tout, et alèrent jusqu'à une belle grand cité qui avoit nom Ville-Rouge[785]. Moult y firent grans gains et grans proies; car ils trouvèrent les Sarrasins despourveus qui pas ne se gardoient de celle adventure; et ceulx qui eschapèrent s'espandirent par le païs et esmeurent toute la contrée. Lors assemblèrent Sarrasins et Mores en grant multitude, et leur vindrent à l'encontre à l'entrée d'une valée qui est appelée Val d'Ilbane[786]. Celle valée si est faite en telle disposition, qu'elle est parfonde ès-plaines, et de toutes pars environnée de haultes montaignes; et s'ils ne l'eussent eschevée[787], par la volenté nostre Seigneur, ils eussent esté pris ou craventés de pierres, sans grans travaulx de leurs ennemis. Et endementiers que les Sarrasins se garnissoient lèz le païs, les nostres trouvèrent une autre voie qui estoit plus haulte et plus plaine. Et quant les Sarrasins et les Mores virent ce, ils cuidèrent qu'ils ne le féissent mie tant seulement pour eulx garder et eschever le péril, ains cuidèrent qu'ils le féissent plus pour la paour qu'ils eussent d'eulx. Lors les commencièrent à enchacier par derrière; et les nostres laissièrent la roie devant eulx[788] quant ils les apperceurent, et tournèrent les faces devers leurs ennemis; hardiement et vertueusement leur contrestèrent, et firent tant, à l'aide de nostre Seigneur, qu'ils firent tourner leurs ennemis en fuite, puis revindrent à leur proie, et estoient tant joyeux, qu'ils vindrent au roy, à très-petite perte de leur gent, au vingtième jour qu'ils s'estoient partis de luy; et le roy, qui moult fu lié de leur venue, retourna en Acquitaine quant il eut gasté la terre des Sarrasins.

Note 782: Tarascon. C'est Tarragone qu'il falloit. «Tarraconam.»

Note 783: Columbe. « Sanctæ Columbæ.»

Note 784: Il falloit, comme l'auteur latin, dire qu'ils passèrent d'abord la Ciuga, puis l'Yberus ou l'Ebre. La Ciuga, qui prend sa source dans les Pyrénées, se jette dans la Segre, à Mequinença, un peu au-dessus de l'Ebre.

Note 785: Ville-Rouge. Aujourd'hui Villa-Rubia, sur le Tage, à deux lieues d'Ocagna. Les nombreuses foires et les importants priviléges dont elle se glorifie attestent encore aujourd'hui son ancienne splendeur. L'annaliste latin dit: Villam corum maximam.

Note 786: Val d'Ilbane. Latinè: Vallis-Ibana. Ce doit être le lieu que nomme Ausone dans l'une de ses epigrammes:

Valiebanæ res nota, et vix credenda poetis…..

Note 787: Eschevée. Esquivée.

Note 788: Devant. C'est-à-dire: derrière. «Retro.» Toutefois le mot du traducteur sembleroit mieux convenir ici.