II.

ANNEE: 800.

Coment les Sarrasins furent desconfis et s'enfuirent. Et coment Rollant les suivit tout seul pour savoir quelle part ils tournoient. Et puis coment il sona son olifant, pour ses compagnons rassembler, qui pour la peur des Sarrasins se tapissoient par les bois. Coment il occit le roy Marsile, et puis coment il fendi le perron quand il cuida despecier s'espée. Et puis coment il sona derechief l'olifant que Charlemaines oït de huit milles.

Quant la bataille fu faite et les Sarrasins se fureut retrais ainsi comme à deux mille loing, Rollant alloit tout seul parmi le champ pour enquerre quel part ils estoient tournés. Ainsi comme il estoit encore loing d'eulx, il trouva un Sarrasin, aussi noir comme arrement[671], qui las estoit de combatre et s'estoit reposé au bois. Tout vif le prist et le lia fermement à quatre hars torses. A tant le lessa et monta une haulte montaigne, pour savoir quel part les Sarrasins estoient alés. Lors les choisit auques loing de luy[672], et vit qu'ils estoient moult grant multitude. Lors descendit de la montaigne et ala après eux parmi la vallée de Roncevaux, par celle meisme voie que Charlemaines et ses osts aloient qui jà avoient passé les pors; lors sonna son cor d'olifant[673] qu'il portoit par coustume en bataille pour aucuns des Crestiens rappeler, et s'aucuns en fussent demourés. A la voix du cor vindrent à luy environ cent Crestiens qui par les bois estoient muciés. Avecque soy les mena et retourna au Sarrasin que il avoit lié à l'arbre.

Note 671: Arrement. Encre.

Note 672: Les choisit auques. Les aperçut quelque peu loin de lui.

Note 673: Olifant. D'éléphant. Le plus souvent on disoit simplement un olifant, comme dans le titre de ce chapitre.

Quant il l'eut deslié, il leva Durandal s'espée toute nue sur luy, et le menaça qu'il luy coupperoit la teste s'il n'aloit avec luy et s'il ne luy monstroit le roy Marsile: car Rollant ne le cognoissoit pas; et s'il voulloit ce faire il le laisseroit aler tout vif. Le Sarrasin alla avec luy et luy monstra Marsile de loin, entre les compaignies des Sarrasins, à un cheval rouge et à un escu rond.

A tant le laissa Rollant aler, si comme il luy avoit promis. Lors se férit entre les Sarrasins, luy et tous ceulx qui avec luy estoient hardis et encouragiés, de bataille seurs et avironnés de la vertu nostre Seigneur. Un Sarrasin choisit qui plus estoit grant que nul des autres; celle part se trait et le férit si qu'il le fendit tout dès le chief jusques en la selle, et coupa luy et le cheval, si que l'une moitié de luy et du cheval chaï à destre et l'autre à senestre.

Et quant les Sarrasins virent si ruiste coup et si merveilleux, ils commencièrent à fouir çà et là, et laissièrent Marsile au champ, à petite compaignie. Et Rollant et les siens qui en son aide avoit la vertu nostre Seigneur se férit entre les Sarrasins plus fier que un lion, et commença à étrenchier à destre et à senestre et à craventer, tant qu'il s'approucha du roy Marsile, et quant cil le vit venir, il commença à fouir. Mais Rollant qui de près le suivoit l'enchaça tant qu'il l'occist entre les autres Sarrasins par l'aide de nostre Seigneur.

En celle dernière bataille furent tous ses cent compaignons occis. Lui-mesme fu navré de quatre lances et griefment feru de perches et de pierres; mais toutes voies eschappa-il de cette bataille par l'aide de nostre Seigneur.

Tantost comme Baligant sot la mort de son frère, il s'en fouy de ces contrées entre luy et ses Sarrasins. En ce point, estoient parmi le bois Baudouin et Thierri, et aucuns autres Crestiens qui se reponoient[674] pour la paour des Sarrasins. Et Charlemaines et son ost passoient les pors, qui encore rien ne savoient de l'occision qui en Roncevaux avoit esté.

Note 674: Reponoient. Cachoient.

Lors commença Rollant à repairer parmi le champ de la bataille, las et travaillé des grans coups qu'il avoit donnés et receus, et angoisseux et dolent de la mort de tant de nobles barons qu'il véoit devant luy occis et détranchiés. Grant doleur demenoit, et s'en vint en telle manière parmi les bois jusqu'au pied de la montaigne de Cisaire, et descendit de son cheval de lès un arbre, près d'un grant perron de marbre qui ilec estoit drécié, en un moult biau pré, au dessus de la vallée de Roncevaux. Si tenoit encore en son poing Durandal s'espée. Durandal si vault autant à dire comme donne dur coup, ou fiert durement Sarrasins. L'espée estoit esprouvée, sur toutes autres clère et resplandissante et de belle façon, tranchant et afilée si fort qu'elle ne povoit fendre né brisier: si fine estoit que avant faulsist bras que espée.

Quant il l'eut sachée[675] toute nue et il l'eut grant pièce regardée, il la commença à regreter ainsi comme tout en plourant, et dist en telle manière:

«O espée très-belle, clère et flamboiant que il ne convint pas fourbir ainsi comme autres espées, de belle grandeur et d'avenant largeté, forte et belle, ferme sans nulle malmeteure, blanche comme ivoire, par l'enhoudure entresseignée de croix, d'or resplandissant, aournée de pommiau de beril, sacrée et aournée du saint nom de nostre Seigneur A. et Omega., et avironnée de la force nostre Seigneur Jhésu-Crist! Qui usera plus de ta bonté? qui t'aura? qui te tendra?

»Cil qui te portera ne sera jà vaincu n'esbahi, né jà paour n'aura de ses ennemis, né ne sera surpris, né déceu par fantosme né par illusion; mais toujours aura en son aide la divine vertu. Par toy sont Sarrasins vaincus et occis; la foy crestienne essauciée; la louenge nostre Seigneur montepliée et acquise. O tantes fois ay-je vengié par toi le saint nom Jhésu-Crist! O quans milliers des ennemis de la foy j'ai par toi occis! quant Sarrasins que juifs et autres destruis! La justice de Dieu est par toy soustenue et remplie; les piés et les mains acoustumés à larrecin sont par toy du corps esrachiés. Ah! tant de fois comme j'ai par toi occis ou Sarrasins ou desloyaux juifs, autant de fois cuidé-je avoir vengié le sanc de Jhésu-Crist! O très-benereuse espée, en tranchant et en aguisement très-isnelle[676], à laquelle ne fu né ne sera jamais nulle ressemblée! Celluy qui te forgea, n'avant n'après ne peut oncques puis faire une telle? Qui de toy fu navré ne put oncques puis vivre? J'ai trop grant deuil, sé mauvais homme et pereceux t'a après moy. J'ai trop grant dueil sé Sarrasins ou autres mescréants te tiennent ou te manient.»

Note 675: Sachée. Tirée.

Note 676: Isnelle. Prompte.

Quant il eut s'espée regretée, il la dreça contre mont et féru trois merveilleux coups au perron qui devant luy estoit, si qu'il la cuida brisier; pour ce qu'il avoit paour qu'elle ne veinst ès mains des Sarrasins.

Que vous compteroit-on plus? le perron fu coupé d'amont jusques aval en terre, et l'espée demoura toute saine, sans nulle briseure. Et quant il vit qu'il ne la pourroit despécier en nulle manière, si fu trop dolent.

Son cor d'ivoire mist à sa bouche et commença à corner par grant force, si que il peust plus savoir s'aucun des Crestiens qui par le bois estoient repost, pour la paour des Sarrasins, venissent à luy; ou que ceulx qui jà avoient les pors passés venissent à luy et préissent s'espée et son cheval, et enchassassent les Sarrasins qui s'enfuyoient. Lors sonna l'olifant par si grant vertu qu'il le fendit parmi, pour la force de l'alaine qui issit de sa bouche et lui rompirent les nerfs et les vaines du col.

Le son et la voix du cor ala jusqu'aux oreilles Charlemaines par le conduit de l'ange qui jà s'estoit logié en une valée qui jusques aujourduy est apellée le Vau-Charlemaines. Si estoit loin de Rollant entour huit miles, vers Gascoigne. Tantost comme Charlemaines entendit la voix du cor Rollant, il voult retourner comme celluy qui entendit par la voix de l'olifant que il avoit mestier d'aide; mais le faulx Ganelon, qui la traison avoit faite et pourparlée, et bien estoit coupable de la mort Rollant si luy dist: «Sire, ne retournez jà en arrière, pour doubte que vous aiez de Rollant; car il a de coustume qu'il corne volentiers pour petit de chose. Sachez qu'il n'a mestier de vostre aide. Ainsi va orendroit chaçant et cornant après aucune sauvage beste parmi ce bois.» O desloyal Trichierre! O le conseil Ganelon qui bien doit estre comparé à la traïson de Judas.