III.
ANNEE: 822.
Coment Rollant fist sa confession à Dieu, et coment il regéhi[677] de son cuer les articles de la foy. Et puis coment il pria Dieu por ses compaignons qui en celle bataille et autres avaient receu martire. De Baudoin son frère et de Tierri qui survindrent à son trespassement; et de la grant soif que il eut; et coment il rendit à Dieu son esprit.
Note 677: Regehi. Avoua, reconnut.
Après ce que Rollant eut ainsi le cor sonné, et les nerfs et les vaines luy furent routes[678] du col, il se coucha sur l'erbe et eut plus grand soif que nul ne pourroit penser.
Note 678: Routes. Rompues.
A Baudouin son frère, qui en ce point survint, fist signe qu'il lui apportast à boire. Et en grant paine s'en mist du querre[679]; mais il n'en pot point trouver. A lui retourna isnelement, et quant il vit qu'il commençoit à trère[680], et qu'il estoit jà près de mort, il bénéit l'ame de luy, son cor et s'espée prist, et monta sur son cheval et s'enfouit à Charlemaines et à son ost; car il avoit paour qu'il ne fust là occis des Sarrasins.
Note 679: Du querre. D'en chercher.
Note 680: Trère. Être oppressé.
Tantost comme il s'en partit, Thierri survint là où Rollant moroit; forment le commença à plaindre et à regreter et luy dist qu'il garnisist son corps et s'ame de confession. Ce jour meisme s'estoit Rollant confessé à un prèstre, et avoit receu son Sauveur avant qu'il alast en bataille; que la coustume estoit telle que les combateurs se confessoient et recevoient leur Créateur, par les mains des prestres et des gens de religion qui en l'ost estoient avant qu'ils se combatissent. Si estoit la coustume et belle et bonne[681].
Note 681: Ce passage est précieux, en ce qu'il prouve qu'au temps de la composition du faux Turpin, l'usage de se confesser avant d'aller au combat n'étoit plus établi. Au XIIème siècle, il étoit revenu, comme on peut le voir par les historiens de la bataille de Bouvines, par Villehardoin et par tous les annalistes des croisades. Cela est si vrai que Philippe Monskes, au XIIIème siècle, ce traducteur scrupuleux du texte de Turpin, omet cette réflexion du conteur latin.
Rollant le benoist martir leva les mains et les yeux au ciel, de bon cuer fist sa confession, et pria nostre Seigneur en telle manière: «Sire Dieu Jhésu-Crist, pour laquelle foi essaucier, je guerpi mon païs et suis venu en ceste estrange contrée pour confondre gent sarrasine, et pour qui j'ai tantes batailles de mescréans vaincues par ta divine puissance, et pour qui j'ai souffert tant coups, tantes plaies, tantes faims, tantes soifs et tantes autres angoisses, je te commant m'ame en ceste derrenière heure; ainsi, Sire, comme tu daignas naistre de la Vierge, et pour moy souffrir le gibet de la croix, et mourir et estre au sépulcre enseveli, et au tiers jour résusciter, et au saint jour de l'Ascension monter ès cieulx, et à la destre du Père estre assis que ta déité n'avoit oncques laissiée; ainsi vueilles-tu m'ame délivrer de perdurable mort. Car je me rens coupable et pécheur plus que je ne pourrois dire; mais tu, Sire, qui es débonnaire pardonneur de tous pécheurs, et ne hez rien que tu aies fait, qui oublies les péchés de ceulx qui à toi repairent, quant ils ont repentance de leurs meffais en quelque heure que ce soit, qui espargnas au peuple de Ninive, et délivras la femme qui estoit reprise en avoutire, et pardonnas à Marie-Magdelène ses péchés, et à saint Père pardonnas son meffait quant il ploura; et au larron ouvris la porte de paradis quant il te réclama en la croix, ne me vueilles-tu pas béer pardon de mes péchiés? Délaisses-moy tous les vices qui en moy sont, et vueilles m'ame saouler et repaistre de pardurable repos. Car tu es cil en qui nuls corps ne périssent quant ils meurent, ains sont mués en mieux; qui as coustume de délivrer l'ame du corps et mettre en meilleur vie, qui dis que tu aimes mieulx la vie du pécheur que la mort.
»Je crois du cuer et regehis de bouche que tu veulx m'ame oster de ceste mortelle vie transitoire, pource que tu la faces vivre plus béneureusement, sans comparaison; après la mort, meilleur sens et meilleur entencion aura; et telle différence comme il a entre homme et son ombre, autant aura-elle meilleure vie en la célestiale région.»
Lors prist Rollant, le glorieux martir, la pel et la char d'entour ses mamelles, à ses propres mains, ainsi comme Thierri qui présent estoit raconta puis, et commença à dire à grans larmes et à grans soupirs: «Dieu Jhésu-Crist, fils Dieu le Père et de la Vierge Marie, regehis[682] de tous mes sens et de toutes mes entrailles, et croi que tu es mon raembeeur[683], que règnes et vis sans fin, et que me résusciteras de terre au derrenier jour, et que je te verray Dieu, et mon Dieu et mon Sauveur, et en ceste moie char.» Et tant comme il disoit ceste parole, il prist par trois fois sa pel et sa char à ses mains forment et dist ces meismes paroles par trois fois.
Note 682: Regehis. Je regehis, je reconnois.
Note 683: Raembeeur. Rédempteur.
Après mist ses deux mains sur ses yeux et dist ainsi par trois fois: «Et ces miens yeux te verront.» Après ces parolles il ouvrit les yeux et commença à regarder au ciel et garnist son pis et tous ses membres du signe de la croix et dist: «Toutes terriennes choses me sont en vileté. Car voy maintenant, par le don de nostre Seigneur, ce que yeux ne virent oncques, n'oreilles n'oïrent; et ce que cuer d'omme ne peut penser que nostre Seigneur appareille à ceulx qu'il aime.» A la parfin leva les yeux contre mont vers le ciel, et pria pour les ames de ses compaignons qui on la bataille avoient esté occis; et dist ainsi: «Sire Dieu, ta pitié et miséricorde sont esméues sur tes féaux, qui pour toy sont occis en ceste bataille, qui de lointaines terres sont venus çà en estranges contrées, pour combatte contre les gens mescréants; qui pour ton saint nom, pour ta foy déclairer, et vengier ton précieux sang gisent mors ci en droit par les mains des Sarrasins. Mais tu, biau Sire, leur vueilles leurs péchiés pardonner et les ames délivrer des paines d'enfer. Envoie, nostre Seigneur, trois anges et trois archanges qui défendent leurs ames des régions de ténèbres et les conduient au célestial règne, si qu'ils puissent régner avec toy en la compaignie des glorieux martirs, qui vis et règnes sans fin avec le Père et le Saint-Esprit par tout les siècles des siècles. Amen.»
En la fin de celle glorieuse confession, se partit Thierri de Rollant, et la benoite ame se partit du corps après ceste prière. Si remportèrent les anges en pardurable repos où elle est en joie sans fin, pour la dignité de ses mérites, en la compagnie des glorieux martirs[684].
Note 684: Dans les chansons de geste de Roncevaux, les derniers instants de Roland sont moins exclusivement pieux et bien plus touchants pour nous. J'en ai donné une leçon dans la préface de Berte aus grans piés; on peut la comparer au précieux texte que vient d'en publier M. Francisque Michel, et que j'ai déjà cité plus haut:
Li quens Rollans se jut desus un pin
Envers Espaigne an ad turnet son vis:
De plusurs choses à remembrer li prist,
De tantes terres come li bers cunquist,
De dulce France, des homes de son lin,
De Carlemaigne, son seigneur qui l'nurrit,
Ne peut muer n'en plurt et n'en suspirt,
Mais lui méisme ne volt metre en obli,
Claimet sa culpe si pria Dieu merci, etc.
Voilà de la poésie, de l'épopée chrétienne; tandis que le texte de
Turpin n'est qu'un rabâchage monacal de ce que tout le monde
connoissoit déjà parfaitement sans lui.
[685]Pour la mort de tel prince déust bien faire toute crestienté grant dueil et lamentation. Car comme il fu noble de lignage comme celuy qui estoit de royal ligne, plus fu noble en fais et en prouesce de corps que nul qui en son temps né puis vesquist, ne déust oncques à luy estre comparé. Plain estoit de vertus et de bonnes meurs, pui et fontaine de créance, pillier et soustenance de sainte Eglyse, confort de peuple par ses dignes parolles, médicine contre les plaies et les griefs, du païs défendeur et espérance du clergié, tuteur des veuves et des orphelins, pain et récréation des besoingneus, large aux povres, fols large aux hostels, pour ce espandit tousjours et sema ses richesses ès églyses et ès mains des souffreteux.
Note 685: Le paragraphe suivant est la traduction d'une pièce de vers qui manque dans plusieurs exemplaires latins et qui porte souvent le titre d'Epitaphium comitis Rotolandi.
Tant parfu sages en toutes choses et meismement en la doctrine de la foy et de la créance, que son cuer estoit aussi comme une aumaire pleine de livres[686]. Tous ceulx qui à luy venoient pour conseiller povoient aussi en luy puiser comme en une grant fontaine; sages estoit et de très-grant sens et conseil, débonnaire de cuer, et franc et doulx en parolles; tant avoit en luy de tous biens que toutes manières d'onneurs et de graces se traveilloient en sa louenge[687].
Note 686: Dogmata corde tenens, plenus velut archet libellis. Le texte donné par M. Ciampi et par M. de Reiffenberg porte à tort libellus. La leçon du Msc. de N. D. est préférable.
Note 687: Notre traducteur n'a pas rendu les deux derniers vers de
l'épitaphe:
Pro tantis meritis hunc ad coelestia vectum
Non premit urna rogi, sed tenet auta Dei.