IV.

ANNEE: 800.

De l'avision l'arcevesque Turpin; coment il fu certain de la mort Rollant et de la mort le roy Marsille. Et puis de Baudoin, coment il aporta vraies nouvelles, et raconta la manière de la mort et de la confession Rollant. Et puis coment Charlemaines et tout son ost retourna en Roncevaux; et du dueil Charlemaines, et des regrets qu'il fist de Rollant.

Que vous raconteroit-on plus? en ce point que la sainte ame glorieuse du glorieux martir le conte Rollant se départit du corps, je, Turpin, arcevesque de Reims, estois avec l'empereur en un lieu qui est nommé le Val Charlemaines, et en celluy jour meismes qui fu en la seconde kalende de juillet avois-je célébré le sacrement de l'autel. Lors fus soudainement ravis en esprit[688], et estois en tel point comme cil qui ne dort né ne veille. Si ouy grand voix de compaignes qui se aloient à mont, chantant vers le ciel; si me merveillay moult que ce povoit estre. Ainsi comme ils s'en aloient à mont, chantant en telle manière, je tournai ma face par devers moy, si vis une tourbe aussi comme de chiens tous noirs, si sembloit bien qu'ils vénissent de praer, ou de tollir, ou de rapiner. Par devant moy trespassèrent à tout leur proie, urlant et braiant, et criant, et disant; et je leur demanday que ils portoient, et ils me respondirent à briefs mots, isnelement: «Nous portons,» distrent-ils, «Marsille et ses compaignons en enfer, et Michel porte vostre buisineur[689] et plusieurs autres lassus aux cieulx.» Rollant appelloient buisineur, pour ce qu'il eut tousjours acoustumé à porter son olifant en bataille.

Note 688: Dans la vieille chanson de geste, c'est Charlemagne qui, dans un songe, croit voir l'annonce de la mort de Roland.

Note 689: Buisineur. «Buccinator,» corneur.

Quant je eus la messe chantée et je me fus désarmé des armes nostre Seigneur Jhésu-Crist, je vins au roy et luy dis: «Roy, saches-tu certainement que Rollant ton nepveu est trespassé de cette mortelle vie, et que saint Michel, l'ange nostre Seigneur, emporte l'ame de luy et de mains autres Crestiens qui receu ont martire avec luy, en paradis, en pardurable repos. Mais je ne say mie le lieu où il est mort, et les déables d'enfer emportent l'ame de Marsille et de mains autres Sarrasins en enfer le puant.»

Tandis comme je disoie ces porolles à Charlemaines, Baudouin vint sur le cheval Rollant, esperonant de grant ravine[690], plourant et doulousant, et grant due il demenant, qui raconta tout maintenant au roy Charlemaines et à tous ceulx qui entour luy estoient tout ainsi comme les choses estoient alées, et coment il avoit laissié Rollant sur la montaigne, de lès le perron, où il trajoit à la mort, et toute la manière de sa confession et de ses plains et de ses regretemens. Lors commencièrent tous à crier et à plourer parmi l'ost, et très-grand dueil à démener et à retourner arrière en la voie de Roncevaux.

Note 690: Ravine. «Force.»

Charles trouva tout premièrement Rollant son nepveu, le très-puissant prince et très-vaillant tant comme il fu en vie et en plaine santé, et le trouva tout mort enversé. En vers[691] gisoit, les mains croisiées sur son pis, ainsi comme il avoit réclamé notre Seigneur Jhésu-Crist et batu sa coulpe. Le roy se laissa chéoir sur luy, et commença à plourer et à gémir, et à soupirer et à faire dueil trop merveilleux et si très-grant que nul ne le pourroit penser. Tant avoit grant douleur et grant angoisse au cuer, qu'il ne povoit mot sonner né parler. Dieu! qui le véist son très-grant dueil demener et faire, com grant pitié il péust avoir au cuer! Ses poings destordoit et féroit ensemble, la face derompoit, et agratinoit aux ongles sa barbe, et ses cheveux sachoit à poingnées, et quant il put parler si cria à haulte voix:

«O Rollant! beau doulx nepveu, destre bras de mon corps, honneur de France, espée de justice haulte, roide sans ploier, haubert fort et entier, heaume de salut, par prouesce comparé à Judas Machabée, semblable à Sanson le fort, à Saül et à Jonathas comparé par fortune de mort, en bataille chevalier très-preux et très-sage, courtois et amiable, chevalereux sur tous autres chevaliers, le fort des forts, le preux des preux, lignié des roys, destruiseur de gent sarrasine et de gent mescréande, défendeur des Crestiens, mur de clergie, baston d'orphelins et de veuves, viande et récréation des povres, releveur d'églyses, langue sans mensonge, sage et discret en tous jugemens, duc et conduiseur des osts et des batailles, le bon des bons, esleu sur tous autres pillier et soutenance de toute crestienté, pourquoi t'amené-je en ce païs et en ces estranges contrées? Pourquoi vis-je plus sans toy, et pourquoi ne muiré-je avecques toi? Pourquoi me laisses-tu triste et dolent, et courroucié et fresle en ceste mortelle vie? Hélas! que pourroi-je faire? Que pourroi-je dire? Que pourroi-je devenir? Biau très-doux nepveu, l'ame de toy soit avec les confesseurs, avec les vierges sans fin, et s'esjoïsse en la compaignie des martirs, en la gloire de nostre Seigneur Jhésu-Crist. Tous les jours de ma vie me convient mais plourer, plaindre, gémir et souspirer sur toy, comme David fist jadis sur Absalon son fils, et sur Saül Jonathas. Jamais jour de ma vie n'aurai joie, né resconforté ne serai; de plourer ne cesserai.» Par telles parolles et par semblables plaingnit et regreta Charlemaines son nepveu, tant comme il vesquit puis[692].

Note 691: En vers. «Sur le dos.» D'où notre à l'envers.

Note 692: Les regrets de Charlemagne, d'abord assez semblables à ceux-ci, finissent d'une manière bien plus touchante dans la vieille chanson de geste, texte de M. Francisque Michel:

«Ami Rollans, jo m'en irai en France;
Com jo serai à Loun en ma chambre,
De plusurs regnes vendront li home estrange;
Demanderont: U est li quens Cataignes? (capitaine)
Jo lur dirai qu'il est morz en Espaigne.
A grant dulur tendrai puis mun realme
Jamais n'ert jur que ne plur né n'en pleigne.
(Couplet 205.)