IX.

ANNEE: 800.

Coment l'aumaçor de Cordes et le roy de Sebille rappareillèrent bataille contre Charlemaines, puis qu'ils furent eschapés; de la cautèle malicieuse que les Sarrasins firent pour les chevaux des nostres espouventer, et du remède que l'empereur trouva contre ce, et coment le roy de Sebille fu occis, et l'aumaçor eschapa qui puis fu baptisé.

En pou de temps après ces choses ainsi faittes, fu raconté à Charlemaines que en la cité de Cordes l'attendoient à bataille l'aumaçor de celle cité meisme, et Hébraïm, le roy de Sebille, qui s'en estoient eschapés de la bataille de Pampelune, où Agoulant fu occis. Si estoient à eulx venus en aide les Sarrasins de sept cités, de Sathine, de Dénie, de Rebode, de Abule, de Baécie, de Sebille et de Grenade.

Quant il oït ces nouvelles, il ordonna son ost pour chevauchier contre eulx à bataille. En ce qu'il s'approchoit de la cité de Cordes, les deux roys issirent tout armés contre luy à bataille rengée, et chevauchièrent contre Crestiens, entour quatre milles loing de la cité. Si estoient environ dix mille, et les nostres entour sept mille. Lors devisa Charlemaines son ost en trois batailles. La première fu de chevaliers très-preux, la seconde de gens à pié, la tierce de chevaliers. Tout en telle manière devisèrent les Sarrasins leurs gens.

En ce point que nostre première bataille dut assembler à la première des Sarrasins, une grant tourbe de leurs gens à pié se mist devant les chevaux à nos combateurs, et avoit chascun en sa teste une barboire[656] cornue noire et horrible, ressemblant à deable, et tenoist chascun deux timpanes en ses mains, qu'il heurtoit ensemble, et faisoit une noise et un tumulte grant et si épouventable, et les chevaux de nos combateurs eurent si grant paour, qu'ils s'enfouirent arrière, ainsi comme tout forsenés, maugré ceulx qui les chevauchoient.

Note 656: Barboire. Masques barbus. «Larvas barbatas

Après la première, furent les autres deux; et couroient les chevaux si fort tost comme sajette nouvellement descochiée. Moult estoient liés les Sarrasins de ce qu'ils véoient. Lors commencèrent nos Crestiens à aler pas pour pas jusques à tant que nos gens vindrent à une montaigne qui estoit à deux milles de la cité. Là se rassemblèrent les Crestiens, et firent murs de eulx-meismes.

De rechief se mistrent en conroy, et les attendirent; et les Crestiens tendirent leurs tentes et demourèrent illecques jusques au matin, au point du jour, qu'ils se levèrent; et se conseilla Charlemaines à sa gent qu'ils feroient. Lors fu crié par tout l'ost que chascun couvrist la teste de son cheval de toile ou de drap, si qu'ils ne peussent veoir les barboires, et estoupassent forment les oreilles, si qu'ils ne peussent oïr les cris des Sarrasins né le son des timpanes.

Ce grant engin et soutil trouvèrent, encontre le malice des Sarrasins. Quant ils eurent ainsi fait, les chevaux alèrent hardiement avant, que pou de force faisoit leur épouventement, pour ce qu'ils ne véoient né oïoient. Lors commencièrent les Crestiens la bataille hardiement, et forment se combatirent jusques à l'eure de midi, et moult en occidrent; mais ils ne les peurent pas vaincre tous, car ils estoient toujours ensemble. Si avoit au milieu d'eulx un char que huit bœufs menoient, et, dessus, une enseigne à quoy ils se ralioient. Mais tantost comme Charlemaines l'apperceut, il se férit en la tourbe des Sarrasins, garni et avironné de la vertu nostre Seigneur. Lors commença à occire et à craventer à destre et à senestre, jusques à tant qu'il vint à l'estendart qui sur le char estoit; et tantost comme il eut couppé la perche qui la bannière soutenoit, se desconfirent les Sarrasins, et commencièrent à fouir en diverses parties. Les Crestiens se pristrent lors à crier et à huchier, et se férirent ès Sarrasins, et en occidrent huit mille. Là fu occis le roy de Sebille, et l'aumaçor de Cordes eschapa et s'en fouit à tout deux mille; en la cité se mist. Lendemain la rendist à Charlemaines par tel convent qu'il recevroit baptesme, et la tendroit de luy, et des ore en avant obéiroit à ses commandemens.

Ces choses ainsi faittes, Charlemaines départist les terres et donna les contrées à ses chevaliers et à ceulx de ses gens qui demourer y vouldrent. Aux Bretons donna la terre de Navarre et des Bascles; aux François, la terre de Castille; aux Puillois, la terre de Nadres et de Sarragoce; la terre d'Arragon aux Poitevins; aux Thiois, la terre de Landaluf qui siet sur la marine; la terre de Portugal aux Danois et aux Flamans; Galice ne vouldrent François habiter, pour ce qu'elle leur sembloit trop aspre[657]. Puis celle heure ne fu nuls hommes, né hault né bas né duc né prince en toute la terre d'Espaigne, qui contre Charlemaines osast combatre né contrester.

Note 657: Philippe Mouskes ajoute ici, de sa propre autorité, au
texte de Turpin, exactement traduit par le chroniqueur de
Saint-Denis, le passage suivant:

Li manestrel et li jongleur
Orent Prouvence, si fu leur.
Par nature encor çou trovons,
Font Provenciel et cans et sons
Miliors que gens d'autre païs,
Pour çaus dont ils furent nays.

M. de Reiffenberg, dans son excellente édition de Mouskes, fait ici une remarque malicieuse qu'on me permettra de relever. «Cette origine,» dit-il, «qui donne pour aïeux aux Provençaux des musiciens et des poètes, est gracieuse et ingénieuse à la fois. MM. Raynouard et Fauriel l'adopteront sans doute volontiers; mais ainsi ne fera point M. P. Paris.»

M. de Reiffenberg veut bien établir entre mon sentiment et l'opinion de MM. Raynouard et Fauriel une sorte de comparaison qui doit naturellement m'être défavorable; cependant, j'oserai dire ici que ce passage d'un poète de la fin du XIIIème siècle ne préjuge aucunement la question de l'antériorité des poètes hispano-provençaux sur les poètes françois. Que les premiers aient été plus habiles dans le grand art des petits couplets, des tençons, et des jeu-partis, c'est une opinion que j'adopterois volontiers; mais il y a loin de là à la composition des grandes chansons de geste, qui restent le véritable titre de gloire de l'ancienne poésie françoise.