X.
ANNEE: 800.
De la seigneurie que l'empereur establit au siége de Compostelle, que les rois et les prélas d'Espaigne feussent obéissans au prélat du siége. Après lesquels sont les principaus églyses de tout le monde. Et coment l'arcevesque Turpin qui présent fu par tout, raconte les meurs et la qualité de Charlemaines.
Quant Charlemaines eut ainsi Espaigne conquise, et nul ne fu qui contre luy osast puis se rebeller, il laissa en la terre des plus grands princes de son ost, et ala en Galice visiter et aourer le corps monseigneur saint Jaques; et les bons Crestiens qu'il trouva au païs conferma en la foy, et ceulx qui par la force et desloyauté des Sarrasins l'avoient relenquie et s'estoient tournes à la loy Mahommet né pas voulloient laissier, fist occire, et aucuns en envoya en essil. Par les cités establit évesques et menistres de sainte Églyse. En la cité de Compostelle, où le corps mon seigneur saint Jaques repose, assembla conseil d'évesques et parlement de barons; là establit en l'onneur monseigneur saint Jaques que tous les arcevesques et les évesques, les roys et les autres princes d'Espaigue et de Galice présens et avenir fussent obéissans à l'arcevesque de Compostelle. En une ville qui est appellée Irie[658] n'establit point d'évesque, car il ne la tint point pour cité; mais il voult et ordonna qu'elle feust obéissante au siége de Compostelle; et je, Turpin, arcevesque de Rains, qui fu présent en ce conseil de soixante évesques, dédiai l'églyse et l'autel de monseigneur saint Jaques, à la requeste Charlemaines, ès kalendes de juillet. A celle églyse soubsmit Charlemaines toute Espaigne et Galice, et la luy donna ainsi comme douaire, et commanda que chascun chief d'ostel luy rendist, chascun an, quatre deniers de droite rente, et feussent quittes par tout de tous servages.
Note 658: Irie. Iria. Tout ce paragraphe vient singulièrement en aide à ceux qui attribuent aux prêtres de l'église de Compostelle la rédaction de Turpin. Il est à supposer que, dans les dernières années du onzième siècle, il existoit entre les deux siéges d'Iria la métropole, et Compostelle la suffragante, une rivalité que Calixte II, devenu pape, fit cesser en transportant à cette dernière ville le droit do métropole, dont la première jouissoit depuis un temps immémorial. Cette révolution diocésaine eut lieu vers 1124; mais on voit évidemment que la question n'étoit pas encore résolue quand fut rédigé notre Turpin.
Puis establit en ce meisme conseil que celle églyse feust toujours-mais appellée siége d'apostre, pour ce que le corps monseigneur saint Jaques y reposé; et que tous les conciles de tous les prélas y feussent tenus et les dignités et les croces données, et les évesques sacrés, et le roy d'Espaigne et de Galice enoingt et sacré par la main l'arcevesque du siége, en l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Jaques l'apostre. Et sé la foy feust faillie ès autres cités, et que question feust mue sur aucuns articles, qu'elle feust réformée et réconciliée par l'arcevesque et le concile du lieu. Et à bon droit doit estre la foy réformée et réconciliée en celle honnourable églyse; car ainsi comme Ephèse est siége d'apostre, ès parties d'Orient, pour la raison de monseigneur saint Jehan, frère monseigneur saint Jaques, ainsi doit estre en Occident le siége de Compostelle, siége où la foy soit réformée et réconciliée; ce sont les deux siéges que la mère de deux fils Zebedée requist à nostre Seigneur que l'un séist à la destre et l'autre à la senestre de son règne.
En tout le monde n'a que trois églyses principaulx qui par excellence sont honnourées sur toutes autres, celle de Rome, celle de Compostelle et celle d'Ephèse[659]. Ce n'est mie sans raison; car autresi comme nostre Seigneur establit principaument saint Père, saint Jaques et saint Jehan, et les honnoura plus que nuls des autres, en ce qu'il leur révéloit les secrès, si comme il appert par les évangiles; ainsi voult-il que leurs siéges feussent honorés sur tous autres; et par raison sont des principaux. Car ainsi comme ces trois apostres eurent plus de grace et plus de digneté que les autres, ainsi doivent avoir les lieux où ils preschièrent la foy et où leurs sains corps reposent.
Note 659: Remarquez qu'un membre du clergé de France n'auroit jamais
avancé chose semblable.
L'églyse de Rome est avant mise; car saint Père, le prince des apostres, la dédia par sa prédication, et la sacra par le sang de sa passion.
La seconde est celle de Compostelle; car messire saint Jaques qui, après saint Père, eut plus de grace et de digneté, la sacra premier par son sang et par sa prédication.
La tierce doit estre celle d'Ephèse, en laquelle saint Jehan l'évangéliste escripvit celle excellente évangile: In principio erat Verbum, et l'Apocalipse où il nous descouvre les célestiaux secrès; qui tant eut de grace envers nostre Seigneur qu'il eut le privilége de savoir sur les autres.
Tant doivent avoir ces trois églyses d'onneur et de digneté, que sé jugemens, soient divins, soient humains, ne peuvent estre terminés aux autres églyses qui sont par tout le monde, ils doivent estre traitiés et deffinis en ces trois églyses[660].
Note 660: C'est-à-dire que s'il arrive qu'une question ne puisse être résolue ni jugée dans les autres églises, il faut qu'elle le soit dans l'une de ces trois métropoles.
En la manière que l'istoire a lassus raconté fu Espaigne et Galice délivrée des mains aux Sarrasins, par la vertu nostre Seigneur et de monseigneur saint Jaques, et par l'aide Charlemaines.
Cy endroit fait l'istoire mencion des meurs et de la quantité[661] Charlemaines, et de la manière de vivre. Voir est que l'istoire a là-dessus parlé de ce meisme; et s'on demande pourquoy elle en parle en deux lieux, l'en peut respondre que c'est selon les divers auteurs. Car Éginaus, qui fu son chappellain, et d'enfance nourri en son palais, et qui fu tous jours présent en tous ses fais, met la premiere descripcion, et nous escript toutes ses batailles et tous ses fais jusques à la bataille d'Espaigne.
Note 661: Quantité. Taille.
D'ilec en avant les prist l'arcevesque Turpin, et les nous descripvit jusques à la fin de sa vie, certain de toutes les choses qui depuis avindrent, comme celluy qui tousjours fu avecques luy, et dit ainsi[662] que Charlemaines estoit brun de chevelure et vermeil en face, noble et avenant de corps, mais fier estoit en regardeure. En estant[663] avait huit piés de long, à la mesure de son pié meisme, qui moult estoit grant. Par pis[664] et par espaules estoit très-large; ventre et reins avoit convenables selon le corps; gros bras et grosses cuisses avoit. Très-fort estoit de tous membres; en batailles chevalier très-aigre et très-sage. De face avoit paume et demie de long; de barbe une paume, de nez demi-paume, de front un pié de lonc. Tantost estoit espoenté celuy qu'il regardoit par mautalent; nul ne povoit longuement durer devant luy qu'il regardoit par courroux à yeux ouverts. Le ceint de sa courroie avoit huit paumes de long, sans ce qui pendoit dehors la boucle de sa courroie. Pou de pain menjoit; petit de vin et trempé buvoit; bien menjoit un quartier de mouton ou deux gélines, ou une espaule de porc, ou un paon, ou une grue, ou un lièvre. De si grant force estoit plain qu'il coupoit un chevalier armé, c'est assavoir un de ses ennemis séant sur son cheval, dès la teste jusques aux cuisses, à un seul coup, et luy et le cheval, de Joieuse s'espée. Les bras et les poings avoit si fors, qu'il estandoit légèrement quatre fers de cheval tous ensemble; un chevalier armé levoit sus sa paume jusqu'à son chief, à un seul bras. Par raison habundoit en parolles, en jugemens très-droiturier, très-large en dons.
Note 662: Ce portrait de Charlemagne et tous les détails biographiques réunis ici ne se trouvent pas dans la bonne et ancienne leçon du manuscrit de Notre-Dame, n° 133. C'est une amplification du récit d'Eginhard.
Note 663: En estant. Debout.
Note 664: Pis. Poitrine.
En Espaigne tant comme il y demoura tenoit chascun an feste pleinière, et portoit sceptre et couronne aux quatre festes solemneles: à Noël, à Pasques, à la Pentecoste et le jour de la feste Saint-Jaques. Et faisoit tenir s'espée toute nue devant son trosne, selon la manière des anciens empereurs. Pour son corps garder veilloient chascune nuit six vings hommes preux et loyaulx; les quarante faisoient la première veille de la nuit; dix au chevet, dix aux piés, dix à destre et dix à senestre. Si tenoit chascun en main destre une espée nue, et en la senestre un cierge ardent.
Tout en telle manière faisoient les autres quarante la seconde veille de la nuit, et les autres quarante la tierce jusques au jour. Qui tous vouldroit raconter ses fais et ses merveilles, avant fauldroit main et paine que l'istoire ne feroit. Mais en la fin nous convient raconter coment il retourna en France et la meschéance qui luy advint de ses barons en Roncevaux, par la traison du trahie Ganelon.
Ci finit le quint livre des fais et des gestes Charlemaines.