XV.

ANNEES: 826/828.

Coment Azon, un roy sarrasin, degasta la terre l'empereur par devers Espagne. Et coment l'empereur y envoia secours, mais il vint trop tart. Et de la mort l'apostole Eugène, et de la paresce des princes qui la terre déussent garder; et coment il envoia Pepin son fils pour garder les marches d'Espaigne, et moult d'autres choses.

En mi le mois d'octobre fist le roy parlement de la gent d'Allemagne, oultre le Rin, en un lieu qui a nom Salz. Là vindrent nouvelles à court que Azon, qui du palais s'en estoit fouy, fu receu en une cité qui a nom Auxonne, puis prist une autre ville et la destruist et craventa. A ceulx qui la deffendoient fist moult de maux; en tous les chastiaux qu'il prenoit si mettoit garnison. Si envoia un sien frère à Abdirame un roy des Sarrasins, pour secours querre; et il luy envoia grant plenté de sa gent. De ceste nouvelle fu l'empereur moult esmeu et entalenté de ceste honte vengier; mais toutes-voies n'en voult-il rien faire de soy, ains attendit le conseil de sa gent.

Incidence. Hildoins, l'abbé de Saint-Denis en France, envoia lors de ses moines à Rome, à l'apostole Estienne[893], et lui requist le corps saint Sébastien le martir. Et l'apostole qui vit sa dévocion luy octroia sa requeste, et luy envoia par ses messages le corps saint Sébastien en un écrin portant. Cil le receut dévotement et le porta à Soissons, et le mist moult honnorablement de lès le corps monseigneur saint Mard de Soissons. Là fist nostre Seigneur tant de si beaux miracles, en l'avènement et en la présence du corps saint, que à paines pourroit-on en compter le nombre.

Note 893: Estienne. Il falloit: Eugène.

[894]Cil Azon dont nous avons parlé s'efforçoit en toutes les manières qu'il povoit de gaster la terre à l'empereur; tant avoit aide de Mores et de Sarrasins, qu'il convint qu'aucuns qui jusques alors avoient tenu leurs terres et leurs chastiaulx de l'empire, s'enfouissent et guerpissent le païs; et plusieurs se tournèrent à force contre leur seigneur, et s'alièrent à luy. D'iceulx furent les uns Guillemot, le fils Bère, et plusieurs autres. Pour sa terre doncques deffendre et à sa gent donner espérance, ordenna l'empereur de ceste besoingne: Elissacar et le conte Hildebran envoia devant et leur commanda qu'ils préissent en leur aide les Gothiens et les Espaignos, et meismement Berard[895] le conte de Barcinonne, qui son païs vertueusement deffendoit. Et quant Azon sceut ce, il requist de rechief secours des Sarrasins et fist tant qu'il eut en son aide un roy sarrasin, qui Armaran avoit nom[896]. Jusques à Sarragoce dévastèrent tout le païs et puis jusques à Barcinonne. Après les premiers que le roy eut là envoiés y envoia-il Pepin son fils, le roy d'Acquitaine, et deux contes de son palais, Hue et Mainfroy. Mais ils demourèrent tant et chevauchèrent si lentement, que ceulx eurent gasté Barcinonne et la contrée de Gironde[897], avant qu'ils venissent là.

Note 894: Vita Ludovici Pii.—XLI.

Note 895: Berard, ou Bernard, fils de Guillaume de Gellone.

Note 896: «Quem exercitum impetratum cum duce suo Amarvan….»

Note 897: De Gironde. C'est-à-dire de Gironne.

Un pou de temps avant que ce avinst, furent veus signes en l'air comme batailles de chevaliers armés, resplandissans de feu, et aussi comme tains et souillés de sang humain.

A Compiègne estoit le roy quant ce advint. Là eut receu dons et présens que l'en luy faisoit en l'an une fois, aussi comme de coustume; et quant il sceut ces nouvelles, il envoia encore gens de rechief pour celle marche deffendre. En la forest de Compiègne chaça et se déporta en tel déduit jusques vers l'entrée de l'yver. En cette année, droit au mois d'aoust, trespassa l'apostole Eugène. Après fu eslu Valentin, cardinal-diacre. Cil ne vesquit puis plus longuement d'un mois.

Après luy, fu esleu Grégoire, prestre-cardinal du tiltre saint Marc; mais la consécration de luy fu prolongée jusques à tant que l'empereur eust sceu l'élection[898]. Mais il s'y acorda volontiers, quant il eut examiné la fourme de l'élection. Au mois de septembre que l'empereur estoit à Compiègne, vindrent à court les messages Michiel, l'empereur de Constantinoble. Dons et présens lui apportèrent, honnorablement furent receus, largement visités, de dons honnourés et à la parfin conjoïs. Hildoins, abbé de Saint-Denis, qui estoit un des plus sages hommes de ce temps, envoia lors à Rome, et impetra le corps de deux glorieux martirs, saint Père et saint Marcelin. En France les fist apporter à ses propres despens, et les fist mettre en l'églyse Saint-Mard de Soissons[899], là meisme où il eut fait apporter le corps saint Sébastien. Mains miracles y demonstra depuis nostre Seigneur, par les mérites des corps sains.[900] Au mois d'octobre, qui après vint, tint l'empepereur parlement à Ais-la-Chapelle, et certainement sceut que la besoingne d'Espaigne où il eut envoié sa gent contre Azon le desloyal eut mauvaisement et pereceusement esté faite, par la négligence des chevetains de l'ost. Ceulx pour qui le deffault fu ainsi avenu ne voult autrement punir; mais il les osta de l'onneur où il les avoit mis. Baudri, le duc d'Acquilée, osta de la duchié, car il sceut certainement que les Boulgres avoient gasté toute celle région par son deffault et par sa paresce. La terre qu'il eut tenue départit en quatre et la livra à garder à quatre contes. Mais il emploia mauvaisement la grace qu'il fist à ceulx qui le corps et la vie avoient meffais par droit. Car en guerredon de si grant bénéfice comme de la vie donner furent armés contre luy de toute cruaulté et de toute mauvaistié et desloyauté, si comme l'istoire contera ci-après.

Note 898: Eust sceu l'élection. Le latin dit: «Ad consultum imperatoris.»

Note 899: Deux manuscrits du texte latin appellent cet abbé Heinardus, et n'indiquent pas que les reliques aient été déposées à Soissons. «In proprio territorio propriisque sumptibus recondidit.»

Note 900: Vita Ludov. Pii. XLIII.—Le texte publié porte: Mense februario.

En ce temps, vindrent d'oultre-mer Halitcaire, évesque de Cambrai, et Auffroy, abbé de Nonantule. Moult se louèrent de Michel, l'empereur de Constantinoble, qui moult honnourablement les avoit receus. Au temps d'esté tint parlement l'empereur à Hengilehem. Là receut dons et présens par les messages de l'églyse de Rome, Quirius et Théophile; honnourablement les recent et les conjoït, et de là se départit après ce parlement, et s'en alla à Théodone[901]. Grant renommée estoit lors que Sarrasins devoient venir ès marches d'Espaigne; pour ce, commanda à Lothaire qu'il se traisist vers ces parties, et féist ost des François-Austrasiens. Ainsi le fist comme il luy fu commandé; son ost conduisit jusques à Lyon sur Rosne. Là attendit un message qu'il eut avant envoie pour savoir la certaineté des Sarrasins. Tandis comme il demouroit là, Pepin, son frère, vint à luy parler; tandis, vint le message de devers Espaigne, et rapporta certainement que les Sarrasins et les Mores, jà bien avant estoient venus à grans osts: mais ils s'estoient retrais arrière né à celle fois ne béoient plus à faire. Quant les deux frères furent certains de ceste chose, ils se départirent; si s'en alla Pepin on Acquitaine, et Lothaire s'en retourna au père.

Note 901: Theodone. Thionville.

Entre ces choses, advint que les deux fils Godefroy de Dannemarche chacèrent hors du royaume Heriols. Devant ce, a voient ces deux frères faites aliances à l'empereur. Et pour ce qu'il voulloit aider cellui Hériols, il leur manda par aucuns contes de Sassoigne qu'ils le tenissent en paix et le tenissent en autelle amour et en autelle compaignie, comme ils estoient devant. Mais Hériols ne put pas tant attendre que la paix feust du tout confermée; ains entra en leurs terres, les proies prist et gasta, et ardit aucunes de leurs villes. Ceulx cuidèrent certainement qu'il eust ce fait par l'assentement et par la volonté les gens l'empereur; pour ce, passèrent le fleuve d'Egidore[902], et vindrent soudainement sur eulx, qui de tout ce ne se prenoient garde; en fuye les chacièrent et ravirent tout quanqu'ils trouvèrent dedens leurs tentes, quant ils furent dedens entrés. Mais quant ils eurent après la vérité sceue, et que Hériols n'avoit pas ce fait par eulx[903], ils se doubtèrent moult du courroux l'empereur et qu'il n'en préist vengence. Pour ce, envoièrent premièrement à ceulx à qui ils avoient meffait, et puis à l'empereur; et recongnurent bien qu'ils avoient vers luy mespris, et que près estoient de l'amender à son plaisir, mais qu'ils eussent sa bonne volenté comme devant. Et l'empereur qui naturellement estoit débonnaire et misericors, et meismement[904] à ceulx qui vers luy s'umilioient, leur pardonna tout son mautalent.

Note 902: Egidore. L'Eyder.

Note 903: Par eulx. Par les gens de l'empereur.

Note 904: Meismement. Surtout.

Incidence. En ce temps avint que le comte Boniface, qui estoit prévost et garde de l'isle de Corse, de par l'empereur, monta sur mer entre luy et Berard son frère, en une petite nef coursière[905] ainsi comme galie, et gens assez bien appareillés, pour la mer cherchier et pour encontrer, sé aventure fust, les galies et les robeurs qui en celle isle de Corse faisoient souvent moult grant dommage. Mais ils n'en trouvèrent nuls en celle fois. En l'isle de Sardaigne arriva: de là, s'esmeut pour aler en Aufrique, par le conduit de ceulx qui savoient la mer et la voie. Si arriva au port dessous Carthage. Encontre luy vint grant multitude d'Aufricans, qui par cinq assaus se combatirent à luy et à sa gent. Et par cinq fois furent vaincus, et moult en y eut d'occis; et si en y eut d'aucuns, tout feussent-ils desconfis, qui moult requeroient leurs ennemis asprement et hardiment. Et le conte Boniface rassembla ses compagnons, si rentra en sa nef, et retourna à tant en l'isle de Corse. Et les Aufricans auxquiels il sembloit qu'oncques mais n'eussent trouvé si fières gens, demourèrent en grant paour en leur terre.

Note 905: Nef. Il falloit: Flotte. «Conscensâ parvâ classe.»

En celle année fu apporté à l'empereur une manière de blé d'une contrée de Gascongne, dont le grain estoit moindre que de fourment, et disoit l'on qu'il estoit chéu du ciel.

Tout cet yver demoura l'empereur à Ais-la-Chapelle. [906]Et quant ce vint vers la fin du caresme, que la sollempnité de Pasques aprouchoit, si grant croulle et si grant mouvement de terre fu que à poy que le palais et les tours ne chéirent. Après ce croulle, venta si durement que la force du vent ne descouvrit pas tant seulement les petits édifices, mais le palais d'Ais et le moustier Nostre-Dame, qui estoit couvert de grant entaillement de plomb.

Note 906: Vita Ludovici Pii.—XLIII.

Après ce que l'empereur eut demouré à Ais pour aucunes grans besoingnes, il s'en partit vers les kalendes de juin, et s'en alla à Garmaise, pour tenir parlement qui là devoit estre au mois d'aoust Mais ce parlement dut demourer pour aucunes nouvelles qui vindrent à court. Car l'en disoit que les Normans voulloient briser les convenances qu'ils avoient à l'empereur, et s'appareilloient pour courre sur la terre qui est delà le fleuve d'Albe. Mais ces nouvelles que l'en comptoit ainsi n'estoient pas vraies. Tenu fu le parlement et fu là ordenné des besoingnes au commun prouffit du païs. Après ce parlement se partit de court Pépin, et s'en ala en Lombardie.