XVI.
ANNEES: 829/830.
Coment l'empereur s'apperceut de la traïson que les siens meismes luy bastissoient; et coment ils esmeurent ses fils meismes contre luy, et coment ils le cuidèrent prendre, et puis coment l'empereur les fist mettre en prison.
En ce parlement s'apperceut premièrement l'empereur de la traïson de ceulx à qui il avoit les corps et la vie pardonné. Et sceut certainement la traïson et la conspiration que ils bastissoient. Comme traiteurs s'en aloient cherchant et fuironnant à chascun[907], pour esmouvoir les cuers de ses barons contre luy. Pour ce, se voult garnir aussi comme d'une tour et d'une deffense, contre leur malice. Car il fist le conte Berart[908] chambrier et conte du palais, qui devant ce gardoit les marches par devers Espaigne. Mais ceste chose esmut plus le mal et le venin de leurs cuers que devant, et en furent plus esmeus vers luy. Et pour ce ne se descouvrirent-ils pas à cette fois; car ils virent bien qu'ils ne pourroient accomplir leur propos, ains attendirent qu'ils eussent temps et lieu convenables.
Note 907: Fuironnant. Furetant. «Quasi per quosdam cuniculos sollicitare.»
Note 908: Berart, ou Bernart, duc de Septimanie.
Après ces choses s'en ala l'empereur oultre le Rin, à une ville qui est nommée Franquefort; en chaces de bois se déporta une pièce de temps. Et quant ce vint vers la Saint-Martin, si repaira pour yverner à Ais-la-Chapelle. Tant demoura que la Nativité fu passée. [909]Vers le temps de la quarantaine estoit jà la saison passée, quant les traiteurs ne se peurent plus tenir célés, qu'ils ne descouvrissent le mal qu'ils avoient en pensée contre si doulx et si débonnaire seigneur. Premièrement se descouvrirent les plus grans et firent qu'ils s'alièrent à eulx en traïsoa; les mendres déceureut aussi par parolles, par promesses, et firent tant et sus et jus, qu'ils eurent grant nombre de compaignons.
Note 909: Vita Ludovici Pii.—XLIV.
Et quant ils virent qu'ils eurent les plus grans de leur acort, si s'en alèrent à Pepin, l'un des fils de l'empereur; à luy se complaignirent de ce que l'empereur les avoit estrangiés et esloigniés de luy, dont ils estoient chéus en despit, eulx et tous les autres; et Berart estoit tout sire du palais, qui jà estoit monté en trop grant orgueil. Et plus grant desloyauté luy faisoient-ils entendant; car ils disoient qu'il honnissoit l'empereur de sa femme, et qu'il estoit si atourné par sorcerie, qu'il ne s'en povoit venger, né soi-meisme avertir de ceste chose. Si estoit grant honte à l'empereur premièrement, et puis à luy et à tous ses frères; et appartenoit, ce disoient-ils, à bon fils et loyal de porter grief la honte de son père, et de luy remettre et restablir en dignité et en bonne mémoire; et le bon fils qui ce feroit au père ne desserviroit pas tant seulement renommée et louange de vertu, mais accroissement d'honneur terrienne. Par telles parolles et par autres semblables déceurent le jeune homme et l'esmeurent si contre son père, qu'il les crut des grans desloyaultés qu'ils luy faisoient entendant. Avec eulx mut à grant gens et vint jusques à Orléans. Au duc qui de par l'empereur y estoit, ostèrent la duchié et y mistrent un autre qui avoit nom Mainfroy. Puis se mistrent à la voie et s'en vindrent jusques à Verberie. L'empereur qui certainement savoit qu'ils avoient faite conspiration contre luy, contre Judith sa femme et contre Berart, pour ce appela-il Berart, et lui dist qu'il s'en fuist; que les traiteurs ne le trouvassent entour lui. A Judith l'emperéis commanda qu'elle demourast à Laon, et qu'elle se tinst en l'églyse Nostre-Dame. Après ce, il s'en vint à Compiègne. Les traiteurs qui estoient à Verberie sceurent jà bien comment il eut ouvré; pour ce envoièrent Guérin et Lambert à Laon, et leur commandèrent que sé la royne faisoit nul dangier, que ils la tirassent hors de l'églyse. Et quant elle les vit si eut paour: ceulx firent ainsi comme on leur eut commandé. Quant elle fu là venue, ils luy firent souffrir assez de paines et de griefs; et, pour paour de mort, la contraindront à ce qu'elle leur promist que s'elle povoit parler à son seigneur, elle luy ammonnesteroit et prieroit qu'il mist jus le baudré de chevalerie[910] et le signe d'empereur, et puis se feist tondre en religion; et puis leur promist que elle-meisme metroit voile sur son chief, et devendroit nonnain. Et de tant comme les traiteurs désiroient plus ceste chose, de tant créoient-ils plus légièrement que ce peust avenir. Pour parler de ceste besoigne, l'envoièrent à Compiègne en grant compaignie de leurs gens. Et quant elle put parler à luy premièrement, elle luy pria qu'il souffrist qu'elle mist le voile de lin sur son chief, pour eschiver la mort. De ce que les traiteurs requeroient pour luy, il respondit qu'il en aroit conseil.
Note 910: Le baudré. Le baudrier. Cette expression répond au cingulum militiæ.
De si très-grant haine haioient les traiteurs et sans raison le roy, qui toujours avoit vescu si débonnairement vers toutes gens; et leur pesoit dont cil vivoit[911] par lequel bénéfice eulx-meismes vivoient, qui par leur meffait deussent mourir selon les lois. Après ce que la royne fu retournée et elle eut compté la response à l'empereur, ils l'envoièrent maintenant en essil, en l'abbaïe de Sainte-Ragonde.
Note 911: Dont cil vivoit. De penser que celui-là vivoit aux bienfaits duquel eux-mesmes devoient la vie, etc.
[912]Entour le mois de mai, Lothaire, l'un des fils l'empereur, vint de Lombardie à Compiègne, et alla droit où l'empereur estoit lors. Tantost s'en alèrent à luy les traiteurs, pour savoir sé ils le pourroient esmouvoir contre le père et traire de leur parti; et tout luy pleust-il bien[913], par adventure, ce que les traiteurs avoient fait, toutes voies ne fist-il au père né honte né villenie. A Heribert, frère Berart, firent les traitres sachier[914] les yeux, dont l'empereur fu moult dolent. A un autre, qui son cousin estoit, si avoit nom Ode, firent mettre jus le baudré de chevalerie, et l'envoyèrent en essil; pour ce, disoient-ils, qu'ils estoient tous deux coupables du fait qu'ils mettoient sus à Berart et à la royne.
Note 912: Vita Ludovici Pii.—XLV.
Note 913: Et tout lui pleust-il bien. Et quoiqu'il eût sans doute pour agréable…
Note 914: Sachier. Arracher.
En celle tribulation demoura l'empereur tout cet esté; si n'avoit d'empereur fors le nom. Et quant ce vint vers le mois de septembre, les traiteurs tendoient à ce qu'ils peussent faire un parlement[915] en aucun lieu de France. Mais l'empereur qui plus se fioit ès Alemans que ès François, pour ce que les traiteurs les avoient aussi comme deceus, ne s'y accordoit pas; ains travailloit à son pouvoir repostement, qu'il feust assemblé en aucun lieu d'Alemaigne. Toutes voies, fu-il fait ainsi comme il le désiroit, et fu le parlement crié à Maience[916]. Et pour ce qu'il se doubtoit que la grant plenté des traiteurs et de ceulx qui à eulx se tenoient ne surmontast le petit nombre de ses amis, il fist commander que chascun venist à ce parlement simplement, sans armes et sans grant compaignie. Au conte Lambert manda que le païs et la contrée fussent bien gardés; si envoia avec luy l'abbé Hélisachar, pour faire droit et justice.
Note 915: Un parlement (conventum generalem.). «La coutume de ce temps,» dit Hincmar, Epistolata de ordine Palatii, «étoit de convoquer tous les ans deux assemblées générales (Placita). La première, à l'ouverture de l'année, pour ordonner l'état de toute l'administration; et la nécessité la plus rigoureuse pouvoit seule changer l'époque de cette première assemblée. L'autre réunion avoit pour but de distribuer les récompenses aux seigneurs et aux principaux officiers du conseil. On y préparoit aussi les matières sur lesquelles on auroit à statuer dans l'assemblée de l'année suivante, etc.» C'est de cette seconde réunion dont il s'agit dans notre texte.
Note 916: Le texte latin porte Neomago, Nimègue.
A ce parlement vindrent de toutes pars, au terme qui fu mis. Efforciement y vint aussi comme toute Alemaigne[917], pour aider à l'empereur, sé mestier en feust. Il se pourpensa comment il pourroit abaissier la force de ses ennemis; pour ce reprist-il et blasma l'abbé Hilduin, et luy demanda pourquoi il estoit là venu, et ainsi garni comme contre ses ennemis, contre le commandement qui avoit esté fait. Pour ce qu'il ne put nier, il luy fu commandé qu'il s'en yssit hors du palais, et qu'il s'en allast yverner en son paveillon, à pou de ses gens, de lès une ville qui a nom Patebrune[918]. Et à l'abbé Walle de Corbie, refu aussi commandé qu'il s'en allast en s'abbaïe, et vesquit en son cloistre selon sa ruille[919].
Note 917: Comme toute Alemaigne. Pour ainsi dire toute l'Allemagne.
Note 918: Patebrune. Paderborn.
Note 919: Ruille. Règle. On peut voir la fureur des partisans de Wala contre Berard ou Bernard, dans la vie de cet abbé de Corbie, rédigée par Paschasius Radbertus. (Historiens de France, tome VI, p. 279.)
Et quant les traiteurs et ceulx de leur partie virent ce, ils se desperèrent forment[920]. Oncques toute celle nuit ne finèrent d'aller né de venir et de comploter ensemble. A l'ostel Lothaire, le fils l'empereur, s'assemblèrent tous et luy donnèrent en conseil qu'il convenoit par force qu'on se combatist ou qu'on se départist du parlement, maugré l'empereur; en tel conseil despendirent toute la nuit. Quant ce vint au matin, l'empereur manda son fils Lothaire, qu'il ne creust pas le conseil de ses ennemis, ains revenist à luy, comme le fils doit revenir au père. Toutes voies y alla contre la volonté des traiteurs, qui moult en furent courroucés. Et l'empereur ne le reprist pas laidement né asprement, ains le chastoia doulcement et courtoisement, et entra avec luy au palais. Le peuple qui dehors estoit, si se commença à merveiller et forsener contre luy et contre sa gent. Et fu la forsenerie à ce montée qu'ils se feussent entre occis aux espées et aux coustiaux, sé ce ne feust le sens à l'empereur qui entendit la noise. Car jà estoient en tel point qu'il n'y avoit que du férir, quant l'empereur et Lothaire se montrèrent aux fenestres du palais; puis qu'ils eurent veu l'empereur et Lothaire ensemble, et il eut à eulx parlé, la forsenerie du peuple fu apaisiée. Tous les principaux de la traïson fist prendre l'empereur, et mettre en prison. Après les fist mettre en jugement, et comme le droit et les lois donnassent qu'ils deussent tous perdre les chiefs, sa miséricorde et sa débonnaireté fu si grant qu'il ne voult oncques que nul en receust mort. Né oncques de si grant fait n'en portèrent paine oultre, fors que les lais[921] furent tondus en lieux convenables, et les clers furent gardés en moustiers de religion.
Note 920: Desperèrent forment. Désespérèrent fortement.
Note 921: Les lais. Les laïcs.