CHAPITRE X.
Histoire du parti du lieutenant de Long jusqu'à l'envoi de Ninderman et de Noros à la recherche de secours. —Voyage de ces derniers. —Arrivée de M. Melville à Boulouni. —Ce qui arriva au canot no 1 après la séparation des trois embarcations. —Arrivée sur la côte de Sibérie. —Efforts de de Long pour y aborder. —Il y parvient enfin, mais dans quelles conditions. —Marche vers le sud. —Détresse des naufragés. —Mort d'Erickson. —De Long se décide à envoyer chercher des secours. —Ses instructions à Ninderman. —Il lui donne l'ordre de partir avec Noros. —Scène des adieux. —Départ. —Noros et Ninderman aperçoivent un troupeau de rennes. —Tentative inutile pour tuer un de ces animaux. —Une cavité dans le flanc d'un monticule leur sert d'abri pour la première nuit. —Ils se croient dans l'île Titary. —Leur erreur. —Une effroyable bourrasque. —Une nuit dans la neige. —La hutte de Matoch. —- Accès de désespoir. —Hutte des Deux-Croix. —Deux jours dans cette hutte. —Noros et Ninderman continuent leur marche vers le Sud. —Ni feu ni abri. —Une infusion d'écorce de saule arctique et des morceaux de peau de phoque pour nourriture pendant plusieurs jours. —Faiblesse des voyageurs. —Leur courage. —Distance parcourue. —Arrivée à Bulcour. —Cette station est déserte, mais ils y trouvent du poisson. —Arrivée d'un Tongouse. —Ils se sentent sauvés. —Le Tongouse part chercher du renfort. —Regret de Ninderman de l'avoir laissé partir. —Les deux voyageurs sont emmenés à un campement de Tongouses nomades. —Ninderman essaie de faire comprendre à ses hôtes que le capitaine et leurs camarades sont restés plus au nord, et meurent de faim. —Il ne peut décider les Tongouses à le suivre. —Son désespoir. —Kumah-Surka. —Arrivée de l'exilé Kusmah. —Ninderman le prend pour le commandant de[166] Boulouni et cherche à lui faire comprendre la situation de de Long. —Kusmah confond de Long avec Melville. —Ninderman lui donne une dépêche pour le ministre des États-Unis à Saint-Pétersbourg. —Kusmah l'emporte à Melville. —Les Tongouses conduisent les deux voyageurs à Boulouni. —Arrivée de Melville. —Son entrevue avec Noros et Ninderman. —Ce qu'il fait pour eux avant de partir à la recherche de de Long.
La tempête du 12 septembre qui sépara les trois canots, désempara pour ainsi dire celui du capitaine, en lui enlevant, pendant la nuit, son mât et ses voiles. Quand le jour vint, de Long, n'apercevant plus les deux autres embarcations, ne songea qu'à mettre lui-même en pratique les instructions qu'il avait données au lieutenant Chipp et à l'ingénieur Melville; et, sans perdre de temps, il se dirigea vers la côte de Sibérie.
Le vent continuant à souffler avec violence pendant toute la journée du 13, son canot, qui était très chargé, embarquait des lames à chaque instant; il se trouvait continuellement à demi submergé. Pendant toute la journée une partie des hommes fut donc occupée à épuiser l'eau. A l'approche de la nuit, estimant que la côte ne pouvait être éloignée, le lieutenant de Long fit installer une semelle, pour éviter d'être poussé contre les glaces qui pouvaient border le rivage. La nuit se passa dans ces conditions. Le jour suivant, la tempête s'apaisa enfin, et la mer se calma peu à peu; mais tous les gens du canot avaient les pieds et les mains cruellement maltraités par le froid, et lorsqu'on arriva en vue de terre, de Long lui-même ne pouvait presque plus faire usage de ses membres.
On ne tarda pas à découvrir l'embouchure d'une petite rivière où l'on essaya en vain d'entrer, à cause du peu de profondeur de l'eau et de la glace qui commençait à s'y former. Il fallut donc retourner en arrière. Pendant deux jours, on rangea la côte à distance sans trouver un point où aborder. A la fin, le capitaine voulant à tout prix arriver à terre, fit gouverner droit au rivage; mais on en était encore à deux milles quand le canot toucha. Alors tous les hommes en état de marcher reçurent l'ordre de sortir du canot afin de l'alléger, et de le haler vers la terre. On réussit ainsi à le faire avancer d'un mille, mais il fut impossible de le traîner plus loin. Il ne restait donc qu'à le décharger et à transporter à dos, jusqu'au rivage, les objets qu'il contenait.
On était alors au 16 septembre. Aussitôt arrivés sur la côte, les naufragés se réunirent autour d'un grand feu, que M. Collins, sorti un des premiers du canot, était venu allumer pour réchauffer leurs membres engourdis, remettant au lendemain le déchargement du canot. Cette opération prit la plus grande partie de la journée du 17.
La petite troupe, qui se composait du commandant, le lieutenant de Long, du docteur Ambler, de M. Collins et de onze hommes de l'équipage, Ninderman, Noros, Erickson, Knack, Boyd, Gortz, Dressler, Lee, Iverson, Alexis et Ah Sam, resta encore pendant deux jours sur le rivage, pour se reposer et se remettre des terribles atteintes du froid qu'elle avait eues à endurer. Le docteur Ambler, seul, était relativement en bon état. Parmi les hommes, Noros et Ninderman se trouvaient les deux plus solides.
Après ce délai, les livres de loch du navire, et différents autres objets, que les gens de la troupe étaient hors d'état de porter, furent renfermés dans une cache, et de Long donna l'ordre du départ dans la direction du sud. Les fardeaux avaient été répartis aussi également qu'on l'avait pu entre tous les hommes valides; le capitaine portait lui-même sa couchette et quelques papiers. Cependant, quelques hommes se plaignaient de leur charge et demandèrent à l'abandonner; mais le capitaine insista pour que le tout fût emporté. Les naufragés avaient des provisions pour cinq jours, non compris un chien, le dernier des quarante pris à Saint-Michel, lequel pouvait, au besoin, leur servir de nourriture.
Erickson, dont les deux pieds étaient complétement gelés, marcha d'abord avec des béquilles, mais ses compagnons construisirent un traîneau, sur lequel ils l'emmenèrent. La petite troupe marcha ainsi pendant cinq jours. L'Indien Alexis ayant réussi à tuer deux rennes, on s'arrêta pour se restaurer, et faire un bon repas, «car, dit Noros, la maxime du capitaine était de bien se nourrir tant qu'on avait des provisions.» On se remit ensuite en marche.
Pendant les dix premiers jours, les naufragés franchirent une distance de vingt milles environ, et atteignirent un point voisin de celui désigné sur les cartes, sous le nom de Tcholbogoje, mais où n'existe qu'une seule hutte. Les quatre jours suivants les amenèrent à l'extrémité d'une langue de terre, où ils furent obligés de s'arrêter pour attendre qu'une rivière, large d'environ cinq cents mètres, qui leur barrait le passage, fût prise par les glaces. Pendant ce temps-là, ils tuèrent un autre renne. Ce fut vers cette époque qu'Erickson subit l'amputation de tous les doigts de pied.
Dès qu'il devint possible de traverser la rivière, le capitaine donna donc l'ordre du départ; son intention était de se rendre à Sagasta. Pendant la nuit, Erickson ayant quitté ses gants, une de ses mains gela, et, dès lors, son état empira, car la circulation ne put être rétablie.
«Le 6 octobre, dit Ninderman, l'état d'Erickson ne permettait plus d'espérer sa guérison, et nous craignions même de ne pouvoir l'emmener plus loin. Sa mort étant inévitable, M. Collins proposa de demeurer seul auprès de lui, pendant que le reste de la troupe continuerait sa marche en avant; mais le capitaine n'y voulut point consentir et dit que tout le monde resterait auprès du moribond.
»A un moment où je me trouvais seul dans la hutte avec le capitaine, continue Ninderman, il me demanda si je me sentais la force d'aller à Kumah-Surka, qu'il ne croyait éloigné que de vingt-cinq milles. Il pensait qu'en partant en compagnie de quelqu'un, je pourrais faire ce voyage en quatre jours. Il ajouta que si nous ne trouvions personne à cette station, nous n'aurions qu'à pousser plus au sud, jusqu'à Agaket, qui, d'après lui, devait se trouver à quarante-cinq milles plus loin. «Si vous trouvez quelqu'un, me dit-il, revenez aussi vite que possible, en apportant assez de vivres pour que nous puissions arriver à cette station.» Il me demanda ensuite qui je voudrais prendre pour compagnon. Je lui désignai Noros. «Ne feriez-vous pas mieux de prendre Iverson? répliqua-t-il.» «Non, lui répondis-je; pendant quelques jours, Iverson s'est plaint de douleurs aux pieds.» Alors il accepta mon choix. Puis, m'adressant de nouveau la parole: «Ninderman, me dit-il, vous savez que nous n'avons plus rien à manger; que je ne puis vous donner, pour faire votre voyage, d'autres vivres que votre portion de chien.» Pendant que nous nous entretenions de ce sujet, le docteur, s'étant approché d'Erickson, se releva en disant: «Il est mort!» Cette nouvelle nous remplit tous de tristesse. Les premiers moments d'émotion passés, le capitaine, se retournant vers moi, me dit: «Ninderman, nous continuerons tous ensemble notre route vers le sud.»
»Il était environ neuf heures quand Erickson expira. Le capitaine m'ayant demandé où nous pourrions trouver une place pour l'enterrer: «La gelée, lui répondis-je, a rendu la terre trop dure pour que nous puissions lui creuser une fosse; d'ailleurs, nous n'avons aucun instrument convenable pour la faire; il ne nous reste donc qu'à faire un trou dans la glace de la rivière, pour y déposer son corps.» «Oui, me dit-il; vous avez raison», et il chargea Noros et Boyd d'envelopper le corps dans un morceau de toile à voile de la tente. A midi, tout était prêt pour les funérailles, et le pavillon fut planté près du cadavre; quand nous eûmes bu le peu d'alcool mélangé d'eau chaude que nous avions pour notre dîner, le capitaine nous dit: «Mes amis, nous allons rendre les derniers devoirs à notre ancien compagnon.» Le plus profond silence régnait alors parmi nous; le capitaine nous adressa quelques paroles; puis, quand il eut fini, nous prîmes le corps d'Erickson et le portâmes sur le bord de la rivière. Là, nous creusâmes un trou dans la glace avec une hachette; le capitaine lut ensuite le service des morts, et le corps fut descendu dans le trou, d'où le courant l'entraîna sous nos yeux. Trois coups de fusils furent alors tirés sur sa tombe, et nous reprîmes le chemin de la hutte.
«Le temps était extrêmement mauvais; le vent soufflait avec violence, et la neige tombait par rafales effrayantes. Nous rentrâmes sous la hutte, plongés dans nos tristes pensées; nous avions peu de choses à nous dire, et nous gardions le silence. Le capitaine me pria d'aller voir si le temps ne s'était pas assez amélioré pour nous permettre de partir. Je sortis, mais le temps était encore si mauvais et la neige tombait en flocons si serrés que j'en fus aveuglé. Il nous eût été impossible de nous conduire. Cette journée me rappelait celle où nous avions enterré le capitaine Hall. En rentrant, j'invitai donc le capitaine à différer le départ: «Eh bien! dit-il, nous attendrons jusqu'à demain».
«Le soir, à l'heure du souper, le capitaine nous dit en nous faisant distribuer notre dernière portion de chien: «Voici le reste de nos provisions, mais j'espère que nous en aurons d'autres.» Le repas achevé, chacun de nous alla se coucher dans l'espoir de prendre un peu de repos.
»Le lendemain, à notre réveil, le vent soufflait encore avec force, et la neige continuait à tomber par rafales. Nous fîmes néanmoins nos préparatifs de départ. En quittant la hutte, nous y laissâmes une carabine à répétition, quelques munitions et une note indiquant notre passage. Notre bagage se composait uniquement de quelques papiers, du journal particulier du capitaine et de deux carabines, en outre des vêtements que nous portions sur nous. Comme je suggérais au lieutenant de Long l'idée de laisser tous les papiers dans la hutte, lui promettant de revenir les chercher dès que nous serions arrivés à une station habitée: «Ninderman, me répondit-il, tant que je vivrai, ces papiers me suivront.»
»Nous nous dirigeâmes vers le sud-est à travers des terrains sablonneux. Nous remontâmes ensuite la rive occidentale d'un cours d'eau, venant du sud, que nous rencontrâmes sur notre gauche; nous inclinâmes ensuite au sud-est jusqu'au bord d'une autre rivière, dont le lit était complétement à sec; après l'avoir traversée, nous reprîmes la direction du sud, puis celle de l'est. Enfin nous arrivâmes au bord d'un large cours d'eau, que le capitaine supposa être celui de la Léna. «Croyez-vous, me dit-il, que la glace soit assez forte pour nous porter?» «Je vais essayer, lui répondis-je.» Je m'avançai aussitôt sur la glace, mais j'étais à peine à quelques pas du bord, qu'elle se rompit sous moi, et je passai à travers. Je me relevai aussi prestement que possible, de sorte que je fus à peine mouillé. Mais en me retournant, je vis, derrière moi, le capitaine plongé dans l'eau jusqu'aux épaules. Je m'empressai d'aller à son secours, et nous regagnâmes la berge en toute hâte pour y allumer du feu et sécher nos vêtements. Comme il était l'heure de midi, nous profitâmes de cette halte pour prendre un peu d'alcool et d'eau chaude.»
Ainsi que nous l'avons vu, la mort d'Erickson avait fait naître chez le capitaine de Long l'espérance de pouvoir marcher plus rapidement vers le sud. Mais, hélas! cette espérance ne devait être que de courte durée! Pendant les deux jours qui suivirent, tous les gens de la troupe n'ayant que quelques onces d'alcool pour se soutenir, se sentirent bientôt défaillir. Il fallut donc s'arrêter.
De Long revint alors à son premier projet, et le 9 octobre, qui était un dimanche, après avoir rassemblé tous ses hommes sur la berge du fleuve et leur avoir lu le service divin, il fit venir Ninderman et Noros, pour leur répéter les instructions qu'il avait données au premier avant la mort d'Erickson. Voici en quels termes Ninderman raconte cette entrevue: «Le capitaine, dit-il, en me remettant une copie de la petite carte du cours de la Léna, m'adressa ces paroles: «C'est tout ce que je peux vous donner pour vous guider dans le voyage que vous allez entreprendre; quant aux renseignements sur le pays ou sur la rivière, je ne peux vous en fournir aucun, que vous ne possédiez aussi bien que moi. Dirigez-vous donc vers le sud avec Noros, que je mets sous vos ordres; allez jusqu'à Kumah-Surka. Si vous ne rencontrez personne à cette station, poursuivez votre route jusqu'à Agaket, qui se trouve à quarante-cinq milles plus au sud; si Agaket était également désert, continuez jusqu'à Boulouni, qui est encore à vingt-cinq milles plus loin qu'Agaket; en un mot, allez jusqu'à ce que vous trouviez une station habitée; mais j'espère que vous trouverez quelqu'un à Kumah-Surka.» Puis il ajouta: «Si vous étiez assez heureux pour tuer un renne à moins de deux jours de marche, revenez nous en prévenir aussitôt.» Ensuite, il nous recommanda de ne pas quitter la rive occidentale du fleuve, car disait-il, l'autre rive est absolument déserte, et nous n'y trouverions point de bois flotté. «Je ne vous remets aucune instruction écrite, continua-t-il, car vous ne rencontrerez personne capable de la lire, j'aime donc mieux m'en rapporter à votre sagacité pour diriger votre propre conduite. Cependant, je vous recommande expressément de ne pas vous aventurer à essayer de passer les cours d'eau à gué. Adieu donc, ajouta-t-il en terminant, nous vous suivrons d'aussi près que nous le pourrons.»
Après cet entretien, Ninderman et Noros se disposèrent immédiatement à partir. On leur remit une carabine, cinquante cartouches, et trois onces d'alcool pour toutes provisions.
«Au moment du départ, dit Noros, tous nos compagnons vinrent les uns après les autres nous faire leurs adieux; la plupart avaient les larmes aux yeux. M. Collins vint le dernier; en me serrant la main, il se borna à me dire: «Noros, souvenez-vous de moi quand vous serez à New-York.»
«Nous leur promîmes de faire tout ce qui serait en notre pouvoir pour leur ramener des secours, et nous nous mîmes en route. Bien que tous parussent avoir à peu près perdu l'espérance, ils poussèrent néanmoins trois hurrahs au moment où nous nous éloignions.
»Au lieu de suivre les sinuosités du fleuve, continue Noros, nous coupâmes directement à travers les terres, vers une chaîne de montagnes qui s'élevait en face de nous, et au pied de laquelle nous étions sûrs que celui-ci passait, car nous étions dans une île formée par divers bras. Revenus sur la rive, nous côtoyâmes la rivière pendant cinq ou six milles, puis nous nous arrêtâmes pour prendre un peu d'alcool et d'eau chaude, car il était midi. Nous reprîmes ensuite notre route, qui nous conduisit au sommet d'une pointe de terre escarpée, où nous aperçûmes, perché sur une petite barque abandonnée, un ptarmigan, que Ninderman tira sans le tuer. Cependant le coup avait porté, car, en s'envolant, l'oiseau perdit quelques plumes de la queue.
»La marche étant moins pénible sur le bord du fleuve que sur la colline, nous y redescendîmes; mais, au bout d'un mille environ, l'idée nous vint de remonter sur la hauteur, afin d'inspecter la contrée environnante, et de chercher à y découvrir du gibier. A peine étions-nous arrivés au sommet, que Ninderman, se retournant brusquement vers moi: «Des rennes, me dit-il, donne-moi la carabine.» En effet, du point où nous étions, il était facile de distinguer, à un demi-mille au milieu de la plaine couverte de neige, un troupeau d'une douzaine de ces animaux. Tous étaient couchés, à l'exception de deux ou trois, qui paissaient en faisant le guet. Malheureusement ils étaient presque sous le vent. Ninderman se dépouilla aussitôt de ses vêtements, et prit la carabine. En lui remettant les cartouches, je lui dis: «Ninderman, prends ton temps; ne tire qu'à coup sûr, et songe qu'en tuant un de ces animaux tu peux nous sauver tous.»—«Je ferai de mon mieux, me répondit-il» et il se mit à ramper en traçant un sillon dans la neige. La réverbération de la lumière m'aveuglait presque, et j'avais peine à distinguer les objets; néanmoins, je suivais avec la plus profonde anxiété chacun de ses mouvements, notant ses progrès, partagé entre la crainte et l'espérance. Ninderman n'était déjà plus qu'à deux ou trois cents mètres du troupeau, lorsqu'il fut aperçu ou éventé par une des sentinelles, qui donna l'alarme. Aussitôt toute la bande fut sur pied et prit la fuite précipitamment. Ninderman, se relevant alors, envoya deux ou trois balles au hasard dans la direction du troupeau, comptant sur la fortune pour abattre un de ces animaux; mais aucun de ses coups ne porta. Les rennes disparurent et Ninderman revint complétement découragé. «Je n'ai pu les empêcher, me dit-il; j'ai fait de mon mieux.» Il fallut donc se résigner.
Après cette nuit sans repos, nos deux hommes se remirent en marche le lendemain matin. Ils se croyaient alors à l'extrémité méridionale de l'île Titary, ne pouvant reconnaître, sur la carte que leur avait remise de Long, les différents points par lesquels ils passaient. Un simple coup d'œil sur cette carte suffit pour comprendre combien cette erreur était facile. Si, en réalité, ils s'étaient trouvés sur l'île Titary, ils n'avaient pas d'autre direction à prendre que celle qu'ils suivaient; mais ils n'étaient encore qu'à l'extrémité de la pointe de terre qui se trouve juste au nord de Stolboï, et dont ils ne connaissaient point la véritable position. A leurs pieds coulait la branche de la Léna connue sous le nom de «Bras de Bykoff», laquelle se dirige vers l'est. A cet endroit, le fleuve était couvert de glaces flottantes; de larges glaçons emportés par le courant passaient rapidement devant eux. Ce jour-là, leur marche fut contrariée par une violente tempête du sud-ouest, qui leur soufflait avec tant de force la neige et le sable au visage que souvent ils ne pouvaient avancer. Afin de se soustraire à ces terribles effets, ils se décidèrent à se diriger vers le nord-ouest. «Nous étions obligés, dit Noros, de marcher dans la direction du vent, c'est-à-dire vers le nord-ouest; mais ce jour de marche nous écarta tellement de notre route que nous mîmes deux jours à revenir au côté opposé de la terre où la tempête nous avait surpris, et alors, bien que celle-ci ne fût pas complétement apaisée, nous poursuivîmes notre route vers le sud, en dépit du vent et des tourbillons de neige et de sable. Quand arriva la nuit, il nous fut impossible de trouver un abri sur la rive du fleuve, et nous dûmes nous résigner à creuser un trou dans la neige pour nous protéger contre la violence du vent. Ce travail nous prit trois ou quatre heures, car nous n'avions pour l'exécuter que nos mains et nos couteaux. A la fin, néanmoins, nous parvînmes à creuser une cavité assez large et assez profonde pour nous contenir tous les deux, et nous nous y blottîmes. Mais nous n'étions pas à bout de nos peines, car, pendant la nuit, le vent amoncela une telle quantité de neige devant l'ouverture de notre retraite, que ce ne fut qu'au prix de longs efforts que nous pûmes nous en arracher le lendemain matin. Nous en sortîmes cependant et reprîmes notre marche, sans avoir touché à notre petite provision d'alcool, que nous économisions autant que nous pouvions.»
La journée fut encore pénible pour les deux voyageurs, car la tempête continuait de faire rage, chassant devant elle des tourbillons de neige qui venaient leur fouetter le visage et les aveuglaient. Cependant, vers le soir, ils eurent la joie d'apercevoir, dans la direction du sud-est, une hutte qui leur promettait un abri pour la nuit. Ils s'y rendirent en toute hâte et trouvèrent une petite hutte en bois, avec un foyer au milieu. Leur premier soin fut d'y allumer du feu, qu'ils entretinrent aux dépens des bancs qu'ils trouvèrent attachés sur tout le pourtour de la hutte.
«Ce ne fut qu'à regret, dit Noros, que nous nous décidâmes à quitter cette hutte, la première que nous eussions rencontrée depuis notre départ. Néanmoins, nous regagnâmes le lit de la rivière. Le vent du sud soufflait encore avec tant de force que nous avions peine à marcher à l'encontre. Chaque pas que nous faisions était suivi d'un moment d'arrêt, car nous avions besoin de nous affermir pour porter l'autre pied en avant. En face de tant de misères, le désespoir commença à s'emparer de nous et nous fûmes sur le point de retourner en arrière, à la hutte que nous venions de quitter, pour y attendre que la mort vînt nous délivrer de tant de souffrances.
»Nous nous remîmes en marche et fîmes ensuite une longue étape. Enfin, nous sentant épuisés, nous songeâmes à chercher un abri pour la nuit. L'endroit le plus favorable que nous pûmes trouver fut une anfractuosité dans le flanc d'un monticule élevé, où s'était produit un éboulement. Nous allumâmes du feu à l'entrée, et, après avoir bu notre ration d'alcool, nous nous y installâmes de notre mieux pour passer la nuit; mais l'intensité du froid nous empêcha de dormir; il nous fallait, en outre, nous relever à chaque instant pour entretenir notre feu.»
Néanmoins, l'idée du devoir et le souvenir de la promesse qu'ils avaient faite à leurs compagnons restés derrière eux, soutinrent ces deux hommes, qui, malgré le manque absolu de nourriture, continuèrent leur marche fatigante. Dans l'après-midi, ils aperçurent en face d'eux une chaîne de montagnes et crurent distinguer une hutte au pied de l'une d'elles. Toutefois, pour y arriver, il leur fallait traverser à gué une rivière peu profonde qui les en séparait. Noros, sans s'inquiéter de son compagnon, qu'il croyait derrière lui, partit seul et, en arrivant sur la rive opposée, put se convaincre que ses yeux ne l'avaient pas trompé. Il se trouvait, en effet, en face d'une petite palatka, c'est-à-dire d'une hutte conique comme une tente, construite en clayonnage et enduite extérieurement d'une couche de boue. Il y entra, mais elle était complétement délabrée. Ce fut alors seulement qu'il s'aperçut de l'absence de Ninderman. Il se mit aussitôt à sa recherche. Celui-ci au lieu de suivre Noros, était remonté un mille plus haut pour traverser la rivière et, de son côté, avait trouvé une seconde hutte, plus petite encore que la première, et près de laquelle les indigènes avaient planté deux croix, pour indiquer le lieu où deux des leurs étaient ensevelis. Noros l'y rejoignit.
Cette hutte leur servit d'abri pendant un jour et demi. Ils avaient la bonne fortune d'y trouver deux poissons et une anguille, fort avancés, il est vrai, mais qu'ils mangèrent jusqu'à la dernière bribe, et cette nourriture, quoique de mauvaise qualité, leur rendit un peu de vigueur. Trouvant que la distance qu'ils avaient parcourue correspondait assez bien à celle que leur avait indiquée de Long au moment de leur départ, ils s'imaginèrent être à Kumah-Surka. N'y trouvant personne, ils se décidèrent à se hâter d'atteindre Agaket ou Boulouni, dès qu'ils se sentiraient reposés.
Dès le 15 au matin, ils se remirent donc en marche; mais il semble que les événements étaient conjurés contre eux: le vent du sud-est leur soufflait, avec tant de rage, la neige et le sable dans les yeux, qu'ils étaient obligés de les tenir presque constamment fermés. Aussi firent-ils peu de chemin ce jour-là. Le soir, ils ne trouvèrent pour abri qu'une grotte, creusée par les eaux dans la berge du fleuve. C'était une espèce de conduit souterrain, long de quinze mètres, large de deux pieds et haut de sept, avec une ouverture à chaque extrémité. Ils y passèrent la nuit.
Le lendemain, ils durent se contenter, pour déjeuner, d'avaler une infusion d'écorce de saule arctique et de mâcher des morceaux du pantalon de peau de phoque de Noros. Le temps était devenu horriblement froid; ils se remirent néanmoins en marche, et, pendant toute la journée, eurent à traverser un terrain entrecoupé de bancs de sable et de petits cours d'eau couverts de glace. Vers le soir, ils arrivèrent sur le bord de la Léna proprement dite, à un endroit où les montagnes de la rive occidentale viennent plonger leur pied jusque dans les eaux du fleuve. Il était également glacé, et nos deux voyageurs, espérant trouver du gibier sur la rive opposée, se hasardèrent à le traverser. Mais cette rive était presque aussi montagneuse que l'autre, et, quand arriva le soir, ils durent se résigner à passer la nuit à la belle étoile, au fond d'un ravin creusé dans le flanc d'une montagne. Ce fut pour eux une des plus affreuses nuits qu'ils eussent jamais passées.
Le jour suivant, ils s'empressèrent de repasser sur la rive occidentale; heureusement pour eux, tous les cours d'eau étaient glacés, de sorte qu'ils n'avaient plus à les passer à gué; mais la nuit ne fut guère meilleure que la nuit précédente. Ils durent se blottir sous une saillie de la berge et rester là, sans feu, jusqu'au lendemain, car ils ne purent pas se procurer de bois, et, pour comble de misère, ils n'avaient rien à manger et rien pour se couvrir.
Néanmoins, le jour suivant, qui était le 19, ils réussirent à se procurer une infusion d'écorce de saule arctique, et, après avoir mâché quelques morceaux de peau de phoque, reprirent la direction du sud, en suivant le lit du fleuve; mais ils n'avançaient plus que lentement, tant leur faiblesse était extrême. «Nous ne pouvions presque plus marcher, dit Ninderman; quand nous avions fait quelques pas, nous nous laissions tomber sur la glace pour nous reposer.»
Cependant, malgré l'extrémité à laquelle ils étaient réduits, ces deux hommes ne s'arrêtèrent point; déterminés à aller jusqu'au bout, «ils étaient, comme ils l'ont dit plus tard, décidés à ramper sur la glace quand ils ne pourraient plus marcher», et nul doute qu'ils ne l'eussent fait. Qu'on nous permette, en effet, de supputer ici la longueur du chemin qu'ils ont parcouru à pied, sans nourriture, par un froid intense, et l'on reconnaîtra qu'ils ont accompli une tâche véritablement surhumaine. Du point où ils laissèrent leurs compagnons, jusqu'à celui où ils trouvèrent le canot abandonné, la distance est de quinze milles; de ce point à Matvaïh, elle est de quinze à dix-huit milles en ligne droite; mais on doit se rappeler qu'ils ont fait un détour de trente-cinq milles; de Matvaïh à Bulcour, où ils sont arrivés, elle est, d'après les chiffres officiels, de cent dix verstes, soit un peu plus de soixante-dix milles: c'est donc cent vingt milles en chiffres ronds (48 lieues) qu'ils ont parcourus dans les conditions où ils se trouvaient.
Heureusement, les secours ne se feront plus guère attendre. Dans la soirée de ce même jour, 19 octobre, Noros, ayant pris un peu d'avance sur Ninderman, aperçut, à un détour du fleuve, une hutte carrée, bâtie au fond d'un ravin, entre deux montagnes de la rive occidentale. Puis, s'approchant, il remarqua deux autres huttes coniques, construites en clayonnage et recouvertes d'un enduit de boue. Appelant aussitôt Ninderman, il lui fit part de sa découverte, et tous deux se dirigèrent vers ces huttes, avec l'espoir d'y trouver au moins un abri pour la nuit.
C'était la station de Bulcour, qui devait leur fournir plus qu'un abri, car ils trouvèrent bientôt, près de ces huttes, un magasin contenant une quinzaine de livres de poisson, de l'espèce Blue moulded fish. Ils prirent cette station pour celle d'Agaket, et se décidèrent à y rester deux jours.
Mais, au bout de ce délai, quand ils se disposèrent à partir pour Boulouni, que leur carte indiquait comme la place désormais la plus rapprochée, leurs forces les trahirent. Tant qu'ils étaient restés assis ou couchés, ils s'étaient crus en état de continuer leur route; mais, dès qu'ils voulurent marcher, leurs jambes fléchirent sous eux. Ils se décidèrent alors à prolonger encore leur séjour de vingt-quatre heures. Ce retard les sauva, car, de Bulcour à Kumah-Surka, il leur restait encore cinquante verstes ou trente-trois milles à parcourir, et, dans l'état où ils se trouvaient, il leur était impossible de franchir cette distance. Or, pendant que Noros et Ninderman préparaient leur dîner, ils entendirent, à l'extérieur de la hutte, un bruit qui leur rappela celui d'un vol d'oies sauvages. Ninderman s'approcha aussitôt de la porte, et, regardant à travers les fentes: «Des rennes», dit-il à Noros, et, sans perdre de temps, se traîna pour prendre sa carabine, déposée à l'autre extrémité de la hutte. Mais, pendant qu'il revenait vers la porte, celle-ci s'ouvrit brusquement, et un Tongouse apparut sur le seuil. Celui-ci, aussi surpris que nos deux hommes, et voyant un fusil entre les mains de Ninderman, tomba à genoux, implorant miséricorde. Noros et Ninderman, revenus de leur surprise, essayèrent de le rassurer, et Ninderman jeta sa carabine dans un coin de la cabane, pour lui montrer qu'il n'avait aucune intention de lui faire le moindre mal. Mais le Tongouse fut longtemps avant de revenir de sa frayeur. A la fin, il sortit pour attacher les rennes de son traîneau, car c'étaient eux que Ninderman avait vus à travers la porte, et revint dans la hutte. «Alors, dit Ninderman, il nous adressa quelques paroles que nous ne pûmes comprendre. De notre côté, nous cherchâmes à lui expliquer que nous voulions aller à Boulouni. Sa vue seule nous avait rendus si heureux, que nous l'eussions presque embrassé, car nous nous sentions sauvés. En vain cherchâmes-nous, en lui montrant la direction du nord, à lui expliquer que nous avions laissé nos compagnons derrière nous. Il ne comprit rien à nos signes. Il examina mes vêtements, puis, retournant à son traîneau, il en revint avec une paire de bottes et une peau de renne qu'il nous remit. Levant ensuite trois doigts, il nous fit signe qu'il allait s'en aller et qu'il reviendrait bientôt. Nous comprîmes d'abord qu'il reviendrait dans trois jours.
»Ma première pensée fut de l'empêcher de partir, mais Noros m'en dissuada, me disant qu'il valait mieux le laisser agir à sa guise. Cet homme nous laissait, en effet, suffisamment d'objets pour nous montrer que son intention était de nous secourir. En outre, ne pouvions-nous pas le rejoindre, en suivant les traces de son traîneau, s'il venait à manquer à sa parole? Telles furent les raisons que Noros me donnait pour me détourner de mon projet. Nous le laissâmes donc partir, et le suivîmes même jusqu'à son traîneau, où nous trouvâmes quatre rennes au lieu de deux, car cet homme venait pour chercher un autre traîneau qu'il avait laissé, trois jours auparavant, près de la hutte où nous nous trouvions; mais nous l'avions brisé pour entretenir notre feu.
»Nous le suivîmes des yeux jusqu'au bas du ravin, qu'il descendait lentement, puis nous rentrâmes dans notre hutte, attendant le sort que la fortune nous réservait. Mais nous ne vîmes point revenir le Tongouse; nous commençâmes à craindre qu'il manquât à sa parole, et je regrettai amèrement de l'avoir laissé partir.
»La nuit était déjà close depuis longtemps, et nous nous préparions à nous mettre en route, malgré les ténèbres, quand, enfin, nous entendîmes un bruit de traîneaux. C'était notre Tongouse, avec deux autres indigènes. Ils amenaient avec eux cinq traîneaux attelés de rennes. Dès qu'ils furent à la porte, le premier sauta hors de son traîneau et se précipita à l'intérieur de la hutte, avec des poissons gelés, des vêtements de fourrure et des bottes. Nous mangeâmes les poissons, pendant que le Tongouse emportait dans un traîneau le peu de bagages que nous avions, et, dès que nous eûmes endossé les vêtements et chaussé les bottes qu'il nous apportait, il nous fit monter en traîneau, et nous nous mîmes en marche. Il était à peu près minuit. Après une quinzaine de milles, nous arrivâmes à la porte de deux vastes tentes, tout entourées de traîneaux, mais nous ne pûmes apercevoir un seul renne. Les indigènes nous présentèrent alors de l'eau pour nous laver la figure et les mains, et nous firent entrer dans l'une des tentes. Une vaste marmite, remplie de viande de renne, bouillait sur le feu; elle fut retirée, et l'on nous invita à nous restaurer. On nous donna ensuite un peu de thé, puis le maître de la maison, ayant étendu des peaux de renne par terre, nous fit signe d'aller nous y coucher. Ce fut notre première nuit confortable depuis notre départ.»
Le Tongouse qui avait rencontré les deux voyageurs à Bulcour, et qui appartenait à une peuplade nomade, les avait amenés à son campement. Ces gens, après avoir passé l'été dans une contrée située plus au nord, revenaient à Kumah-Surka pour y passer l'hiver. Leur caravane se composait de sept hommes, de trois femmes et de soixante-quinze rennes. Ces derniers formaient les attelages de trente traîneaux.
Le lendemain, cette caravane se remit en route, emmenant Noros et Ninderman. Ce ne fut que le surlendemain, 24 octobre, qu'on arriva à Kumah-Surka, vers quatre heures de l'après-midi. Dans cette localité, les voyageurs furent confiés aux soins de deux Tongouses, qui en emmenèrent chacun un dans leur demeure respective.
Pendant le trajet, à quelques verstes de Bulcour, l'un des Tongouses, nommé Alexis, fit signe à Ninderman de le suivre et le conduisit vers une colline qui s'élevait à quelque distance de la route. Quand ils furent arrivés au sommet, l'indigène parut questionner son compagnon, en lui indiquant l'île de Stobowy, pour savoir si ce n'était pas là qu'il avait laissé ses camarades. Ninderman lui répondit affirmativement et chercha à lui faire entendre qu'il désirait des traîneaux pour y retourner et porter des vivres à la troupe du capitaine. Mais le Tongouse ne parut pas le comprendre, car il descendit de la colline et continua sa route vers le sud. On arriva à Kumah-Surka dans la soirée. Les indigènes s'occupèrent aussitôt de préparer de la nourriture pour toute la caravane et de trouver un abri pour leurs hôtes. Ninderman ne put donc pas leur faire part de sa mission ce soir-là. Le lendemain, après le repas du matin, l'occasion se présenta d'elle-même, et il s'empressa de la saisir. Un Tongouse ayant apporté un modèle de bateau yakoute, que chez eux on appelle «parahut» (par corruption du nom de bateau à vapeur en russe), lui demanda si son «parahut» était comme celui-là. Alors, Ninderman, se servant de baguettes pour figurer les mâts, lui représenta un navire et s'efforça de lui expliquer que le sien était mû par la vapeur. Tous parurent le comprendre parfaitement, et lui demandèrent où et comment il l'avait perdu.
Indiquant alors le nord, Ninderman leur dit que c'était très loin dans cette direction, et, prenant deux morceaux de glace, leur montra comment le navire avait été écrasé et ensuite avait sombré. Taillant ensuite trois petits modèles de bateaux, il y planta des petits bouts de bois pour représenter des hommes, et leur expliqua, autant qu'il le pouvait, comment, avec des traîneaux, des chiens et des bateaux, ils avaient traversé l'océan, tantôt sur la glace, tantôt avec leurs canots, et qu'enfin ils avaient suivi la côte.
Pour leur faire comprendre comment le canot du capitaine avait abordé, il traça, sur un morceau de papier, la ligne des côtes et leur représenta la scène du débarquement. Indiquant ensuite le cours de la rivière, il leur montra, sur la rive droite, le chemin suivi par les naufragés, dans leur marche vers le sud, en désignant les points où ils avaient rencontré des huttes. Afin d'indiquer le nombre de jours qu'avait duré cette marche, il penchait la tête en fermant les yeux comme pour dormir et comptait les nuits sur ses doigts. Enfin il leur expliqua que le capitaine, étant trop faible pour aller plus loin et mourant de faim, l'avait envoyé avec Noros pour chercher des vêtements et des vivres. Arrivant ensuite à son propre voyage, il leur dit que depuis seize jours lui et Noros avaient quitté la troupe du capitaine; qu'au moment de leur départ, celui-ci et ses compagnons n'avaient rien mangé depuis deux jours. En un mot, il employa tous les moyens que pouvait lui suggérer son devoir d'être utile à ses compagnons, pour déterminer ces indigènes, qui l'avaient lui-même si bien accueilli, à leur porter secours. Mais tous ses efforts furent inutiles. Par instant, les Tongouses semblaient comprendre ce qu'il leur disait; mais, une minute plus tard, il s'apercevait qu'ils n'avaient rien compris du tout.
Toute la journée se passa ainsi, et le lendemain, Ninderman recommença encore ses explications, employant tantôt les signes, tantôt les dessins, afin de rendre sa pensée plus facile à saisir. Comme la veille, il crut, à plusieurs reprises que ses hôtes l'avaient compris; et quand il les entendait soupirer et voyait leur figure consternée devant le tableau qu'il s'efforçait de leur faire des souffrances et des tortures de ceux qui étaient restés dans le delta, il sentait renaître l'espérance. Mais cette illusion était bientôt dissipée: les Tongouses ne voulaient ou ne pouvaient le comprendre. En effet, dès qu'il les pressait de partir au secours de de Long, leur visage se revêtait comme d'un masque, et devenait totalement dépourvu d'expression. Cependant, il ne leur demandait pas de partir seuls; il les priait seulement de consentir à l'accompagner. Car bien qu'épuisé par la faim, la dyssenterie et les fatigues de plusieurs semaines passées sans abri, il n'était guère en état d'entreprendre un pareil voyage; son inquiétude était si grande, qu'il s'y sentait contraint. Mais tous ses efforts furent inutiles. Alors l'image de ses infortunés compagnons morts ou mourants, et n'ayant plus d'espérance qu'en Noros et en lui, lui passa devant les yeux. Voyant l'impuissance à laquelle il était réduit pendant que tant de gens soupiraient après son retour, qui, seul, pouvait les sauver, il sentit que l'épreuve était trop rude pour lui. Cet homme si fort et si courageux, qui maintes fois avait vu la mort face à face sans sourciller, et qui avait enduré les plus terribles misères sans faiblir, s'affaissa dans un coin de la hutte et se mit à pleurer comme un enfant. Une vieille femme, celle du chef de la hutte, en le voyant sangloter, s'approcha de lui pour lui témoigner toute sa compassion. Les indigènes eux-mêmes se rassemblèrent et tinrent conseil pendant longtemps, puis vinrent essayer de le consoler. Ils s'approchaient de lui, et lui mettant la main sur l'épaule et le regardant avec compassion, lui disaient que le lendemain ils le conduiraient à Boulouni. Ninderman, espérant trouver dans cette localité quelqu'un capable de le comprendre, avait, en effet, demandé à s'y rendre, et les Tongouses attribuaient sa douleur à l'impatience qu'il avait d'y arriver.
Quand, le lendemain, il leur rappela cette promesse, ils lui répondirent qu'on avait déjà envoyé chercher le commandant de Boulouni, et que cet officier arriverait dans quelques heures.
Pendant la soirée, l'exilé Kusmah, dont nous reparlerons plus tard, arriva à Kumah-Surka. Ninderman s'empressa de lui demander s'il était le commandant de Boulouni, et crut que cet homme lui avait répondu affirmativement. Une question de Kusmah, ayant fait croire à Ninderman que le gouvernement de Saint-Pétersbourg, supposant que la Jeannette arriverait sur les côtes de Sibérie, avait donné des ordres pour qu'on recherchât l'équipage, raconta de son mieux l'histoire tout entière de la perte du navire, ainsi que celle de la retraite, cherchant à se faire comprendre, en se servant de sa petite carte et de dessins. Néanmoins, il s'aperçut bientôt que Kusmah ne comprenait rien, ni à la carte, ni à son récit; alors il lui dit que pendant le voyage un des hommes était mort, et qu'il en restait onze encore. Kusmah parut alors comprendre parfaitement et se mit à faire des signes d'assentiment, mais il comprenait, à son tour, que Ninderman faisait allusion à Melville et à tous les gens de sa troupe, qui étaient aussi au nombre de onze. Il répétait sans cesse: «Capitan, oui; deux capitans, premier capitan, second capitan», désignant par là Melville et Danenhower. Ninderman comprit qu'il lui disait ne pouvoir rien faire avant que l'un ou l'autre de ces deux capitans n'ait télégraphié à Saint-Pétersbourg pour demander des instructions. Il se mit alors en devoir d'écrire une dépêche qu'il destinait au ministre américain à Saint-Pétersbourg, dépêche dans laquelle il proposait de raconter exactement ce qui s'était passé, et d'ajouter que le capitaine et sa troupe mouraient d'inanition, manquant de vivres et de vêtements; et pendant qu'il adressait la parole à Kusmah, celui-ci lui arracha presque sa dépêche avant qu'elle ne fût finie, à sa grande surprise, car il ne s'attendait nullement à cette manière d'agir, supposant toujours avoir affaire au commandant de Boulouni. Trois jours plus tard, Kusmah remettait cette dépêche entre les mains de Melville, à Symowyelak.
Ici s'arrête le récit de Noros et de Ninderman.
De Kumah-Surka on les conduisit à Boulouni, où ils arrivèrent le 29 octobre. En apprenant leur arrivée, le commandant de la place les envoya chercher, et leur donna l'hospitalité pour la journée. Le lendemain, il les fit conduire chez le vicaire, qui, à son tour, se déchargea au plus vite, sur une de ses ouailles, des devoirs que lui imposait l'hospitalité. Deux jours plus tard, en effet, Noros et Ninderman logeaient chez un indigène, dont ils n'eurent nullement à se louer. D'ailleurs, règle générale, les habitants de Boulouni ne se montrèrent pas dignes de tous éloges en cette circonstance. Heureusement, M. Melville arriva. Dès que Kusmah lui eut remis la dépêche dont nous venons de parler, il se mit en route pour Boulouni, et, le 2 novembre, atteignit cette localité. Son premier soin fut de se rendre près de ses deux anciens compagnons et de pourvoir à leurs besoins, en forçant les gens de la localité à leur fournir toute la nourriture nécessaire.
Nous lui laisserons le soin de raconter lui-même ce qui se passa alors. «Le 2 novembre, en arrivant à Boulouni, j'y rencontrai, dit-il, Noros et Ninderman, les deux envoyés de de Long. Ils étaient l'un et l'autre, dans l'abattement le plus complet; et bien qu'ils souffrissent de la diarrhée et qu'ils fussent minés par la fièvre, c'est dans la Stanzia, espèce de caravansérail réservé aux voyageurs indigènes, que je les trouvai. Quand ils voulurent me parler de leurs compagnons et me raconter leur voyage, le courage leur manqua complétement, et ils éclatèrent en sanglots. Cependant, au milieu de leurs phrases entrecoupées, je parvins à recueillir quelques détails sur le chemin qu'ils avaient suivi et une description, aussi exacte qu'ils pouvaient me la faire, de l'endroit où ils avaient laissé le capitaine. Ils se plaignaient de la nourriture qu'on leur donnait. En effet, depuis qu'ils avaient quitté la maison du commandant, ils n'avaient eu à manger que du poisson gâté, dont un homme en bonne santé n'eût pas voulu faire sa nourriture, et, à plus forte raison, des malades privés d'appétit. En outre, ils avaient cruellement souffert du froid, car on ne leur faisait du feu que deux fois par jour, le matin et le soir.
»Ne trouvant dans le village aucun fonctionnaire à qui adresser mes réclamations, et comme Noros et Ninderman avaient fait la connaissance du pasteur «du pope Malinki», je me rendis chez celui-ci et lui fis comprendre qu'on devait prendre plus de soin de ces deux hommes. Il me répondit que, n'ayant aucune autorité, il ne pouvait rien faire de plus; je lui fis alors remarquer qu'il existait deux ou trois maisons vacantes dans le village, et que j'entendais que mes compatriotes y fussent installés le lendemain. Il me le promit bien qu'à contrecœur. J'allais alors passer la nuit avec Noros et Ninderman dans l'espèce de hall où on les avait relégués.
»Le pope revint le lendemain; mais, sentant qu'il avait outrepassé ses pouvoirs, il ne me parut plus disposé à remplir sa promesse. Voyant son mauvais vouloir, je lui dis que puisqu'il n'existait aucun représentant de l'autorité dans le village, je prendrais sur moi de m'installer où bon me semblerait, et, joignant l'action à la parole, j'allai visiter toutes les maisons vides, et, choisissant la meilleure, j'en pris possession, malgré les criailleries d'un certain nombre d'habitants, attroupés autour de moi et du pope Malinki en particulier, et j'allai chercher Noros et Ninderman.
»Mais je ne m'arrêtai pas là. Retournant trouver le pope Malinki, je lui déclarai que je comptais sur lui pour fournir aux deux malades toute la viande de renne et tout le pain dont ils auraient besoin, ajoutant: «Je suis officier de la marine des États-Unis, et jamais le général Tchernaieff, gouverneur de ce district, ne souffrira que des gens de ma nation, jetés par la tempête sur la côte de Sibérie, soient maltraités par ses administrés.» Cette déclaration fit réfléchir le pope, ainsi que les Russes et les indigènes présents à notre entretien, quelques instants plus tard, en effet, on m'apporta un sac de farine et un quartier de renne. Le pope lui-même m'envoya un renne vivant, des bougies, du sucre et du thé pour mes deux compagnons.»
Il fallut un long laps de temps à Noros et à Ninderman pour se remettre, de sorte qu'au départ de M. Melville ils ne purent l'accompagner. Noros fut le premier rétabli, et même fût parti volontiers avec M. Melville, pour lui indiquer la route qu'il avait suivie avec son compagnon, mais celui-ci préféra aller seul à la recherche de de Long, croyant arriver à son but, avec les indications que lui avait fournies Ninderman. Nous verrons bientôt son erreur.
D'ailleurs, Noros et Ninderman étaient convaincus que leurs compagnons étaient déjà morts le jour où eux-mêmes furent recueillis par les Tongouses. Cependant, si le 22, jour de la rencontre, ils étaient partis avec des traîneaux de Bulcour où ils se trouvaient, ils seraient arrivés à temps pour sauver de Long et la plupart de ses camarades. Le trajet n'eût pas, en effet, demandé plus de deux jours, et s'ils étaient arrivés juste au point où se trouvait alors la troupe, ils y auraient rencontré de Long, le Dr Ambler, M. Collins, Gortz, Dressler, Boyd, Iverson et Ah Sam encore vivants. Mais ils l'ignoraient, et ils ne purent se faire comprendre.
Cependant, ces deux hommes, en entreprenant le terrible trajet qu'ils venaient d'accomplir, n'avaient point en vue uniquement leur salut personnel. Ils étaient partis pour aller chercher des secours, et trouver leurs compagnons restés derrière eux. Aussi l'un et l'autre ont-ils fait tout ce qui était en leur pouvoir pour remplir dignement leur mission, et de Long, en les choisissant, ne pouvait mieux placer sa confiance. Quand, il est vrai, arriva en Amérique la première nouvelle que deux hommes de la troupe de de Long, avaient échappé au triste sort de leurs camarades, il se trouva des gens qui pensèrent que ces deux hommes avaient abandonné leurs compagnons affaiblis, pour ne songer qu'à leur propre sûreté. Heureusement, la découverte du dernier journal de de Long, est venue, comme nous le verrons, venger ces deux hommes courageux d'une pareille imputation. Aujourd'hui, aucun blâme ne peut leur être adressé; on sait qu'ils ont fait, non-seulement ce qu'on pouvait demander d'eux, mais encore qu'ils ont déployé une plus grande somme de résistance physique et beaucoup plus de persévérance qu'on en pouvait attendre de la généralité des hommes. Si de Long, en expédiant Ninderman, lui eût remis des ordres écrits, tout eût été régulier; mais, lui-même n'avait pas la moindre idée de l'étendue de la tâche qu'il lui imposait, ni des difficultés qu'il devait rencontrer. Au moment de son départ, il se croyait, en effet, à vingt-cinq milles de la station de Kumah-Surka, et s'attendait à le voir de retour au bout de deux ou trois jours. En lui disant adieu, il lui expliqua qu'il ne lui donnait pas d'ordres écrits, parce que, vraisemblablement, il ne trouverait personne pour les lire; il se borna donc à dire à Ninderman: «Allez et faites de votre mieux.» Et on peut dire que celui-ci s'acquitta fidèlement de sa mission. Kumah-Surka ne fut atteint que le 24 octobre, et Boulouni la veille seulement du jour où de Long inscrivit sa dernière note sur son carnet.
Arrêtons-nous à cette dépêche, qui vient brutalement, en deux mots, nous donner le dénoûment fatal de l'expédition de la Jeannette:
«J'ai trouvé le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.»
Cette dépêche est datée du 24 mars 1882 dans le delta de la Léna.
Mais comment, où et quand sont-ils morts?
Comment les a-t-on trouvés?
L'ingénieur Melville est parti d'Yakoutsk vers la fin de janvier; plus de deux mois se sont écoulés depuis son départ. Qu'a-t-il fait depuis ce temps? Ce sont autant de questions auxquelles seules répondront les lettres de M. Jackson, dont nous voyons deux dépêches précéder celle de l'ingénieur Melville. Ce M. Jackson est le chef du bureau du New-York Herald à Londres, que M. Bennett a expédié comme correspondant spécial de son journal à la recherche des survivants de la Jeannette. C'est de lui que ce dernier télégraphiait: «J'envoie moi-même un de mes correspondants sur lequel on peut compter, et qui fera tout ce qu'il est humainement possible de faire», lorsqu'il voulait dissuader le secrétaire de la marine des États-Unis d'envoyer des officiers de la flotte à la recherche de l'équipage de la Jeannette, parce qu'à son avis ces derniers ne pouvaient arriver en temps utile à l'embouchure de la Léna.
Ce sont donc les lettres de M. Jackson que nous allons reproduire maintenant, car c'est à lui que nous devons les détails circonstanciés publiés dans le New-York Herald sur tout ce qui a trait au voyage et à la perte de la Jeannette, à la retraite de l'équipage et à l'arrivée des survivants sur la côte de Sibérie, au second voyage de recherches de M. Melville et aux derniers moments des gens de la troupe de de Long. Ces détails, il les tient de la bouche de M. Weiscomb, du lieutenant Danenhower ou de l'ingénieur Melville, ou bien il les a puisés dans le journal de poche de l'infortuné capitaine de Long.
Ce qui précède sera plus que suffisant, nous l'espérons, pour expliquer les motifs qui nous font donner ici la relation du voyage de M. Jackson, qui, en fait, est le véritable historien de l'expédition, à laquelle il a, pour ainsi dire, participé en assistant au dénoûment.