CHAPITRE XI.

Premières recherches de M. Melville.

Mémoire remis par Ninderman à Bieshoff, commandant de Boulouni pour le ministre américain à Saint-Pétersbourg.—Bieshoff emporte le mémoire à Semenouvelak pour le remettre à Melville. —Celui-ci étant parti, Bieshoff remet le mémoire à Danenhower, qui l'expédie immédiatement à Melville. —Arrivée de Bartlett à Boulouni et départ de Melville. —Entrevue de ce dernier avec Bieshoff à Burulak. —Son départ définitif pour le delta. —Kumah-Surka. —Bulcour. —Matvaïh. —Melville se croit sur les traces de de Long. —Plus de vivres. —Départ pour Upper-Boulouni. —On apporte à Melville trois notes de de Long. —Voyage à Bellock. —Première cache. —Son contenu. —Plus de vivres. —Nouvelles recherches. —Osoktock. —Usterda. —On perd les traces de de Long. —Les indigènes refusent d'avancer. —Retour. —Bulcour. —Boulouni. —Melville y rencontre encore une partie de sa troupe. —Il part pour Yakoutsk. —Extraits de son rapport au secrétaire de la marine des États-Unis. —Éloge de Danenhower, de Bartlett et de Leach. —Records de de Long. —Dépêche de Melville au secrétaire de la marine. —Melville commence ses préparatifs pour une seconde campagne. —Ses instructions à l'ispravnik de Verchoyansk. —Son nouveau plan de recherches. —Départ. —Dépêches annonçant la découverte de de Long et du reste de sa troupe. —Tous morts.

En arrivant à Boulouni, Ninderman, reconnaissant son erreur sur le compte de Kusmah, qu'il avait pris jusqu'alors pour le commandant de cette place, s'empressa de tenter un nouvel effort pour faire parvenir des nouvelles de la Jeannette et de son équipage au ministre américain à Saint-Pétersbourg. Il rédigea donc un long mémoire dans lequel il racontait les principaux événements du voyage, la perte du navire, la retraite à travers les champs de glace de l'Océan Arctique, etc., insistant sur le danger que de Long et le reste de sa troupe couraient de mourir de faim dans le delta. Il remit ensuite ce mémoire à Bieshoff, véritable commandant de Boulouni, qui lui promit de le faire parvenir à destination. Celui-ci emporta le mémoire à Semenovyelak pour le remettre à Melville. Nous savons déjà comment il se fit que ces deux hommes ne se rencontrèrent point. Bieshoff remit donc le mémoire à Danenhower, resté, après le départ de Melville, à la tête de la troupe du canot no 3. Danenhower, appréciant la valeur des renseignements contenus dans l'écrit de Ninderman, s'empressa d'expédier Bartlett sur les traces de Melville pour le lui remettre. De son côté, Bieshoff, profitant de l'occasion qui lui était offerte, envoya une lettre à son subordonné, à Boulouni, dans laquelle il lui recommandait de favoriser, par tous les moyens en son pouvoir, les préparatifs de Melville pour son voyage au delta; il faisait, en outre, savoir à ce dernier qu'il se trouverait lui-même à Burulak le 5 novembre avec Danenhower et le reste de la troupe.

L'arrivée de ce courrier ne fit naturellement que hâter le départ de Melville, qui prit immédiatement ses dispositions pour se trouver à Burulak en même temps que Bieshoff. Celui-ci fut exact au rendez-vous. Melville eut une entrevue avec lui et profita de sa rencontre avec Danenhower pour lui donner verbalement des ordres sur la conduite qu'il avait à suivre, ordres qu'au reste il lui avait laissés par écrit à Boulouni. Nous laisserons M. Melville parler lui-même:

«Je fis comprendre à Bieshoff que toutes les dépenses faites par moi seraient payées: «Je n'ai pas d'argent, lui dis-je, mais mon gouvernement, aussi bien que les autorités russes, sanctionneront tout ce que j'aurai dit ou fait.» Je lui dis ensuite que j'avais besoin de dix jours de vivres pour moi-même et pour les hommes que j'emmenais avec moi. Il me fallait aussi de la nourriture pour les chiens. Bieshoff me fit donner tout ce dont j'avais besoin. Je pris, dans l'après-midi du 5, congé de lui et de mes anciens compagnons, et allai passer la nuit à Kumah-Surka.

»J'emportai, pour me guider dans mes recherches, une description de l'endroit où Noros et Ninderman avaient laissé de Long et le reste du parti. J'emmenai en outre de Burulak deux Tongouses, Vasili-Kulgar et Tomat Constantine, avec deux traîneaux attelés de chiens. L'un de mes conducteurs, Tomat Constantine, est un des trois Tongouses qui ont secouru Ninderman et Noros à Bulcour.

»Le lendemain, je fis cinquante verstes et m'arrêtai à Bulcour, où je passai la nuit dans une des huttes de cette station. C'est à partir de là seulement qu'ont véritablement commencé mes recherches. Pendant la nuit, une tempête de neige s'étant élevée, mes deux compagnons refusèrent de se mettre en route le lendemain matin. Souffrant encore des atteintes du froid que j'avais enduré, et ne pouvant presque faire usage de mes pieds ni de mes mains, je dus m'en remettre à la prudence des deux indigènes, et il fut décidé que nous resterions à Bulcour jusqu'à ce que la tempête fût apaisée. Nous y passâmes donc la journée et la nuit suivante.

»Enfin, le 8 au matin, le temps étant redevenu assez calme, nous nous préparâmes à remonter en traîneau. La distance de Bulcour à la hutte de Matvaïh, la prochaine station que nous devions rencontrer, est d'environ cent trente verstes. Avant de partir, mes conducteurs me prévinrent que nous serions obligés de coucher dans la neige à moitié route, me faisant remarquer que si nous étions surpris par le mauvais temps, nous avions, hommes et chiens, tout à redouter; mais surtout que l'épreuve serait terrible pour moi, vu mon extrême faiblesse. Nous partîmes néanmoins, et, chemin faisant, nous visitâmes, à vingt verstes au nord de Bulcour, une petite hutte où Noros et Ninderman avaient passé une nuit. Cette hutte était destinée à servir de remise aux traîneaux des Tongouses. Nous y trouvâmes des traces évidentes du passage de Noros et Ninderman. Ceux-ci, faute de nourriture, avaient été réduits à mâcher des morceaux de cuir arrachés à leurs bottes, et, pour se chauffer, avaient brisé les traîneaux qui se trouvaient là. Nous ne nous y arrêtâmes point, et allâmes passer la nuit plus loin, dans un trou creusé dans la neige.

»Le lendemain, nous visitâmes l'endroit désigné, dans le récit de Noros et Ninderman, sous le nom de hutte des Deux-Croix, mais dont le nom véritable est Karulach. J'y trouvai encore des traces de leur séjour. Nous nous remîmes en route et nous arrivâmes enfin le soir, à minuit, à Matvaïh, où nous passâmes la nuit. Le lendemain matin, au moment du départ, je trouvai un ceinturon que je reconnus pour avoir été fait à bord de la Jeannette. Cependant Noros et Ninderman ne m'avaient nullement parlé de la hutte de Matvaïh; ils l'avaient complétement oubliée, et ce ne fut que plus tard, quand ils la visitèrent une seconde fois, qu'ils se rappelèrent y avoir fait halte. Cependant, outre le ceinturon, j'avais encore trouvé d'autres indices certains qu'un ou deux hommes au moins de la troupe de de Long s'étaient arrêtés dans cette hutte. Je me croyais donc sur les traces du capitaine.

»Mais cette journée me réservait une désagréable surprise. Quel ne fut pas, en effet, mon étonnement, quand, au moment de partir, mes conducteurs me déclarèrent qu'il ne nous restait plus de vivres. J'en avais pris pour dix jours en partant de Burulak, et nous étions en route depuis cinq jours seulement. Je leur demandai alors à quelle distance était le village le plus rapproché. Ils m'indiquèrent Upper-Boulouni (Boulouni du nord), à environ cent trente verstes dans la direction du nord-ouest. Je leur ordonnai de m'y conduire immédiatement. Nous partîmes et allâmes coucher à Khaskata. Le lendemain, nous poursuivîmes notre voyage et arrivâmes à Upper-Boulouni vers minuit. En route, nous avions visité la station de chasse de Cath-Couta, ainsi que huit autres huttes qui toutes étaient désertes. A Cath-Couta, néanmoins, nous avions trouvé une abondante provision de poisson et de viande de renne, mais pas la moindre trace de de Long.

»En arrivant à Upper-Boulouni, je fus frappé de l'importance de cette station, qui pouvait compter une centaine d'habitants. Le lendemain, un de ces derniers vint m'apporter un papier. Il me fit comprendre qu'il l'avait trouvé dans une hutte à cinquante verstes à l'est d'Upper-Boulouni. J'examinai ce papier: c'était un des records de de Long. On m'informa ensuite que deux autres papiers du même genre et un fusil avaient été trouvés dans les environs; on me promit de me les apporter le lendemain. En effet, le lendemain, on me remit le fusil et deux autres records. L'un d'eux, le plus important, avait couru grand risque d'être perdu. Il avait été remis à une femme qui, après l'avoir porté pendant quelque temps sous ses vêtements, l'avait jeté quand elle avait vu que l'écriture en était presque effacée. On eut donc beaucoup de peine à le retrouver.

»Ces records portaient les dates du 22 et du 25 septembre et celle du 1er octobre. J'y trouvai indiqués les points où de Long s'était arrêté, et par là j'appris qu'il avait continué sa marche vers le sud.

»Je fis venir les deux indigènes qui avaient trouvé ces notes pour les prier de m'indiquer la hutte où avait été rencontrée la première, et de m'y conduire. J'appris que cette hutte portait le nom de Bellock, et que la date de la découverte de ces papiers remontait à une douzaine de jours. Enfin, je sus aussi par ces indigènes que les trois records avaient été trouvés dans trois huttes différentes, distantes les unes des autres.

»Pendant la journée du 12, le temps fut si mauvais qu'il était impossible de songer à se mettre en route. Le lendemain, le temps était meilleur; mais, quand je me disposai à partir, j'éprouvai de sérieuses difficultés à me procurer des vivres pour mes hommes et pour mes attelages. Néanmoins, je parvins à faire comprendre aux habitants qu'il m'en fallait absolument. Comme il n'y avait dans le village que du poisson gelé, je fis ma provision personnelle, prenant un poisson pour chacun des vingt jours pendant lesquels je comptais rester absent, et dis à mes hommes d'en prendre le double pour eux et ensuite de se munir d'une quantité suffisante de nourriture pour leurs chiens. La question des vivres semblait donc tranchée, et je ne m'en occupai plus; or, quand il s'agit de charger les traîneaux, mes deux conducteurs y placèrent bien les vingt poissons que j'avais choisis, mais ils n'en prirent qu'un fort petit nombre pour eux et pas un seul pour les chiens. Je sus plus tard que les gens du village n'avaient réellement pas de vivres et m'avaient donné tout ce qu'ils avaient pu retrancher de leur provision. A ce moment, je l'ignorais complétement. Nous partîmes pour Bellock, où nous arrivâmes pendant la nuit. Le lendemain matin, au point du jour, me guidant sur les indications du record, je suivis la branche principale de la Léna septentrionale, en restant sur la rive droite jusqu'à la mer.

«Alors, marchant en toute hâte, je suivis la côte pendant cinq ou six milles, et, au grand étonnement de mes deux guides, je leur indiquai la hampe de pavillon que de Long avait plantée pour indiquer sa première cache. Ils furent encore plus surpris quand je leur dis ce que contenait cette cache. J'y trouvai le tout parfaitement installé sur un lit de broussailles, pour empêcher que les différents objets ne touchassent la terre, et recouvert d'un vieux sac-lit de chiffons et de lambeaux de toile à voile; mais le vent avait enlevé une partie de la couverture, que la neige avait remplacée. Je pris tous les objets qui se trouvaient là et les plaçai sur les traîneaux, à l'exception d'un aviron

»Voici le contenu de cette cache:

»Une caisse contenant des rebuts, une certaine quantité de médicaments;

»Une boîte pleine de menus objets (épices);

»Une caisse contenant des livres de marine et un sextant;

»Une boîte avec un chronomètre;

»Deux serviettes en cuir renfermant quatre livres de bord;

»Deux poêles de cuisine;

»Deux bouts de corde;

»Sept vieux hamacs usés;

»Un paquet de vieux habits;

»Une carabine Winchester, une carabine à répétition, toutes les deux brisées;

»Une boîte d'échantillons minéralogiques de l'île Bennett.

»Examinant ensuite les environs de cette cache, je remarquai que des glaçons étaient venus s'échouer à quelques mètres seulement. Je continuai à explorer la plage sur une longueur de cinq à six milles et jusqu'à un mille ou un mille et demi du bord pour retrouver le canot. Mais ce fut en vain, et la nuit arriva. Le vent commençait à souffler avec force; je pris le parti de retourner à Bellock avec tous les objets que j'avais trouvés. En y arrivant je fus fort étonné d'apprendre, de la bouche de mes conducteurs, qu'encore une fois ils n'avaient plus qu'un jour de vivres pour eux et pour leurs chiens. Force me fut donc de reprendre la route d'Upper-Boulouni pour prendre de nouvelles provisions et emmener les objets que j'avais trouvés. Arrivé là, je fis un choix de tous les objets de quelque valeur et je jetai les vieux sacs-lits, les vêtements, les bottes, en un mot tout ce qui ne valait pas la peine d'être emporté. Le lendemain le vent soufflait avec rage. Néanmoins je fis mes préparatifs pour partir, mais quand ils furent terminés, tous les conducteurs sauf un me déclarèrent qu'il était impossible de se mettre en route par un vent pareil. Leur ayant déclaré de mon côté que je partirais avec ou sans eux, ils consentirent tous à me suivre, et nous partîmes pour Osoktock, la pavarna ou hutte-abri la plus rapprochée de Bellock. De là je me rendis à Usterda, où avait été déposé le dernier des records de de Long que je possédais, et dans lequel celui-ci annonçait son intention de traverser le fleuve pour suivre ensuite la rive occidentale jusqu'à ce qu'il eût trouvé une station.

»Après avoir visité Usterda je me rendis à Okasché qui se trouve à un mille plus au sud, et j'y passai la nuit dans une hutte près de laquelle s'en trouvaient d'autres remplies de neige. Le lendemain je traversai le fleuve comme de Long l'avait fait et suivis la rive occidentale dans la direction du sud, d'après les indications fournies par le record. Noros et Ninderman m'ayant parlé de différentes huttes dans lesquelles le capitaine s'était arrêté avec sa troupe, et en particulier de celle où Erickson était mort je prévins les indigènes que je devais visiter toutes celles que nous rencontrerions depuis Usterda jusqu'à Matvaïh. Poussant ensuite au sud aussi loin que je supposai que la troupe du capitaine avait pu aller, je traversai de nouveau le fleuve pour visiter une vieille hutte délabrée et correspondant à la description que m'avaient faite Noros et Ninderman de celle où Erickson avait expiré. Je la visitai minutieusement sans y trouver le moindre indice qui révélât le passage de de Long et de ses gens. Je continuai donc ma route vers le sud en suivant la berge orientale du fleuve, sur laquelle je trouvai une seconde hutte en bon état. Je l'examinai encore avec soin à l'intérieur et à l'extérieur mais sans y trouver aucun vestige du passage de ceux que je cherchais.

»Le vent se mit ensuite à souffler avec fureur; mes compagnons me dirent alors qu'il était absolument nécessaire que nous nous mettions en quête d'un abri ou pavarna. Le plus rapproché était Sistergenek où nous passâmes la nuit. Le lendemain le vent soufflait avec la même rage, aussi mes compagnons étaient peu disposés à se mettre en route. Mais comme nous étions presque à court de provisions et qu'ils me disaient que ces tempêtes de vent duraient quelquefois dix jours de suite, je les pressai de partir. Ils me répondirent qu'ils iraient jusqu'à Kovino, hutte qui se trouvait à quarante milles plus loin. Arrivé en cet endroit je visitai soigneusement la hutte et ses abords, mais encore sans y trouver la moindre trace de mes compagnons disparus. Je commençai alors à comprendre que j'avais perdu leur piste.

»A cette époque je n'avais plus que trois ou quatre heures de lumière par jour pour faire mes recherches. En outre, je n'avais point à compter sur les gens du pays pour me fournir des vivres. Malgré l'incapacité où je me trouvais de me tenir sur les jambes, je pouvais néanmoins, quoiqu'à moitié désemparé, résister au froid et désirais poursuivre les recherches; mais les Tongouses qui m'accompagnaient refusèrent d'affronter plus longtemps la tempête. Ils m'assurèrent que si nous continuions de marcher en avant nous finirions infailliblement par périr de froid, eux et moi.

»Il me fallut alors céder et prendre le parti de retourner à Boulouni. Le temps était si mauvais que mes conducteurs refusèrent de quitter Kovino ce jour-là; je fus donc obligé d'y rester la nuit. Pendant la nuit, la tempête s'étant apaisée, nous eûmes une belle journée le lendemain. J'en profitai pour reprendre immédiatement la direction du sud avec l'intention de m'arrêter à Matvaïh. Le temps continuant à être beau, nous passâmes cette station sans nous y arrêter et poursuivîmes notre chemin pour aller camper plus loin. Nous nous arrêtâmes vers onze heures du soir. N'ayant point de tente nous creusâmes un trou dans la neige, où nous nous couchâmes pour dormir. Mais pendant la nuit s'éleva une terrible tempête accompagnée d'une neige épaisse, qui dura quarante-huit heures. Pendant tout ce temps nous n'eûmes pour nourriture que du poisson gelé et cru. Aussitôt que la tempête fut un peu calmée, nous nous remîmes en route pour Bulcour, distant de quatre-vingts verstes, et nous n'y arrivâmes qu'après dix-huit heures de marche.

»Pendant ce temps la tempête avait repris avec tant de violence que les chiens, ne pouvant avancer, se couchaient et poussaient des gémissements.

»En outre les traîneaux étaient si chargés avec les objets que j'avais trouvés dans la cache de Bellock, que les conducteurs furent obligés de faire le chemin à pied, tandis que moi-même, étant hors d'état de marcher, je restai sur l'un des traîneaux. Pour comble de malheur, à une vingtaine de verstes de Bulcour, nos deux traîneaux se brisèrent successivement. Nous étions alors au milieu des ténèbres de la nuit, ce qui fit perdre beaucoup de temps pour les réparer, et le jour allait poindre lorsque nous arrivâmes à Bulcour.

»Pour ne pas entraver notre marche plus longtemps, je pris le parti de laisser à cette station la majeure partie des objets que j'emmenais avec moi et de continuer notre route jusqu'à Kumah-Surka, d'où je renverrais mes compagnons chercher ce qui était resté en arrière. La distance entre ces deux localités est de cinquante verstes, que nous franchîmes en quatorze heures. Le lendemain je me rendis à Burulak par une route exécrable, et le surlendemain j'arrivai à minuit à Boulouni, après une absence de vingt-trois jours.

»En y arrivant j'y rencontrai encore Bartlett, Ninderman, Noros, Manson, Landertack et Anequin; l'impossibilité de se procurer des moyens de transport ayant empêché Danenhower de prendre plus de cinq hommes avec lui pour se rendre à Yakoutsk, il avait naturellement choisi les plus faibles et s'était mis en route avec eux immédiatement. Je pris donc des mesures pour le rejoindre avec ceux qui restaient et je quittai Boulouni le 1er décembre. Le 6 j'arrivai à Verchoyansk en même temps que l'ispravnik Ipatieff. Je comptais pouvoir y monter une seconde expédition pour reprendre mes recherches, mais n'ayant pu m'y procurer de provisions, et l'époque de l'année à laquelle nous étions ne permettant pas de faire de nouvelles tentatives; en outre, n'ayant que les 500 roubles que le général Tchernaieff m'avait envoyés, je me décidai à me rendre moi-même à Yakoutsk d'où, à tous les points de vue, je pourrais entrer plus facilement en communications télégraphiques avec le département de la marine. Toutefois je dois ajouter qu'avant de quitter Boulouni, j'avais promis au Cosaque commandant cette localité que s'il consentait à continuer les recherches et parvenait à trouver de Long et à rapporter les livres et les papiers de ce dernier, avant mon retour, non-seulement je lui rembourserais tous ses frais, mais je lui assurais encore une récompense de mille roubles. Je lui réitérai cette promesse par écrit à Verchoyansk, où je la fis traduire par l'exilé Léon; et la lui envoyai à Boulouni par l'ispravnik, en même temps qu'une carte et toutes les instructions que je pouvais lui donner.»

Ici s'arrête le récit fait par M. Melville à M. Jackson en ce qui concerne ses premières recherches. Pour le compléter, nous allons emprunter ce qui suit au rapport qu'il adressa au secrétaire de la marine dès son arrivée à Yakoutsk.

«La connaissance que j'ai acquise du pays, dit-il dans ce rapport, et les renseignements que m'ont fournis Noros et Ninderman ont fait naître en moi la quasi-certitude que de Long et ses compagnons se trouvent à l'ouest de la Léna, entre Sisteraneck et Bulcour. Ces deux localités sont séparées par une région nue et désolée, n'offrant au voyageur aucun moyen de subsistance sur une longueur de cent cinquante verstes. Pour organiser une expédition et explorer une région aussi étendue, il me fallait un personnel nombreux et l'appui spécial des autorités russes pour me faire obéir. C'est pourquoi je me suis décidé à venir jusqu'à Yakoutsk, afin de pouvoir envoyer des dépêches aux États-Unis et préparer, avec le concours des autorités russes, une nouvelle expédition pour repartir vers le nord.


»Par le prochain courrier je vous transmettrai des détails circonstanciés sur l'organisation de cette expédition et sur les plans que j'aurai adoptés. Arrivés à Boulouni, M. Danenhower n'ayant trouvé de moyens de transport que pour six personnes, prit avec lui les cinq hommes les plus faibles de sa troupe et arriva ici le 17 décembre. Les six autres sont arrivés avec moi hier soir, 5 janvier. Tous sont très bien portants à l'exception de M. Danenhower, qui souffre beaucoup des yeux, du timonier Jack Cole, atteint d'aliénation mentale, et du matelot Herbert Leach, qui a un gros doigt de pied gelé. Demain matin, M. Danenhower partira avec neuf hommes pour se rendre à Irkoutsk, d'où il gagnera les bords de l'Atlantique. Je garde avec moi H. Bartlett, mécanicien de première classe, et le maître d'équipage Ninderman. M. Danenhower emporte aux États-Unis les notes et les objets trouvés dans les différentes caches que j'ai visitées: je vous ai expédié aujourd'hui un télégramme pour vous en prévenir.

»En terminant, je dois signaler à l'attention du département la conduite ferme et courageuse du lieutenant Danenhower, qui, dans les moments les plus critiques, s'est prodigué pour sauver l'embarcation, et, dans maintes circonstances, m'a aidé de ses connaissances techniques. D'ailleurs, malgré la malheureuse circonstance qui l'a privé de son commandement légitime, l'accord le plus parfait a continué d'exister entre nous.

»La conduite de Joseph H. Bartlett, mécanicien de première classe, mérite aussi une mention spéciale. Son intelligence plus qu'ordinaire, sa bonne volonté à toute épreuve et son énergie, le rendent grandement recommandable.

»Enfin je signalerai le matelot Herbert Leach, qui, le jour de la tempête, est resté à la barre pendant onze heures consécutives, et qui ensuite, bien qu'ayant les pieds gelés et souffrant de douleurs atroces, s'est tenu à son aviron comme les autres, sans proférer un seul murmure.»

Au rapport de M. Melville était jointe la copie des différents records laissés par le lieutenant de Long, que nous allons reproduire ici.

Le premier de ces records a été trouvé par M. Melville, près du point où aborda la troupe de de Long, en abandonnant son embarcation:


«EXPÉDITION DU STEAMER ARCTIQUE «LA JEANNETTE.»

»Delta de la Léna, lundi 19 septembre 1881.

»La Jeannette, écrasée par les glaces, a sombré, le 12 juin 1881, par 77° 15' de latitude nord et 155° de longitude est. Les quatorze personnes ci-dessous dénommées faisaient partie de son équipage. Elles ont abordé ici le 17 courant. Dans le cours de l'après-midi, nous allons nous mettre en marche pour essayer d'atteindre une des stations situées sur les bords de la Léna.

»George W. de Long,
Lieutenant commandant.

»Quiconque trouvera cette note est prié de l'envoyer au secrétaire de la marine, avec une indication du temps et du lieu où il l'aura trouvée.»

(Suivait la traduction de cette note en cinq ou six langues différentes.)

Le record continuait:

«Un autre record a été déposé à environ un demi-mille au nord de l'extrémité méridionale de l'île Semenovski. Un poteau en indique la place. Au nombre de trente-trois personnes, officiers ou matelots, composant l'équipage de la Jeannette, nous avons quitté cette île, dans trois embarcations, le 12 courant (il y a une semaine). Dans la nuit qui suivit, nos embarcations furent séparées par un ouragan, et depuis nous n'avons plus revu les deux autres. En prévision d'un tel accident, les deux autres canots avaient reçu l'ordre de faire, chacun de leur côté, tous leurs efforts pour atteindre une des stations de la Léna, avant d'attendre les autres. Mon embarcation toucha terre le 16 courant au matin. Je suppose que nous sommes dans le delta de la Léna. Depuis notre départ de l'île Semenovski, je n'ai pas eu une seule occasion de vérifier notre position. Après deux jours d'essais infructueux pour atteindre le rivage ou pour entrer dans l'un des bras du fleuve, j'ai abandonné mon canot, et nous avons gagné la terre, en marchant à gué pendant l'espace d'un mille et demi, emportant avec nous nos provisions et tous nos effets. Nous allons maintenant, avec l'aide de Dieu, essayer de gagner par terre l'une des stations du bord du fleuve, qui se trouve, je crois, à quatre-vingt-quinze milles. Nous sommes tous bien portants; nous avons pour quatre jours de provisions, des armes et des munitions; nous n'emportons, en outre, que le livre du navire, des papiers, des couvertures, des tentes, et quelques médicaments; nous avons donc des chances de nous en tirer.

»George W. de Long,
Lieutenant de la marine des États-Unis.»


«Le second record fut trouvé, dans une hutte, par un chasseur yakoute, qui me le remit à Upper-Boulouni.

»George Melville,
Aide-ingénieur de la marine des États-Unis.


RECORD No 2

«Dans une hutte du delta de la Léna, à environ douze milles de la pointe du delta.
»Lundi, 26 septembre 1881.

»Quatorze hommes, officiers ou matelots, du steamer arctique la Jeannette, appartenant à la marine des États-Unis, sont arrivés ici hier soir, et vont continuer leur route vers le sud ce matin. On trouvera un record plus détaillé dans une boîte en fer-blanc, que nous avons suspendue dans une cabane située sur la rive droite du bras le plus large de la Léna, à quinze milles au nord d'ici.

»George W. de Long,
Lieutenant commandant.


«Le troisième record a été trouvé dans une hutte par un chasseur yakoute, qui me l'a remis à Upper-Boulouni.

»George Melville,
Aide-ingénieur de la marine des États-Unis.»


RECORD No 3.

«EXPÉDITION ARCTIQUE DU STEAMER «LA JEANNETTE.»

»Dans une hutte du delta de la Léna, supposée voisine de Tchobogolje.
Jeudi, 22 septembre 1881.

»Les noms suivants sont ceux de quatorze personnes ayant appartenu comme officiers ou matelots à l'équipage de la Jeannette; elles sont arrivées ici hier, dans l'après-midi, en venant à pied de l'Océan Arctique.

»Geo. W. de Long,
»Commandant de l'expédition, lieutenant de la marine des États-Unis.

»Quiconque trouvera cette note est prié de l'envoyer au secrétaire de la marine des États-Unis, en y joignant l'indication de l'époque et de l'endroit où il l'a trouvée. (La même note était traduite en six langues.)

»La Jeannette fut écrasée par les glaces et sombra le 12 juin 1881, par 77° 15' de latitude nord et 155° de longitude est, après vingt-deux mois de dérive à travers l'océan, au milieu d'une immense plaine de glace. Les trente-trois hommes, officiers et matelots, composant son équipage, ont traîné trois bateaux et leurs provisions, sur la nappe de glace, jusqu'au 76° degré 38' de latitude nord et 150° 30' de longitude est, où ils ont abordé sur une île nouvelle—l'île Bennett—le 19 juillet. De là, ils se sont dirigés vers le sud, tantôt dans leurs embarcations, tantôt en traînant celles-ci sur la glace, jusqu'au 10 septembre. Ce jour-là, ils abordèrent à l'île Semenovski, qui se trouve à quatre-vingt-dix milles au nord de ce delta. Le 12 septembre, ils en partirent ensemble avec leurs embarcations; mais pendant la nuit suivante, ils furent séparés par un ouragan. Depuis je n'ai revu ni l'un ni l'autre des deux autres bateaux, ni aucun des hommes qui les montaient. Ces derniers sont divisés comme suit:

»Le canot no 2 porte: le lieutenant Chipp, M. Dunbar, A. Sweetman, W.-S. Hornell, R. Star, H. D. Warren, A. P. Kuehne et P. Johnson.

»La baleinière: l'aide-ingénieur Melville, le lieutenant Danenhower, M. Newcomb, J. Cole, J. H. Bartlett, H. Wilson, S. Landertack, F. Manson, Charles Long Sing, Anequin et H. W. Leach.

»Mon embarcation ayant résisté à l'ouragan, découvrit la terre dans la matinée du 16 courant. Après deux jours de tentatives inutiles pour aborder, à cause des bas-fonds, nous abandonnâmes le canot pour nous rendre à gué jusqu'au rivage, en emportant nos armes, nos provisions et nos notes à douze milles environ du nord-est de ce point. Nous avons tous un peu souffert du froid, de l'humidité et du manque d'abri, et trois des hommes sont devenus boiteux; mais comme il ne nous restait que pour quatre jours de vivres, nous avons été obligés de nous rationner et de marcher quand même vers le sud. Le lundi 19 septembre, nous avons abandonné sur le rivage une partie de nos effets, que nous avons amoncelés au pied d'un poteau où on les trouvera. Les plus précieux sont un chronomètre, deux années du livre de loch du navire, une tente, etc., que nous étions complétement incapables de porter. Il nous a fallu quarante-huit heures pour franchir ces douze milles, à cause de nos malades. Ces deux huttes m'avaient paru une place convenable pour nous arrêter, pendant que j'enverrais le chirurgien et Ninderman en avant, pour nous chercher du secours. Mais la nuit dernière, nous avons tué deux rennes, qui nous donnent de la nourriture en abondance pour le moment, et nous en avons vu un si grand nombre d'autres, que nous sommes sans inquiétude pour l'avenir. Aussitôt que nos trois malades seront guéris, nous reprendrons notre route à la recherche d'une des stations de la Léna.»

«Samedi, 24 septembre, 8 h. du matin.

»Nos trois boiteux étant en état de marcher, nous allons reprendre notre voyage, avec des rations de chair de renne pour deux jours, autant de pemmican et trois livres de thé.

»George W. de Long,
Lieutenant commandant.»


«Le quatrième record a été trouvé dans une hutte, par un chasseur yakoute, qui me l'a donné à Upper-Boulouni.

»George Melville,
Aide-ingénieur de la marine des États-Unis.»


«Samedi, 1er octobre 1881.

»Quatorze hommes, officiers ou matelots, appartenant au steamer arctique de la Jeannette, de la marine des États-Unis, sont arrivés à cette hutte le mercredi 28 septembre. Ayant été forcés d'attendre que le fleuve soit pris par les glaces, ils se préparent à le traverser ce matin, pour gagner la rive occidentale et poursuivre leur voyage à la recherche d'une des stations de la Léna.

»Nous avons deux jours de vivres; mais comme jusqu'ici nous avons été assez heureux pour nous procurer du gibier, pour suffire à nos plus pressants besoins, nous envisageons l'avenir sans crainte.

»Tous les hommes de notre troupe sont bien portants à l'exception d'Erickson, à qui on a enlevé les orteils qu'il avait gelés. On trouvera d'autres records dans diverses huttes, sur la rive orientale de ce cours, que nous avons suivi en venant du nord.

»George W. de Long,
Lieutenant de la marine des États-Unis, commandant de l'expédition.»


Enfin, comme dernière annexe à son rapport, M. Melville y avait joint le commencement de dépêche que Kusmah, on se le rappelle, avait pour ainsi dire arrachée des mains de Ninderman à Kumah-Surka. Voici en quels termes M. Melville l'annonce au secrétaire de la marine:

«Ce papier est une copie de la note donnée à Kusmah, qui l'a apportée à Boukouff, où il me l'a remise. C'est la première nouvelle que j'ai reçue du canot no 1.

»George Melville,
Aide-ingénieur.»


«6 novembre.

«Steamer arctique Jeannette perdu le 11 juin. Abordés sur la côte de Sibérie le 25 septembre environ. Désirons secours pour retourner près du capitaine, du docteur et de neuf autres de nos compagnons.

»William C.-F. Ninderman,
Louis P. Noros.»


Aussitôt son arrivée à Yakoutsk, M. Melville s'empressa d'expédier via Irkoutsk le télégramme suivant au secrétaire de la marine à Washington, qui le reçut le 20 janvier:

«Ordres pour rester avec deux hommes, afin de recommencer les recherches en mars et pour que Danenhower et les neuf autres survivants retournent aux États-Unis. Danenhower a en partie recouvré la vue.

»Melville.»

Le secrétaire Hunt s'empressa de faire parvenir à Melville les ordres que celui-ci demandait.

En même temps que l'ingénieur Melville envoyait cette dépêche au secrétaire de la marine, et sans attendre la réponse de ce dernier, qui, nécessairement, ne pouvait lui parvenir de sitôt, il se mit activement à faire les préparatifs de sa seconde expédition. D'un autre côté, il s'adressait aux autorités russes, pour que des recherches fussent faites pendant l'hiver. Nous l'avons déjà vu donner des instructions écrites au Cosaque qui commandait à Boulouni, et lui promettre une forte récompense s'il trouvait de Long et ses compagnons; de même il expédia à l'ispravnik de Verchoyansk les instructions qui suivent et dont une copie fut envoyée par lui aux États-Unis, en même temps que son rapport et par le même courrier qui emportait sa dépêche à Irkoutsk.

Voici ces instructions:

«Je désire et c'est également le souhait du gouvernement des États-Unis d'Amérique et des promoteurs de l'expédition, que des recherches actives et incessantes soient faites pour retrouver mes compagnons des deux canots disparus. Le lieutenant de Long et ceux qui l'accompagnent, formant ensemble une troupe de douze personnes, seront rencontrés sur la rive occidentale de la Léna.

»Ils sont au sud de la petite station de chasse située à l'ouest de la hutte connue des Yakoutes sous le nom de Qu Vina.

»Ces hommes étaient dans l'impossibilité de venir aussi loin que Bulcour. J'ai déjà traversé cette région, mais en suivant la rive du fleuve. Il est donc nécessaire d'explorer plus attentivement et sur une certaine largeur les terrains élevés qui se trouvent en retrait du fleuve, aussi bien que la rive elle-même.

»J'ai déjà visité bon nombre de huttes et de cabanes; peut-être cependant, ne les ai-je pas toutes visitées: c'est pourquoi il est indispensable que toutes, grandes et petites soient fouillées pour y rechercher les livres, les papiers, et les corps des gens de cette troupe. Des hommes privés de vivres et mal vêtus auront naturellement cherché un abri dans les huttes qu'ils auront rencontrées sur leur chemin, et, s'ils sont épuisés, peut-être les rencontrera-t-on dans l'une d'elles.

S'ils se sont sentis incapables de porter plus loin leurs livres et leurs papiers, ils les auront laissés dans une hutte. Mais s'ils sont parvenus à les transporter au sud de la contrée qui s'étend de Matvaïh à Bulcour, on trouvera ceux-ci réunis en tas au pied de quelque objet placé de façon à attirer l'attention des gens envoyés à la recherche. Un mât ou une pile de bois aura été établi à côté ou au-dessus. Dans le cas où ces livres et ces papiers viendraient à être découverts, on devra les expédier au ministre américain résidant à Saint-Pétersbourg; cependant, s'ils étaient trouvés à une époque où l'on pût me les faire parvenir avant mon départ, je désire qu'ils me soient adressés.

»Quant aux cadavres qui viendraient à être découverts, je désire qu'il soient transportés sur un point central, et aussi près que possible de Boulouni. On les déposera côte à côte à l'intérieur d'une hutte pour qu'ils puissent être reconnus plus tard; ensuite la hutte devra être fermée soigneusement et recouverte d'une épaisse couche de terre ou de neige et rester dans cet état jusqu'à ce que des personnes envoyées d'Amérique arrivent avec les pouvoirs nécessaires pour prendre des dispositions définitives à leur égard. En recouvrant la hutte de terre ou de neige on devra le faire de telle façon que les animaux féroces ne puissent pénétrer jusqu'aux cadavres et les détruire.

»Les recherches pour le petit canot qui contenait huit hommes devront être faites depuis l'embouchure occidentale de la Léna jusqu'à celle de la rivière Jana et même au-delà de celle-ci. Jusqu'à ce jour on n'a reçu aucune nouvelle de cette embarcation. Mais comme les trois canots devaient se rendre à Barkin pour gagner ensuite l'embouchure de la Léna, il est naturel de supposer que le lieutenant Chipp, s'il a pu résister à l'ouragan, s'est dirigé sur ce point. Mais si, pour une cause quelconque, il n'a pu trouver une des embouchures de la Léna, il aura continué à longer, soit à l'ouest de Barkin, pour pénétrer dans le bras septentrional du fleuve, soit au sud, pour prendre une des entrées latérales de celui-ci. Si ce plan ne lui a pas réussi, il peut, chassé par le mauvais temps ou pour quelque autre cause, avoir été forcé de suivre la côte vers l'embouchure de la Jana.

»Des recherches actives et persistantes doivent commencer immédiatement pour être continuées jusqu'à ce que les hommes, les livres et les papiers soient retrouvés. On devra prendre un soin particulier à ce qu'une exploration minutieuse soit faite de la contrée où se trouve de Long et ses compagnons, dès le début du printemps, au moment où la neige commence à disparaître et avant la crue du fleuve. Un ou plusieurs officiers américains viendront, selon toute probabilité, à Boulouni pour participer aux recherches; mais les recherches dont il est question dans ces instructions devront être conduites indépendamment de toutes autres et faites sous la direction des autorités russes compétentes.

»George W. Melville.»


Quelques jours plus tard, le 10 janvier, Melville écrivit encore au secrétaire de la marine à Washington pour lui faire connaître le plan de la nouvelle campagne qu'il se proposait d'entreprendre:

Voici la lettre qu'il lui adressait.

«Yakoutsk, 10 janvier 1882.

»A l'honorable secrétaire de la marine, Washington.

»Monsieur,

»J'ai l'honneur de vous soumettre le plan de campagne suivant, que je me propose d'adopter, pour la recherche des hommes disparus des canots no 1 et no 2. Je vous adresse en même temps l'état des vivres et la liste des effets et autres objets qui nous seront nécessaires pour une absence de six mois. Toutefois, si nous étions forcés d'attendre dans le delta que le fleuve soit pris par les glaces pour revenir à Yakoutsk, ces provisions devraient être renouvelées par les autorités russes de cette dernière ville. Il est peut-être bon de vous prévenir en ce moment que toutes les provisions pour Boulouni et le delta y sont amenées à dos de cheval ou dans des traîneaux attelés de rennes, et que le trajet de 2,000 verstes qui sépare Boulouni d'Yakoutsk ne peut s'effectuer que pendant l'hiver; il serait donc possible que nous fussions obligés de rester à Boulouni ou dans les environs jusqu'au mois de novembre prochain.

»Les opérations de la recherche seront effectuées par trois partis. En voici le plan: Je me propose d'établir à Boulouni le dépôt de toutes nos provisions. Le centre de nos opérations sera aux Deux-Croix, près du mont Jai. L'un des partis se rendra à Sisteraneck, au nord, pour revenir en explorant le pays jusqu'aux Deux-Croix; le second explorera, en marchant vers le sud, la moitié du chemin entre les Deux-Croix et Bulcour; enfin le troisième partira de ce dernier point dans la direction du nord pour se rendre aux Deux-Croix. Ces trois partis peuvent explorer toute la contrée entre Sisteraneck et Bulcour dans les vingt jours qui suivront leur départ du dépôt. Cette exploration terminée, le dépôt sera transporté à Cathcontee, entre Sisteraneck et Ouvina; un des partis explorera le bras septentrional et le bras occidental de la Léna jusqu'à la rivière Olenek; le second descendra le bras nord-ouest, visitant la contrée jusqu'à Upper-Boulouni; enfin le troisième partira d'Upper-Boulouni, sur la côte nord-ouest, se dirigeant au sud-ouest à la rencontre du second parti. Les recherches pour de Long et Chipp seront alors terminées à l'ouest jusqu'au bas Olenek.

»Cette contrée explorée nous transporterons notre dépôt à Provarnia no 6, d'où deux partis se dirigeront au nord, l'un en explorant le bras septentrional de la Léna, l'autre en suivant la ligne des côtes est et ouest jusqu'à ce qu'il rencontre le premier, et tous les deux reviendront à travers les terres jusqu'à Provarnia, d'où ils transporteront le dépôt au no 18.

»De là un des partis fera le tour complet de l'île portant le no 18, se dirigeant d'abord au sud-est, puis au nord, pour tourner au sud-ouest et reprendre la direction de l'est afin de revenir à son point de départ; les deux autres exploreront la côte jusqu'à Barkin, et, à l'ouest, jusqu'au bras se dirigeant au sud-ouest vers Usterda, puis transporteront le dépôt à Bikoff pour explorer la ligne de côte au sud-est de ce point jusqu'au fond de la baie. Là les trois partis se partageront la besogne comme suit: deux d'entre eux se rendront en ligne directe jusqu'à la côte qui se trouve en face de Bikoff, de l'autre côté de la baie, où ils se sépareront pour opérer, l'un en remontant au nord et à l'est jusqu'au cap nord (cap Burkia) et revenir ensuite à Bikoff, l'autre en descendant vers le fond de la baie, où il rencontrera le troisième venant le long de la côte; après leur rencontre, ces deux partis reviendront également à Bikoff.

»Toutes ces explorations peuvent être achevées avant les inondations qui suivent la fonte des neiges; mais il sera nécessaire d'attendre la disparition des glaces avant d'essayer d'explorer en canot la partie de la côte qui s'étend jusqu'à la rivière Jana. En considérant la position qu'occupaient les trois embarcations avant que l'ouragan ne souffle du nord-est, il semble impossible que le second canot ait été porté par les courants à l'est de la Jana.

»Sur l'avis et du consentement du général P. Tscheniroff (?), j'ai engagé comme auxiliaires Buhokoff et un sergent cosaque du nom de Peter Kolenkin, le premier à raison de 100 roubles par mois, et le second à raison de 50; je dois, en outre, leur fournir les vivres et les vêtements pendant le temps des recherches. De plus, j'ai télégraphié à M. Sibiriakoff, le propriétaire du steamer la Léna, pour le prier de m'adjoindre M. Guenbeck, capitaine de ce navire, pour m'accompagner au delta, et m'aider dans les recherches. Les trois partis seront composés comme suit:

»Premier parti: L'aide-ingénieur Melville et le capitaine Guenbeck.

»Second parti: William C.-F. Ninderman et M. Buhokoff.

»Troisième parti: James H. Bartlett et le sergent Kolenkin.

»Chaque parti aura, en outre, un Yakoute pour conduire les chiens.

»Pendant l'été on peut se procurer de la chair de renne et du poisson dans le delta de la Léna. Je serai à Boulouni vers le 15 février, et je commencerai les recherches vers le 1er mars, c'est-à-dire aussitôt que les tempêtes du printemps le permettront.

»Vous trouverez ci-inclus la liste de nos provisions de bouche et la carte du delta de la Léna, sur laquelle sont marqués les points où nous établirons nos dépôts, etc.

»Le général Tchernaieff m'a promis que toutes nos provisions seraient rendues à Boulouni le 15 février. Nous partirons aussitôt que possible, comptant pour vivre sur les ressources de la contrée.

»J'ai l'honneur d'être, etc.

»George W. Melville,
»Aide-ingénieur de la marine des États-Unis».


Après l'envoi de ce plan de campagne, les préparatifs de l'ingénieur Melville ne furent pas de longue durée. En effet, le 27 janvier, il télégraphiait de Yakoutsk au secrétaire de la marine à Washington:

«J'ai l'honneur de vous informer que j'ai terminé aujourd'hui mes préparatifs et complété mes provisions de toute nature. Je quitterai Boulouni dans la journée pour me rendre dans le delta et poursuivre mes recherches. Notre convoi de vivres est parti depuis quatre jours, et, à moins de circonstances imprévues, je serai à l'embouchure du fleuve avant le 1er mars. Du 8 mars au mois d'octobre, aucun service postal régulier n'existant entre Boulouni et Yakoutsk, vous ne devrez pas vous inquiéter de moi ni de mes compagnons, si vous ne recevez pas de nouvelles pendant ce laps de temps. D'ailleurs, je vous tiendrai au courant de mes mouvements aussi souvent que je le pourrai.»

En effet, on ne devait pas recevoir de si tôt des nouvelles de Melville, et les mois de février, de mars et d'avril s'étaient successivement écoulés, lorsqu'enfin, le 5 mai, le télégraphe apporta les trois dépêches suivantes:


PREMIÈRE DÉPÊCHE.

«Station du Renne-Kenurack, district de Verchoyansk,
»10 avril 1882.

»Le bruit court, parmi les Tongouses, que cinq hommes ont été trouvés par les indigènes à l'embouchure de la Léna.

»Ils en dépeignent un comme portant un uniforme brodé d'or.

»Noros me dit que le capitaine de Long portait son uniforme sous son ulster au moment où il a débarqué.

»Je ne vous donne ceci que comme une rumeur, mais on doit se rappeler que les nouvelles se répandent avec une extrême rapidité parmi les Tongouses.

»Jackson.»


DEUXIÈME DÉPÊCHE.

«40 milles au-delà de Kenurack, 12 avril 1882.

»Une estafette cosaque vient d'arriver, apportant des dépêches annonçant que le corps du capitaine de Long et ceux de dix de ses hommes ont été trouvés réunis dans un même endroit.

»Cette estafette emporte des dépêches cachetées, que vous recevrez en même temps que celles-ci.

»Jackson.»


Ces dépêches cachetées, que contenaient-elles? Hélas, la confirmation pure et simple de la précédente. L'une était adressée au New-York Herald, et l'autre au secrétaire de la marine des États-Unis. Toutes les deux étaient identiques; en voici la teneur:


«Delta de la Léna, 24 mars 1882.

»J'ai trouvé le lieutenant de Long et ses compagnons tous morts.

»Tous les livres et tous les papiers ont été retrouvés.

»Je reste pour continuer à chercher la troupe commandée par le lieutenant Chipp.

»Melville.»

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