CHAPITRE XII.
Voyage de M. Jackson,
Correspondant du New-York Herald.
Départ de Londres. —Arrivée à Saint-Pétersbourg. —Visite au général Ignatieff. —Visite au général Anoutchine, gouverneur général de la Sibérie orientale —Une podoroschnaya de la couronne. —Témoignages de bienveillance du général Anoutchine. —M. Hoffman, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg. —Départ de Saint-Pétersbourg pour Moscou et Orenbourg. —Les chemins de fer russes. —Arrivée à Orenbourg. —Le propriétaire de l'hôtel de l'Europe. —Visite au gouverneur d'Orenbourg. —Le général Anoutchine a mis son propre traîneau à ma disposition pour faire le voyage jusqu'à Irkoutsk.
Conformément à vos instructions, je suis parti de Londres le 7 janvier, pour aller au-devant des survivants de la Jeannette dont quelques-uns ont déjà quitté l'embouchure de la Léna, pour retourner en Amérique. Après les avoir rencontrés je poursuivrai mon voyage jusqu'à Yakoutsk, et, au besoin, jusqu'à l'embouchure de la Léna. Dans ce dernier cas je me joindrai aux autorités russes, à qui je prêterai mon concours pour les aider dans l'accomplissement du devoir de courtoisie internationale que le czar a lui-même imposée à ses représentants de la partie nord-est de son vaste empire. Arrivé à Paris le lendemain 7, j'ai pris les nombreuses lettres adressées aux gens de la Jeannette. Le jour suivant j'étais en route pour Saint-Pétersbourg. J'ai dû m'arrêter pendant une demi-journée à Berlin pour y faire viser mon passeport à l'ambassade russe, de sorte que je n'arrivai que le 12, à 6 heures du soir, dans la capitale de l'empire russe, c'est-à-dire la veille du nouvel an.
Le moment était mal choisi pour un homme pressé; il me fallait, en effet, rendre visite au général Ignatieff, ministre de l'intérieur, et le jour du nouvel an est un jour de repos pendant lequel toutes les affaires publiques et officielles sont religieusement suspendues. Je devais, en outre, voir le général Anoutchine, gouverneur de la Sibérie orientale, alors à Saint-Pétersbourg et enfin m'occuper de tous les préparatifs nécessaires pour un voyage aussi long que celui que j'allais entreprendre au milieu des rigueurs de l'hiver.
Heureusement les excellences et les hauts dignitaires de l'empire se contentèrent d'un jour de congé. Dès le samedi matin, quelques minutes après dix heures, je pus donc rendre ma visite au général Ignatieff, qui me reçut de la façon la plus courtoise. C'est à peine si j'eus quelques minutes à attendre. Le général se souvenait de moi. Nous nous étions, en effet, rencontrés fréquemment pendant la campagne de Bulgarie, et ce fut sur cette guerre que roula d'abord la conversation, puis, naturellement, celle-ci tomba sur le voyage de la Jeannette et sur l'arrivée, à Saint-Pétersbourg, de la nouvelle du naufrage et de ses suites.
Le 14 janvier, si vous vous rappelez, on n'avait encore de nouvelles précises que du canot no 3, arrivé à l'embouchure de la Léna avec l'ingénieur Melville, le lieutenant Danenhower et neuf matelots. On savait aussi que deux matelots du canot no 1, dans lequel se trouvaient le capitaine de Long, M. Jérôme Collins, correspondant du Herald, le docteur Ambler et douze marins, étaient arrivés seuls à Boulouni. Ces deux hommes, Ninderman et Noros, venaient annoncer l'arrivée de la troupe du capitaine dans le delta, et en même temps chercher des secours. Quant au canot no 2, commandé par le lieutenant Chipp, on n'en avait absolument aucune nouvelle. Le général Ignatieff n'en savait pas davantage, car la nouvelle publiée par les journaux de Saint-Pétersbourg, qu'on avait découvert un canot contenant quatre cadavres, lui paraissait dénuée de tout fondement, absolument comme celle publiée dans les journaux de Moscou, que le canot no 3 avait été découvert par les gens envoyés à la recherche des naufragés, et qui n'avaient trouvé que des cadavres.
Le général me donna l'assurance qu'il m'aiderait de tout son pouvoir. Il me conseilla d'aller trouver le gouverneur général de la Sibérie orientale, et me remit une lettre pour le directeur des postes. Dans cette lettre, il priait ce fonctionnaire de me procurer un interprète. Il me fit ensuite le récit de quelques-uns de ses voyages en Sibérie, pendant l'hiver. Sa conversation fut fort intéressante, car le général est un beau conteur, qui s'entretient volontiers avec les correspondants de journaux sur toutes sortes de sujets autres que ceux qui touchent à la politique. Il me raconta que dans une circonstance il avait fait le trajet d'Irkoutsk à Orenbourg en quatorze jours, soit cent soixante dix milles par jour. Il est vrai que dans cette occasion il était mandé par le czar, pour affaires urgentes, et qu'il voyagea jour et nuit sans s'arrêter autrement que pour renouveler son attelage.
J'eus à m'applaudir de m'être rendu chez le général Ignatieff dès la première heure, car avant onze heures, les salons d'attente étaient encombrés d'officiers aux brillants uniformes, et de députations envoyées de villes éloignées, qui attendaient patiemment leur tour d'audience.
Ma seconde visite fut pour le général Anoutchine, gouverneur général de la Sibérie orientale. Celui-ci doit passer l'hiver à Saint-Pétersbourg, et n'a l'intention de retourner à Irkoutsk, siège de son gouvernement, qu'au mois de mai. Le but de ma visite était d'obtenir une podoroschnaya, ou laisser-passer pour la route d'Orenbourg à Irkoutsk et de demander au général, quelques indications pour la suite de mon voyage. Après avoir lu le récit captivant des aventures de Michel Strogoff, dans le roman de Jules Verne, qui, j'ai le regret de l'avouer, est le guide le plus connu et le plus suivi des voyageurs en Sibérie, je m'étais imaginé qu'Ekaterinbourg, tête de ligne du chemin de fer qui traverse l'Oural, était le point de départ ordinaire de ceux qui visitent la Russie d'Asie. Ce qui venait encore corroborer cette idée; je savais que la mission géographique, envoyée récemment de Saint-Pétersbourg pour étudier le cours de la Léna, suivait cette route. Mais le général Anoutchine m'apprit que cette voie n'était d'ordinaire suivie qu'en été. On laisse alors le chemin de fer à Nijni Novgorod pour prendre le bateau à vapeur jusqu'à Perm; là, on reprend la ligne ferrée d'Ekaterinbourg. En hiver, les voyageurs sont obligés de faire en traîneau la route de Kazan à Perm, et de suivre le lit du fleuve, ce dernier étant toujours glacé en cette saison. La voie ferrée qui doit relier ces deux villes et que les cartes portent indiquée par des lignes pointées n'est pas encore terminée. Le général Anoutchine m'expliqua en outre, que la mission géographique avait pris la ligne d'Ekaterinbourg de préférence à celle d'Orenbourg uniquement parce qu'elle devait rencontrer à Nijni Novgorod des facilités pour se procurer les traîneaux dont elle avait besoin pour transporter ses nombreux bagages, qu'elle n'eût pas rencontrés ailleurs. Il me conseilla donc de me faire préparer, pour le lundi suivant, un laisser-passer et tous les papiers dont je pouvais avoir besoin. Fidèle à sa promesse, il tenait à ma disposition, un passeport avec le sceau de la couronne, et quand j'y retournai le lundi, il me remit, en outre, une lettre dans laquelle il me recommandait aux autorités de toutes les stations que je devais traverser; enfin, il me dit qu'il avait télégraphié aux gouverneurs d'Orenbourg, de Tomsk et de Tobolsk pour les prévenir du jour probable de mon arrivée, et pour les prier d'inviter leurs subalternes à me rendre tous les services que je pourrais leur demander. Mais sa bienveillance ne devait pas s'arrêter là, comme vous le verrez tout à l'heure.
Le général Anoutchine semble, en vérité, avoir diminué de moitié les fatigues et les ennuis de mon voyage. Son télégramme à mis à mon service une véritable armée de hauts fonctionnaires et sa lettre finira d'aplanir la majeure partie des difficultés que je peux rencontrer dans mon voyage au delà d'Irkoutsk.
En face de tant de prévenances, vis-à-vis de moi, simple représentant du Herald, de la part du général Anoutchine, vous seriez sans doute tentés de croire que celui-ci aurait pu s'en prévaloir pour exiger de moi un tribut quelconque de reconnaissance; cependant il n'en fut rien, car il me déclara qu'en agissant ainsi il ne faisait qu'aller au-devant des désirs du czar, son maître. Le czar avait, en effet, donné l'exemple, car aussitôt l'arrivée de la nouvelle du désastre de la Jeannette, il avait fait télégraphier à Irkoutsk, et à Yakoutsk pour que tout soit mis en œuvre, afin de porter secours aux gens de l'équipage.
Peut-être me saura-t-on gré, de dire quelques mots du passeport ou podoroschnaya, qui me fut remis par le général et d'en donner la traduction. D'abord, je dirai qu'il y a trois sortes de podoroschnaya: la podoroschnaya des courriers, la podoroschnaya de la couronne avec deux sceaux, et la podoroschnaya ordinaire avec un sceau unique. Celle qui me fut remise, était une podoroschnaya de la couronne, c'est-à-dire avec deux sceaux; c'est celle qu'on donne aux hauts fonctionnaires qui voyagent sur les routes postales de l'Empire. Cette pièce m'octroyait le droit d'exiger des chevaux et d'en obtenir de préférence à tous autres voyageurs; sauf, bien entendu, les courriers du czar et les hauts fonctionnaires appelés à Saint-Pétersbourg pour affaires urgentes, comme dans le cas du général Ignatieff, cité plus haut. Ce passeport me permet donc d'exiger des chevaux dans toutes les stations de poste, et, au besoin, d'imiter l'exemple d'Ivan Ogareff, en faisant dételer ceux des traîneaux de personne n'ayant qu'un laisser-passer de troisième classe. Au nombre des avantages multiples attachés à ce précieux papier, se trouve, je crois, celui de réduire de moitié les frais de transport, réduction dont jouissent tous les heureux possesseurs d'une podoroschnaya de la couronne et les employés du gouvernement.
Voici maintenant la traduction de cet inestimable document:
PODOROSCHNAYA DE LA COURONNE
»Au nom de Sa Majesté impériale le czar
Alexandre Alexandrovitch, souverain de toutes
les Russies, etc., etc., etc.
»De Saint-Pétersbourg à Irkoutsk, on fournira, sans le moindre délai, à M. ***, correspondant spécial du New-York Herald, les chevaux dont il aura besoin, jusqu'au nombre maximum de cinq, pour lesquels il paiera le prix porté au tarif.
»Fait à Saint-Pétersbourg, le 4 janvier (16 janvier) 1882.
»Pour le chef de chancellerie et le gouvernement d'Irkoutsk,
»Gorew.»
Je joins à cette pièce la copie de la lettre que me remit le gouverneur général:
«Le porteur de la présente, M. ***, quitte Saint-Pétersbourg pour se rendre dans la Sibérie orientale, où il va secourir des gens de l'équipage du navire envoyé à la découverte du pôle, le steamer Jeannette, naufragé dans l'Océan Arctique.
»En conséquence, toutes autorités locales de la Sibérie orientale sont invitées à fournir, dans les limites de la loi et de leurs attributions, toute l'aide dont M. *** peut avoir besoin; elles devront spécialement faciliter, par tous les moyens, la rapidité de son voyage aller et retour; elles devront, en outre, satisfaire à tous ses désirs légitimes dans les conditions ci-dessus énoncées.
»Saint-Pétersbourg, 4 janvier 1882.
»Le gouverneur général de la Sibérie orientale, membre du conseil de l'état-major impérial,
»Général-lieutenant Anoutchine.
»Contre-signé: A. Ursaff, membre du conseil impérial et chef de la chancellerie des voyages.»
L'espace me manque pour vous donner la traduction d'une autre pièce que je crus aussi m'être absolument nécessaire pour acheter des armes à Saint-Pétersbourg. Depuis l'apparition du nihilisme, il est obligatoire d'avoir une permission spéciale du chef de la police pour acheter, se servir ou porter des armes. En sortant de chez le général Anoutchine, je me rendis donc, avec sa lettre, chez le général Kotsoff, qui occupe actuellement le poste de chef de la police. Celui-ci fut un peu surpris de se voir déranger ce jour-là, qui était un jour de fête, celui de la bénédiction des eaux de la Néva. Mais, au premier coup d'œil jeté sur ma lettre, il s'empressa de désigner un employé pour libeller le permis de port d'armes que je sollicitais. C'est en vertu de ce permis que je pus devenir l'heureux possesseur de deux revolvers, l'un pour moi et l'autre pour mon interprète; d'un fusil de chasse, pour le cas où je me trouverais en péril de mourir de faim, et d'une carabine à répétition Winchester, spécialement destinée à recevoir les loups affamés en quête de leur pâture ou les maraudeurs Kirghiz, si ces derniers s'avisaient de jouer le rôle de détrousseurs de grand chemin sur notre passage.
Je n'ai point encore parlé des mille attentions dont je fus l'objet de la part de M. Hoffman, notre chargé d'affaires à Saint-Pétersbourg. Il avait déjà expédié des lettres adressées aux gens de la Jeannette, en les recommandant au gouverneur intérimaire d'Irkoutsk; il m'en remit encore un paquet qui m'était expédié de Paris, ainsi que d'autres, et des télégrammes adressés à de Long, à Collins, etc. M. Hoffman a toujours montré le plus vif intérêt pour tout ce qui concerne la Jeannette. C'est par son intermédiaire qu'est entretenue l'active correspondance télégraphique, relative aux naufragés de ce navire, qui existe entre Saint-Pétersbourg et Washington. D'un autre côté, les autorités russes, m'a dit M. Hoffman, ont, en toutes circonstances et par tous les moyens possibles, montré les sentiments les plus cordiaux et la plus grande courtoisie dans tout ce qu'elles ont fait pour l'équipage de la Jeannette.
Lord Loftus était venu personnellement m'inviter à l'aller voir avant mon départ pour la Sibérie; mais, au milieu de la confusion causée par mes préparatifs, je n'ai pu, malheureusement, me rendre à cette aimable invitation.
J'ai reçu également la visite du chevalier Obreskoff, chef du cabinet particulier du général Ignatieff, qui venait, au nom du général et au sien, me souhaiter un heureux voyage.
M. Alexandre Weikoff, un des membres les plus connus de la Société impériale de géographie russe, est aussi venu à l'hôtel pour me donner de précieux renseignements sur la route que j'allais suivre et me remettre une lettre de recommandation pour ses confrères envoyés par le gouvernement pour étudier, au point de vue topographique, le cours de la Léna.
Je devais, pensait-il, rejoindre ces messieurs à Irkoutsk, et, à son avis, j'aurais pu continuer mon voyage en leur compagnie et descendre avec eux, en suivant le cours de la Léna, jusqu'à l'embouchure de ce fleuve. Mais je crains que ces savants ne marchent trop lentement. D'ailleurs, avant d'arriver à Irkoutsk, je ne peux dire ce que je ferai. Pour établir un plan, il me faut d'abord connaître le sort de la troupe du lieutenant de Long, que Noros et Ninderman ont laissé derrière eux; et ensuite il me faut également avoir un entretien avec Danenhower. D'après une dépêche que j'ai reçue aujourd'hui de Saint-Pétersbourg, celui-ci est attendu à Irkoutsk pour mercredi prochain. Il ramène avec lui neuf des survivants de la Jeannette. Comme je partirai mercredi également d'Orenbourg, il est probable que je rencontrerai le lieutenant Danenhower à Tomsk. Je lui ai d'ailleurs déjà télégraphié dans cette ville.
Enfin, je dois vous signaler la bienveillance des directeurs de la Banque privée de commerce de Saint-Pétersbourg. Ces messieurs ont bien voulu m'ouvrir des crédits dans leurs succursales d'Irkoutsk et d'Yakoutsk.
Le jour de la bénédiction des eaux de la Néva étant un jour de fête pendant lequel toutes les affaires sont suspendues, je fus obligé de surseoir à mes préparatifs pendant cette journée, qui fut presque entièrement perdue pour moi; je ne partis donc que le 19 au soir de Saint-Pétersbourg pour me rendre à Moscou. La distance entre ces deux villes est de 403 milles; comme nous étions partis à sept heures un quart du soir et que nous ne sommes arrivés qu'à dix heures du matin; nous avons donc mis quinze heures pour faire ce trajet. Le train pour Orenbourg part de Moscou à trois heures de l'après-midi; mais, bien que la distance entre ces deux dernières villes n'est que le double de la première, nous ne sommes arrivés que le lundi matin à une heure. Il est vrai, nous fûmes un peu retardés par la neige, mais le trajet aurait dû néanmoins être beaucoup moins long, et quarante-huit heures eussent suffi; mais les directeurs des chemins de fer russes, bien qu'ils aient adopté dans une certaine mesure le système des wagons américains, ne se rendent pas compte des avantages d'une marche rapide. Cependant, quelques-unes des modifications apportées par eux à l'agencement des wagons-lits sont excellentes et mériteraient d'être imitées, même en Amérique. Le fait que les Compagnies ne fournissent de garniture de lit autre que les matelas, ne mérite certes pas qu'on s'en plaigne, dans ces régions limitrophes de l'Asie, domicile et paradis des mouches et de la vermine que les marchands soignent amoureusement et emportent partout où ils vont. En vertu de cette sage mesure, chaque voyageur est donc forcé d'emporter sa garniture de lit; or, comme entre Moscou et Orenbourg les voitures sont chauffées à une température presque insupportable, on n'a guère besoin d'autre couverture qu'un shawl ou une couverture de voyage. Le plus grand désagrément qu'on rencontre sur cette ligne est d'avoir affaire à environ une demi-douzaine de compagnies différentes, de sorte que l'infortuné voyageur est obligé de changer de voiture à peu près toutes les huit ou neuf heures, assez souvent au milieu de la nuit, au moment où, dormant du sommeil du juste, son imagination l'emportait au milieu de rêves dorés. La chaleur est souvent tropicale dans les voitures, 17° Réaumur étant la température qu'on y entretient d'ordinaire, sans se préoccuper de celle du dehors, et justement la température est extraordinairement basse en Russie en ce moment: pendant tout le temps du voyage, le thermomètre était à peine au-dessus de 0°; cependant nous avons eu un léger commencement de dégel. Il est vrai qu'il a tombé beaucoup de neige, mais l'hiver a été exceptionnellement doux. A Saint-Pétersbourg, tout le monde se plaignait de ne pouvoir aller en traîneau. Les nouvelles venues du nord de la Sibérie y signalent également un hiver très doux.
En arrivant à Orenbourg, je me rendis, avec mon interprète, à l'hôtel de l'Europe, que je trouvai illuminé comme s'il n'eût été que neuf heures du soir. Le cuisinier était encore debout, et le propriétaire avait eu soin de faire chauffer ses meilleures chambres à la température réglementaire en Russie. Celui-ci, après avoir gourmandé ses garçons, qui, à son gré, ne montraient pas assez de diligence dans le service, vint nous donner quelques détails confidentiels sur son origine et sur les raisons qui l'ont amené à s'établir dans une ville comme Orenbourg. Il nous énuméra ensuite les nombreux avantages que présentait son hôtel sur un établissement rival, et tout cela, j'en suis certain, pour arriver à me faire accepter un bain qu'il me proposa pour le lendemain matin. J'acceptai volontiers sa proposition, mais quand arriva le matin, je n'avais pas encore terminé ma toilette que je fus surpris de voir entrer dans ma chambre un personnage ayant belle prestance et la tournure militaire. Après la courbette réglementaire, il s'annonça comme le maître de police, Ustimovitch,—c'est le chef de la police d'Orenbourg,—ajoutant qu'il avait reçu l'ordre de Son Excellence le gouverneur de se tenir à mes ordres et de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour me rendre agréable mon séjour en cette ville. Il me dit, en outre, que la veille au soir il s'était rendu à la gare pour me recevoir et m'y avait attendu pendant une heure. Je dois dire tout de suite que le colonel Ustimovitch ne cessa de me combler d'attentions, et que plus tard, pendant la journée, il nous accompagna (en personne) dans les différents magasins où nous désirions acheter des vêtements et des fourrures pour le voyage. Après le départ du colonel, on m'annonça un second visiteur: c'était un officier subalterne de la police militaire qui était placé à ma disposition. A onze heures, je me fis conduire chez le gouverneur afin de lui présenter mes hommages.
Je fus à l'instant introduit dans le cabinet particulier du général Ostiafaff, qui me souhaita cordialement la bienvenue. Il me dit qu'il avait reçu le télégramme du gouverneur général, et qu'il serait heureux de me rendre tous les services dont j'aurais besoin. Il me demanda si je désirais une podoroschnaya; mais, comme vous le savez, j'en avais une que m'avait remise le gouverneur général lui-même. Nous nous entretînmes quelques instants du sort de l'infortunée Jeannette, puis je fus fort surpris d'apprendre que le gouverneur général mettait à ma disposition, pour faire le voyage d'Irkoutsk, son propre traîneau, qu'il avait laissé à Orenbourg, et qu'il avait écrit au général Ostafiaff à ce sujet. Je m'empressai naturellement d'accepter cette offre. Ce traîneau, comme je pus m'en convaincre plus tard, était un spacieux et confortable véhicule construit avec soin et parfaitement aménagé pour nous protéger contre les atteintes du froid rigoureux que nous devions sans doute rencontrer. De plus, nous pouvions nous y étendre complétement pour dormir à notre aise pendant la nuit. Il eût été impossible de trouver un pareil traîneau à acheter à Orenbourg, et ceux que nous aurions pu trouver, quoique bien inférieurs, nous auraient coûté au moins de 200 à 400 roubles. Certes, les faveurs du gouverneur général ne s'arrêtaient pas aux paroles aimables ou aux lettres de recommandation. Au moment où j'allai prendre congé de lui, le gouverneur m'exprima le désir d'être tenu au courant des progrès de mon voyage, afin de me faire parvenir les lettres ou télégrammes à mon adresse qui pourraient arriver après mon départ.
J'ai télégraphié aujourd'hui au lieutenant Danenhower, à Irkoutsk, pour lui annoncer mon arrivée ici et le jour probable de mon départ. Je l'ai prévenu en même temps que je le rencontrerais probablement à Krasnoyarsk, qui se trouve à deux mille cinq cents verstes environ d'Orenbourg et à mille verstes d'Irkoutsk. Comme il a une troupe nombreuse avec lui, il ne voyagera sans doute que pendant la journée, tandis que, seul avec mon compagnon, je voyagerai jour et nuit; nous nous rencontrerons donc vraisemblablement au point que j'indique. J'espère qu'il ne me faudra guère plus de trois semaines pour arriver à Irkoutsk, et de seize jours, à raison d'environ deux cents verstes par jour, pour atteindre Krasnoyarsk. En mesures anglaises, la distance à franchir entre Orenbourg et Irkoutsk est approximativement de 2,300 milles. Si je dois me rendre à Yakoutsk, la distance totale entre Orenbourg et cette dernière ville est d'environ 4,500 milles; un autre millier de milles me conduirait aux bords de l'Océan Pacifique. J'emporte avec moi, outre des télégrammes et des communications confidentielles pour le capitaine de Long et le correspondant du Herald, les lettres suivantes:
| Noms des destinataires. | Lieux d'envoi. |
|---|---|
| Lieutenant de Long | Rondant. |
| Jérôme J. Collins, | New-York. |
| Lieutenant Chipp, | Brooklyn, Kingston, New-York (2). |
| Lieutenant Danenhower, | New-York, Washington (2), Carlisle, P. A; Georgetown, D. C. |
| Raymond L. Newcomb, | Salem (8), Boston (3), East, Glouces, Nenbury port. |
| Dr Ambler, | Baltimore. |
| Capitaine Dunbar, | New London com. (2). |
| Herbert Leach, | Boston, Penobscot (7). |
| James Bartlett, | Laona, New-York. |
| Henry D. Warren, | Philadelphia. |
| Louis Noros, | New-York (3). |
| Henry Wilson, | New-York. |
| Ingénieur Melville. | New-York, Phil. (2), Washington. |