CHAPITRE XIII.

Suite du voyage de M. Jackson.—De Orenbourg à Omsk[ [9].

Arrivée à Omsk.—Nourriture des voyageurs pendant le trajet.—Équipement d'un voyageur partant pour la Sibérie. —Provisions de bouche. —Attelage du traîneau. —Les petits chevaux sibériens. —Les routes sibériennes au mois de janvier. —La goëlette des steppes. —Ses allures. —Les traîneaux russes. —Leurs qualités. —Cinq heures d'immobilité au milieu des neiges sur la crête de l'Oural. —Efforts de notre attelage pour nous tirer de là. —Des loups, vrais ou imaginaires. —De la prétendue férocité des loups sibériens. —Notre mésaventure sur le sommet de l'Oural, n'est que le premier de trois châtiments que nous devions subir pour être partis un vendredi. —Second châtiment. —Les médecins tartares. —Cure merveilleuse. —Plaisir d'un voyage au milieu des steppes. —Curieux effets de neige. —Le roi Burran, dieu des tempêtes en Sibérie. —Malices de ce dieu. —L'époque des mariages. —Les maîtres de poste. —Une station d'hiver Kirghize. —La maison d'école. —Omsk et ses habitants.

Omsk (Sibérie occidentale), 6 février 1882.

Nous sommes arrivés hier à Omsk, capitale de la Sibérie occidentale, à huit heures quelques minutes. Notre voyage a duré deux cent vingt-huit heures consécutives, pendant lesquelles nous avons marché nuit et jour et franchi 1,540 verstes, soit environ 1,000 milles, sur les 2,700 qui marquent la distance entre Orenbourg et Irkoutsk. Ce long voyage, vu sa nouveauté, n'a nullement manqué d'intérêt pour moi. Le traîneau du général Anoutchine, bien que massif comme un brick hollandais, est un véhicule extrêmement confortable dans lequel, enveloppé de fourrures comme je l'étais, je n'ai nullement souffert de l'intensité du froid. Cependant, je crois que je n'aurais pu aller beaucoup plus loin sans prendre un peu de repos ou sans prendre quelque chaude boisson. Un homme peut supporter les froids les plus rigoureux lorsqu'il a une quantité suffisante de bonne nourriture pour entretenir la température interne, des vêtements chauds et de bonnes fourrures pour empêcher la déperdition de la chaleur créée et entretenue dans son propre corps. Mais pendant ce long voyage, nous n'avons trouvé que par exception des aliments fortifiants; depuis notre départ d'Orenbourg, nous n'avons guère mangé que de la soupe aux choux avec des tranches de viande bouillie qui avaient servi à la faire, du thé, du pain noir, et, de temps en temps, du lait bouilli pour notre déjeuner. Nous n'avons guère touché à ma provision de potages conservés, de beefsteaks froids et de sauces glacées. L'unique raison en est qu'il faut trop de temps pour les réchauffer; en outre, l'opération est souverainement ennuyeuse; de plus, nous n'avons, à la vérité, jamais été très affamés. Je préférais donc faire une ou deux étapes de plus avec une assiette de soupe aux choux ou un bol de lait chaud, plutôt que de perdre cinq ou six heures à étudier l'art de faire la cuisine en campagne. Si j'avais à faire un second voyage comme celui-ci, je crois que je serais tenté de toujours expédier en avant mon courrier accompagné d'un cuisinier français, et de me faire précéder ainsi d'une étape, d'abord, afin d'éviter l'insupportable ennui de me réveiller et de sortir de mon traîneau toutes les deux ou trois heures pour présenter ma podoroschnaya au maître de poste et lui payer d'avance le loyer de quatre chevaux pour l'étape suivante, et, en second lieu, pour trouver à manger le long de la route. Imaginez-vous, si vous le pouvez, que vous faites un voyage de neuf jours et de neuf nuits pendant lequel vous êtes forcé, à chaque station, d'abandonner le nid bien chaud que vous vous êtes fait dans vos fourrures, de sortir de votre traîneau, et, au milieu du froid intense d'une nuit glaciale, d'attendre pendant cinq ou dix minutes avant de pouvoir arracher le maître de poste à un sommeil de plomb, tout cela uniquement pour lui payer le prix de la course de ses chevaux que vous prenez pour un trajet de quinze ou vingt milles. Bien que cette désagréable corvée ne m'incombe pas à moi-même, je ressens une certaine commisération pour mon compagnon de plume, qui s'imposait cette pénible mission parce qu'il connaissait la langue russe et l'art de voyager en Sibérie. Mais, sauf ces misères inhérentes à un voyage dans cette contrée, notre route s'est faite jusqu'ici sans dangers et sans difficultés. La principale mésaventure qui nous soit arrivée est un arrêt forcé de cinq heures dans les amas de neige de l'Oural, et le seul contre-temps qui en soit survenu s'est borné à une couple d'oreilles et de joues gelées, et qui, heureusement, appartenaient à un de nos conducteurs, ou yemschiks, qui était sur le siège du traîneau.

Un coup d'œil sur le tableau des distances que nous avons parcourues entre Orenbourg et Omsk pourra vous donner une idée du côté le plus désagréable d'un voyage en Sibérie, et vous faire concevoir les souffrances qui attendent encore le lieutenant Danenhower et les neuf hommes qui l'accompagnent avant d'atteindre la première station de chemin de fer sur la frontière européenne. En vérité, quand je songe à la longueur du voyage que ces braves gens font en ce moment, je suis presque tenté d'en rester là de mon récit. Il n'est guère possible qu'ils puissent trouver des traîneaux aussi chauds et aussi confortables que celui mis si gracieusement à ma disposition par le gouverneur général; or, à moins qu'ils ne soient munis de bonnes fourrures, j'ai tout lieu de craindre qu'ils aient beaucoup à souffrir du froid, peu importe qu'ils voyagent pendant le jour ou pendant la nuit. Mais ce n'est que dans une prochaine lettre, lorsque j'aurai vu le lieutenant et ses hommes, et qu'ils m'auront fait le récit de leur expédition sur l'Océan Arctique et de leur voyage à travers la Sibérie, que je pourrai vous entretenir plus longuement à ce sujet.

Omsk se trouve à 1,000 milles ou 1,540 verstes d'Orenbourg, soit un peu plus du tiers de la distance de cette dernière ville à Irkoutsk. Nous avons fait en moyenne 150 verstes ou 100 milles par vingt-quatre heures: mais, dans les trois derniers jours, notre voyage a été beaucoup plus rapide que dans les cinq ou six premiers. Il faut attribuer la lenteur relative de notre marche, non pas tant aux amas de neige ou au mauvais état des chemins que nous avons rencontrés, qu'au temps consacré à préparer nos repas. Une heure perdue pour préparer notre déjeuner, une heure pour notre dîner et une heure pour notre souper nous donnaient un total de trois heures par jour ou l'équivalent de 30 milles. Je me suis donc vite décidé à laisser de côté les provisions et les friandises que nous avions apportées pour m'en remettre à la fortune du pot tout le reste de la route. Ensuite, par une distribution judicieuse de pourboires aux conducteurs, je suis parvenu également à réduire au minimum le temps passé aux stations, de sorte que le troisième ou le quatrième jour, nous avons fait 200 verstes par jour, et dans les vingt-quatre heures qui ont précédé notre arrivée à Omsk, nous avons franchi 235 verstes ou 150 milles, ce qui est une bonne allure, même en Sibérie. Dans les endroits où la route était bonne, nous avons souvent fait une verste en quatre minutes ou un mille en six, tout en conservant cette allure pendant quinze ou vingt milles consécutifs. Dans le district d'Orenbourg, c'est-à-dire d'Orenbourg à Troïsk, j'ai payé quatre kopecks, ou à peu près deux cents, par cheval et par verste; sur la route postale ordinaire, de Troïsk à Omsk, je n'ai plus payé qu'un kopeck et demi par mille et par cheval. Nous avions d'ordinaire cinq chevaux, à cause de l'épaisseur de la couche de neige qui couvrait la route. Quelquefois ce nombre a été réduit à quatre, mais fréquemment nous l'avons porté à six, et dans l'Oural nous en avons même eu jusqu'à huit pour nous tirer des amas de neige.

Les quelques jours que j'ai passés à Orenbourg ont été sérieusement employés à équiper le traîneau du gouverneur général. Nous avons eu, en outre, à faire l'achat de fourrures pour le voyage. Pendant tout ce temps, l'empressement à nous être agréable du chef de la police ne s'est pas démenti un seul instant. Quant à vous faire connaître les objets qui sont nécessaires à un voyageur s'embarquant pour la Sibérie, je n'ai pas de meilleur moyen que de vous faire l'énumération de mes emplettes.

Se tenir les pieds chauds étant le grand desideratum pendant un voyage en traîneau, j'avais acheté trois paires de chaussettes en laine pour protéger mes extrémités inférieures, qui, jointes à deux caleçons très chauds, des inexpressibles fort épais, et trois chemises en flanelle, devaient constituer la première enveloppe protectrice de mon corps. Une longue paire de bottes montant jusqu'aux cuisses, recouvertes elles-mêmes de bottes en feutre épais atteignant aux genoux, formaient le reste de mon équipement par en bas. Une longue redingote russe doublée de fourrure pour mettre sur la première enveloppe, et un large surtout en peau de renne garnie de ses poils à l'intérieur et à l'extérieur, complétaient l'accoutrement. Le surtout, bien que le moins cher, est le plus nécessaire de tous ces vêtements; avec lui, on peut braver les plus basses températures, car, étant imperméable à la chaleur, il empêche le corps de perdre la sienne propre, tout en opposant une barrière impénétrable au froid. Il est nécessaire de se protéger le cou et la tête autant qu'on le peut; j'avais donc acheté un cache-nez en laine d'Orenbourg pour me couvrir la gorge et les oreilles, ainsi qu'un bonnet très chaud comme coiffure, sur lequel je devais mettre un capuchon en poil de chameau tissé, tel qu'en fabriquent les Kirghiz. Ce dernier, auquel on donne le nom de baschlik, est hautement recommandé par le docteur Nordenskjold; au reste, il est en usage dans l'armée russe. C'est une coiffure chaude dont le bord antérieur peut, quand on veut dormir, être ramené sur la face, qu'il couvre en partie et préserve efficacement contre les morsures du froid le plus vif. Si j'ajoute à ce qui précède une couple de paires de gants bien chauds, j'en aurai fini avec la description de mon accoutrement, et je puis dire qu'ainsi cuirassé, je ne ressentis pas la moindre atteinte du froid pendant les quatre premiers jours du voyage, malgré que le traîneau restât ouvert. Par la suite, le nez fut la seule partie de mon corps qui eut à en souffrir, car cet utile appendice, qui fait l'ornement de notre visage, est très difficile à protéger, à moins de rendre la respiration difficile et embarrassée. Je fus, en outre, obligé d'acheter un grand tapis en peau pour couvrir le fond du traîneau, et toute une collection de coussins pour amortir les chocs et les soubresauts qu'on est toujours exposé à ressentir avec un véhicule de l'espèce du nôtre.

Comme provision de bouche, je m'étais muni d'une centaine de boîtes de potage conservé qu'il suffisait de faire dégeler et de chauffer; de quarante ou cinquante beefsteaks tout cuits; d'un petit flacon de cognac pouvant servir au besoin de thermomètre, si le mercure venait à se solidifier; d'un peu de beurre, de fromage, de quelques condiments, d'une poêle à frire, d'un pot à soupe, de couteaux, de fourchettes, etc. Nos provisions se congelèrent immédiatement, et, dans cette condition, pouvaient se conserver indéfiniment. Le fromage glacé et les condiments furent pour nous des ressources inappréciables dans les misérables stations de poste qu'on rencontre le long de la route. Nous n'avions ni vin ni bière; de l'eau froide ou du thé pendant toute la durée du voyage et, de temps à autre, du lait délicieux et des œufs frais furent les seules boissons que nous pûmes nous procurer.

Ainsi approvisionnés, nous partîmes, après que notre chargement eût été scientifiquement arrimé dans notre vaisseau des steppes par le propriétaire de l'hôtel de l'Europe, un Allemand des bords de la Baltique dont la maison peut être recommandée aux voyageurs qui se dirigent sur Orenbourg pour aller, soit en Sibérie, soit dans l'Asie centrale, car c'est de cette ville que partent les routes postales dans un grand nombre de directions. Orenbourg est aussi le centre des communications régulières avec Tashkend, dont la route est tout aussi fréquentée que celle d'Irkoutsk.

Nos préparatifs terminés, nous partîmes le vendredi matin. Cinq petits chevaux vigoureux étaient attelés à notre traîneau, un dans les brancards, deux autres à ses côtés (c'est l'attelage des troïkas) et deux de volée. Sur l'un de ces derniers était grimpé un petit garçon dont on n'apercevait que le manteau en peau de mouton et le capuchon de fourrure. Tout étant prêt, le conducteur, ou yemschik, monta sur le siège, tandis que deux cosaques à cheval nous attendaient pour nous escorter jusqu'à la sortie de la ville. Dès que le chef de la police nous eut fait ses adieux et nous eut souhaité bon voyage, le yemschik et le postillon firent retentir l'air de leurs cris. A ce signal, nos petits chevaux à la crinière hérissée baissèrent leurs naseaux jusqu'à terre et partirent à fond de train, enlevant le traîneau et nous emportant, au bruit du tintement joyeux de leurs grelots, jusqu'à la première station, éloignée de seize verstes. Leur ardeur ne se ralentit pas un seul instant. Ces vigoureux petits chevaux ne connaissent pas le trot; ils partent au galop, et si quelqu'un les active de temps en temps, le bout de l'étape est atteint en quelques minutes. Ce sont de braves et courageuses petites bêtes, au long poil, aux membres gros, laides à voir, mais souples comme des chats, rapides comme des cerfs, et d'une force surprenante. Avec elles, le fouet est inutile; il suffit ordinairement au yemschik, pour piquer leur susceptibilité, de faire entendre un juron amical ou de vanter, par des cris d'admiration, leur résistance à la fatigue et leur vitesse. Alors, ils bondissent et ne laissent guère voir qu'ils sentent le poids d'un traîneau quand la route est bonne.

N'allez pas cependant vous imaginer qu'un voyage en traîneau sur la neige des routes asiatiques ou sibériennes soit tout à fait aussi agréable qu'une promenade d'hiver sur la Cinquième Avenue ou à Central Park. Au début de la saison des neiges et des frimas, de petits trous se sont formés dans les routes des steppes; ces trous étaient insignifiants au commencement, c'étaient au plus de simples dépressions de niveau sur lesquelles les traîneaux passaient sans secousses bien sensibles. Mais l'hiver est la grande saison des voyages pour les caravanes de l'Asie centrale, et c'est à cette époque que des centaines de traîneaux, attelés de paisibles chameaux ou d'infatigables petits chevaux à long poil, de la plaine, s'alignent sur les routes qui conduisent à Orenbourg. En ce moment, ces traîneaux, lourdement chargés, ont passé en files interminables le long de ces routes, et quand le premier a rencontré une de ces ornières sur son passage, tous les autres l'ont suivi l'un après l'autre, de sorte que les petits trous de cet été sont aujourd'hui de véritables fondrières où les traîneaux plongent avec une impitoyable énergie. Les routes au-delà d'Orenbourg sont ainsi coupées par des ornières profondes pendant un grand nombre de milles, ce qui fait que votre traîneau subit le roulis et le tangage exactement comme entre Douvres et Calais.

Mais votre traîneau, cette goëlette des steppes, peut soutenir la gageure contre n'importe quel paquebot du Canal pour toutes espèces d'allures, et encore lui rendre des points pour un certain nombre de poses d'équilibre instable. Placez-vous à l'intérieur et comptez-les. Il y a d'abord le trou en avant, que vous reconnaissez quand votre traîneau s'élève comme les steamers du Canal et fait un plongeon furieux pour avoir le plaisir de se relever triomphalement, la seconde d'après, sur la crête de la vague suivante. D'autres plongeons moins hardis succèdent au plongeon désespéré que vous venez de faire avec votre véhicule, et vous finissez par vous imaginer que vous êtes revenu en terrain droit. Mais, pendant l'été, il s'est formé des ornières profondes comme des cavernes qui, vous pouvez en être sûr, n'ont point disparu de la surface du monde avec l'hiver, quoique la neige les ait recouvertes et nivelées. Soudain, comme si une vague d'une hauteur immense vous eût pris par le travers, vous roulez sur votre compagnon de voyage; vous vous imaginez alors être ignominieusement versé sur le côté de la route: pur effet d'imagination. Votre traîneau, après avoir fait une douzaine de mètres au plus sur le côté, reprend de lui-même sa position verticale et vous replace, avec un rude soubresaut, dans le sens de la perpendiculaire. Car si la construction des traîneaux russes est particulière, elle est cependant faite de manière à les empêcher de verser, sauf par un miracle, par un fossé ou par un précipice. Le traîneau proprement dit, sur lequel repose le corps du véhicule, est bâti entièrement en bois; les différentes parties sont assemblées entre elles par des joints bien faits et à grand renfort de cordes. Les patins, sans ferrure, sont très rapprochés,—à une distance de deux pieds et demi au plus. Mais ces traîneaux ont un appareil de sûreté, espèce de balustrade placée tout autour à environ un pied de terre, qui empêche tout accident. Le yemschik aura beau faire, il ne peut vous verser, et aucune collision sérieuse ne peut survenir pendant la route. Pendant la nuit, cette disposition présente des avantages spéciaux: vous rencontrez des caravanes sans fin; les conducteurs, depuis le premier jusqu'au dernier, sont tous endormis, tandis que votre yemschik, fier de son rang et ne tenant nullement à suivre, avec son traîneau, un des côtés de la route, continue à suivre la ligne droite, renverse tous les obstacles qui se trouvent sur son passage, et se maintient triomphant au milieu du chemin. Quelquefois les conducteurs de caravanes sont terriblement obstinés, mais il leur faut se résigner à voir leurs traîneaux lourdement chargés versés sur le côté de la route, au grand divertissement du yemschik, et sans trop de chagrin pour ces Asiatiques indolents, qui sont parfaitement accoutumés aux mauvais traitements que leur infligent les lords des routes postales.

Dans l'après-midi de notre second jour de voyage, nous atteignîmes la chaîne des monts Oural, ou, pour être plus exact, les derniers échelons de cette chaîne avant qu'elle ne s'abaisse pour disparaître presque complètement autour de la mer Caspienne et du lac Aral, non que je prétende par là qu'on doit faire fi des montagnes qu'on rencontre entre Orenbourg et Omsk, car elles s'élèvent encore à un millier de pieds au-dessus du niveau de la mer, mais leurs flancs arrondis, sans être entrecoupés de précipices, n'en sont pas moins assez dangereux pour les traîneaux. De routes, sur le penchant de ces montagnes, il est inutile d'en chercher; les caravanes de marchands, seules, y ont tracé des sentiers que le voyageur est forcé de suivre. De temps en temps, ces sentiers traversent la steppe, puis soudain font un détour à droite ou à gauche pour suivre le cours d'une rivière glacée, ou pour arriver plus loin au pied des montagnes. Juste en face de vous s'élève une colline insignifiante qui n'a pas plus de cent pieds d'élévation; les cris du yemschik vous préviennent que votre attelage va monter; celui-ci prend son élan, et les cinq ou six vigoureuses petites bêtes piquent une course sur le flanc de la colline et arrivent ainsi au milieu de la pente; mais il leur reste à atteindre le faîte. C'est alors que l'agilité et la sûreté de pied des petits chevaux sibériens se montrent dans tout leur jour, et que vous pouvez vous figurer que l'attelage qui vous traîne est composé de gros chats plutôt que de chevaux, car ils grimpent véritablement sur la pente inclinée. Après une heure ou deux de cet exercice, ils atteignent enfin la crête. L'heure du danger approche: la route contourne à mi-pente les flancs largement arrondis de la montagne; au moment où vous passez, elle est unie comme une glace, car une vingtaine de caravanes vous ont déjà précédé ce jour-là sur cette route. Soudain votre traîneau glisse rapidement sur le plan incliné où il est placé, et vous vous imaginez que le poids du véhicule va entraîner traîneau, attelage et tout le reste au bas de la pente. Rien de tout cela. Vos petits chevaux tournent brusquement leur tête vers le sommet, arrêtent le mouvement et reprennent leur route. Souvent il leur faut franchir plus d'un mille le long de la montagne en répétant nombre de fois cette manœuvre. Si, par hasard, les harnais étaient vieux et usés et venaient à se rompre, vous en seriez quitte pour une jambe ou un bras brisé, mais vous perdriez rarement la vie. Votre traîneau pourra glisser sur la pente et aller jusqu'au bas de la colline avec une vitesse vertigineuse, toutefois il ne sera jamais renversé.

Nous ne devions toutefois pas franchir les derniers échelons de l'Oural sans quelque aventure. Nous quittâmes la station, au pied de la chaîne, à cinq heures du soir, avec cinq chevaux attelés à notre traîneau. Le maître de poste jugeait ce nombre suffisant. Néanmoins, par précaution, il nous avait donné un postillon de renfort pour conduire la seconde paire de chevaux, car on avait changé la disposition de notre attelage, le cheval de brancards ayant été privé de ses deux acolytes, placés en avant. Le vent s'était élevé dans l'après-midi et soufflait avec violence au moment du départ. Nous nous trouvions alors en compagnie de deux marchands juifs qui, n'ayant aucun bagage dans leur traîneau, avaient réussi à nous suivre pendant une partie de l'après-midi. Il avait même été convenu que nous continuerions de marcher de conserve pour franchir le dernier chaînon de montagnes. Cette étape était, en effet, une des plus longues et la plus difficile de la journée: nous avions une vingtaine de milles à faire en plein pays de montagnes, et il nous fallait franchir la crête la plus élevée de la chaîne. Heureusement la nuit n'était pas sombre,—d'ailleurs, elle ne l'est jamais, dans ces régions couvertes de neige,—mais le vent commença à soulever toute cette neige, ce qui rendit l'air aussi opaque qu'un brouillard de Terre-Neuve. Ne pouvant plus rien distinguer le long de la route, nous nous installâmes commodément au fond de notre traîneau, ne laissant qu'une toute petite ouverture pour avoir un peu d'air pur; puis, semblables aux passagers qui, au milieu de la tempête, se réfugient dans leurs cabines, comptant sur l'habileté du capitaine pour les mener au port, nous abandonnâmes le soin de notre propre sûreté à l'adresse de nos yemschiks, et nous laissâmes conduire sans nous inquiéter des dangers que nous pouvions courir. Les mugissements de la tempête et le sifflement aigu de l'air qui pénétrait à l'intérieur du traîneau par la petite ouverture dont je viens de parler, couvraient tous les bruits du dehors, sauf le tintement des grelots et les cris répétés de notre yemschik en chef, qui encourageait son attelage, et ceux des postillons qui lui répondaient. C'était pour nous la seule preuve que nos conducteurs étaient toujours à leur poste. Vers huit heures, la température tomba presque subitement à 20° Réaumur au-dessous de zéro. De son côté, le vent redoubla de violence et semblait vouloir emporter le traîneau. Le son clair des grelots attachés aux harnais, qui jusque-là avait bercé nos oreilles de son agréable monotonie, se faisait bien entendre encore, mais ce n'était plus ce carillon joyeux et continu auquel nous nous étions habitués dans la plaine. De temps en temps, un amas de neige interrompait notre marche, mais nos courageuses petites bêtes repartaient après quelques minutes d'arrêt. Cependant ces échappées devinrent peu à peu de plus en plus rares, et finalement, juste au moment où nous allions atteindre la large crête de la montagne, les chevaux s'arrêtèrent net sans pouvoir avancer d'un pouce. Le conducteur descendit alors de son siège et vint nous prévenir que notre attelage était incapable de faire avancer le traîneau d'un pas de plus. Nous descendîmes, dans l'espoir qu'en l'allégeant de notre poids les chevaux pourraient le tirer de ce mauvais pas. La couche de neige qui couvrait le sol autour de nous avait trois pieds d'épaisseur et augmentait presque à vue d'œil. Quand le traîneau fut ainsi allégé, le yemschik se décida à faire une nouvelle tentative; peine inutile: les chevaux, quoique épuisés de lassitude, répondirent cependant avec courage à la voix de leur guide, et, comme s'ils comprenaient qu'on leur demandait un dernier effort, ils bondirent de toute la longueur de leurs traits; mais le traîneau resta immobile comme un terme. Les pauvres animaux enfonçaient dans la neige jusqu'au poitrail. Après plusieurs efforts simultanés, le désordre commença: chaque cheval se mit à faire des efforts individuels désespérés; tous tombaient les uns après les autres, mais se relevaient aussitôt pour recommencer, et semblaient décidés à succomber à la tâche plutôt que d'y renoncer. Mais, à la fin, le cheval des brancards tomba complétement épuisé et resta étendu dans la neige. Pendant tout ce temps, les conducteurs, connaissant bien leurs animaux, ne firent pas une seule fois usage du fouet; ils savent, en effet, que lorsque leurs chevaux renoncent à la besogne, malgré leurs cris et leurs encouragements, c'est qu'ils n'en peuvent plus.

C'est ainsi que le jeudi, à dix heures du soir, nous nous trouvâmes arrêtés sur la croupe la plus élevée de l'Oural, à dix milles de la station du versant opposé la plus voisine, au moment où une violente tempête déchargeait sur nous toute sa fureur. Dans cette position, il ne nous restait qu'à envoyer au village voisin chercher des hommes et des chevaux de renfort. Nous ordonnâmes donc à deux des postillons de s'y rendre à cheval et de revenir avec du secours dans le plus bref délai. Mais en voyant partir ses deux collègues, notre yemschik en chef parut pris d'une véritable terreur de rester seul avec les chevaux, et insista beaucoup pour obtenir l'autorisation de se joindre à eux. Peut-être eut-il raison. On savait, en effet, que des troupes nombreuses de loups rôdaient dans les montagnes, et des chevaux épuisés devaient certainement être un appât suffisant pour les attirer. Nous le laissâmes donc partir, et bientôt après nous vîmes disparaître chevaux et cavaliers derrière la crête de la montagne. Peu à peu, nous cessâmes d'entendre le tintement des grelots, et nous nous trouvâmes seuls pour veiller à notre propre conservation et à celle du traîneau du gouverneur. D'étranges idées remplissent l'esprit de gens laissés en pareille situation. Nous ignorions combien de temps il nous faudrait attendre du secours. Les hommes partis pour l'aller chercher ne rencontreraient-ils point des amas de neige plus considérables qui les empêcheraient de revenir nous porter assistance? Malgré ces pensées peu encourageantes, nous résolûmes de prendre patience et de nous tenir sur nos gardes. Nous tirâmes nos armes, bien déterminés, si les loups venaient à se montrer, à faire bonne contenance, et, s'ils nous attaquaient, à grimper sur le haut du traîneau pour nous y défendre jusqu'à la dernière extrémité. Comme le bruit du vent couvrait tous les autres, nous ne pouvions espérer entendre les hurlements de ces bêtes féroces s'ils venaient à s'approcher; nous devions nous tenir aux aguets. Tout à coup, nous aperçûmes, à travers le brouillard et à cent cinquante ou deux cents mètres, un petit point noir auquel notre imagination pouvait prêter n'importe quelle forme. Bientôt après, nous en distinguâmes un second que nous n'avions certainement point encore remarqué; puis plusieurs autres: c'étaient donc des loups, ou bien encore quelque buisson dont le vent avait enlevé la neige. Nous les surveillâmes attentivement; mais ils semblaient se mouvoir. Nous nous décidâmes alors à leur envoyer nos balles. Nous fîmes feu; mais les points noirs restèrent immobiles, soit que nos coups eussent porté juste,—ce qui est fort improbable,—soit que ces points ne fussent que de simples buissons plantés là pour indiquer aux conducteurs de traîneaux leur chemin au milieu de cette vaste nappe de neige. Lequel des deux était-ce? Il m'est impossible de le dire, quoique mon compagnon, qui a résidé pendant trois ans en Sibérie, soutînt mordicus que nous avions eu affaire à des loups. Malgré cette alerte, nous sentant fatigués à la longue et à moitié gelés, nous rentrâmes dans notre traîneau et nous nous ensevelîmes dans nos fourrures, pour attendre notre délivrance, sans plus nous préoccuper des loups que s'ils n'existaient pas. L'attente fut longue et pénible, car cinq heures s'étaient écoulées avant que nous entendissions le tintement des grelots dans le lointain. Peu de temps après, nous distinguâmes enfin, à travers le brouillard, un petit troupeau de chevaux traçant leur route au milieu du manteau blanc dont la montagne était recouverte, et les cris et les clameurs de nos hommes nous annoncèrent que nous allions être tirés de notre situation peu enviable. Une bande de paysans armés de larges pelles en bois suivaient nos libérateurs et venaient pour ouvrir une tranchée dans l'amas de neige où nous étions restés en détresse. Dix minutes d'un travail opiniâtre, et le terrain était déblayé devant nous. Nos postillons enfourchèrent leurs chevaux, et bientôt après on eût pu nous voir, dans notre véhicule, monter et descendre en bondissant sur le flanc de la montagne. Enfin, vers quatre heures du matin, nous atteignîmes la station voisine. C'était le dimanche. En arrivant, nous trouvâmes nos deux bons amis de la veille, les deux juifs asiatiques, endormis et ronflant bruyamment sur les deux seuls bancs inoccupés de la salle de la station. Ils nous avaient suivis, avec leur léger traîneau, jusqu'au moment où nous étions restés en détresse, puis, profitant des ténèbres, s'étaient dérobés tranquillement à notre vue; ils n'avaient pas même eu l'obligeance d'avertir le maître de poste de la situation critique où nous nous trouvions. Révoltés d'une semblable conduite, nous fîmes immédiatement changer nos chevaux, et nous les laissâmes là en leur souhaitant charitablement d'être bientôt pris dans un amas de neige et de n'en jamais sortir.

Maintenant revenons aux loups. Je suis forcé, malgré moi, d'admettre que ceux de Sibérie, ou plutôt de la Sibérie méridionale et de la province d'Orenbourg, n'ont pas l'habitude d'attaquer les voyageurs sur les routes.

Fieffés poltrons, ils peuvent hurler et suivre les gens isolés, mais en règle générale ils se bornent à attaquer pendant la nuit les basses-cours des fermes dans les villages, pendant le jour, à guetter un jeune poulain, un mouton écarté de son troupeau ou échappé à l'œil vigilant du pasteur nomade. Pendant toute la durée de nos longs voyages de nuit, nous n'avons aperçu que treize loups, non compris nos loups imaginaires de l'Oural. Trois jours après l'aventure que je viens de raconter, sur les sept heures du soir, pendant que nous étions occupés à admirer le paysage de neige au clair de la lune, mon compagnon s'écria: «En voilà!» Je regardai, et je vis onze de ces animaux, gros comme des renards arrivés à toute leur taille, qui traversaient tranquillement la route. Quand nous fûmes passés, ils s'arrêtèrent pour nous regarder sans témoigner la moindre crainte. Nous fîmes arrêter notre attelage, et, sortant du traîneau, nous eûmes le temps de prendre nos armes, de les charger et de faire feu avant qu'ils bougeassent, comme s'ils étaient indécis sur ce qu'ils avaient de mieux à faire: rester à portée de nos balles, où ils étaient relativement en sûreté, ou continuer leur chemin, peut-être au risque de se faire tuer. Plus tard nous en vîmes deux autres qui, après avoir traversé la route devant nous, attendirent que nous eussions fait feu sur eux, pour prendre leur course vers un endroit moins périlleux. Pour montrer combien les loups sont peu dangereux en Sibérie, j'ajouterai que rarement les conducteurs de traîneaux signalent leur présence. Le genre de chasse que leur font les paysans des contrées que nous avons traversées en est une autre preuve: quand ceux-ci désirent se débarrasser des rapines et des brigandages commis par ces carnassiers dans leurs basses-cours ou dans leurs troupeaux, ils s'arment d'un gros bâton puis montent sur leurs rapides petits chevaux, et s'en vont les assommer dans les steppes. Ceci est facile quand la neige est encore molle et n'a qu'un pied environ d'épaisseur, car le loup, bientôt épuisé, finit par perdre la respiration et s'assied sur la neige, où il attend tranquillement le chasseur, qui l'assomme avec son bâton. Quant à poursuivre les traîneaux, je suis porté à croire que les loups ne le font jamais sur les grandes routes suivies par les courriers. Le thème favori sur lequel un voyageur en Sibérie aime à broder est cependant de dépeindre la course échevelée qu'il a été obligé de faire, poursuivi par une bande de loups affamés; de raconter comment il a tué celui qui approchait son traîneau de plus près, et comment aussi (en dépit du proverbe) ces voraces carnassiers ont dévoré leur compagnon et leur guide, tandis que son yemschik, frappant à coups redoublés sur ses chevaux, leur faisait atteindre une vitesse vertigineuse, et à la fin déposait son voyageur en sûreté à la station voisine. Je sais que la relation d'un voyage en traîneau à travers la Sibérie manquerait de son principal attrait, s'il ne contenait le récit d'une pareille aventure; mais je sais aussi que les loups ne sont pas nombreux sur les routes postales de ce pays, ou, s'ils sont nombreux, ce sont des animaux assez poltrons pour ne pas faire courir au voyageur plus de danger que n'en offriraient des renards. Je suis même porté à croire que plus d'un chien inoffensif a péri, sacrifié à l'ambition de voyageurs avides d'avoir à raconter quelque aventure émouvante. A chaque station de poste, en effet, on trouve un certain nombre de ces bonnes bêtes, qui ressemblent assez à des loups. Ces animaux appartiennent à la station et sont peut-être les favoris des yemschiks eux-mêmes; ils aiment à suivre leur maître véritable ou d'adoption jusqu'à la station voisine et à revenir avec lui. Très souvent il peut arriver qu'un couple de ces chiens, n'ayant rien de mieux à faire ici-bas, se fourre dans la tête de vous servir d'escorte en galopant paisiblement le long du traîneau. Ils courent alors un grand risque de payer de leur vie cette innocente fantaisie. Gare à eux, en effet, si le voyageur vient à les apercevoir pendant la nuit, car à la vérité, la mort d'un chien ne peut-elle pas, tout aussi bien que celle d'un loup, servir de thème à une imagination fertile pour broder sa petite histoire émouvante? Pour moi, je vous dépeins les loups tels que je les ai vus jusqu'à présent. Si plus tard, je viens à rencontrer sur ma route quelques-uns de ces colosses décharnés décrits par certains voyageurs, alors peut-être aurai-je à changer complétement de langage à leur sujet.

Aux yeux de mon compagnon de voyage, la mésaventure qui nous était survenue sur le sommet de l'Oural n'était que le juste châtiment de l'acte sacrilège que nous avions commis en partant un vendredi. Cette révélation ne laissa point d'exciter mon hilarité. «Attendez et vous verrez, continua-t-il en souriant à son tour, nous aurons trois accidents au moins avant d'obtenir le pardon de cette faute.»

L'incident suivant parut lui donner raison, car le second châtiment ne devait pas se faire attendre. Nous étions au dimanche; ce jour-là nous arrivâmes vers midi à Bamsaja, qui est la première station après Orsk. Étant pressés par la faim nous nous y arrêtâmes avec l'intention de dîner. Comme le maître de poste n'avait rien à nous donner, nous nous décidâmes à puiser dans nos provisions, où je pris une boîte de potage préparé, et, pendant que mes compagnons s'occupaient de la vaisselle et de la batterie de cuisine, je me mis en devoir d'ouvrir cette boîte. J'avais fait à Orenbourg l'acquisition d'un instrument spécial pour ce genre d'opération. L'instrument, il est vrai, était des plus primitifs, et je n'avais jamais fait d'apprentissage; mais je dus cependant m'y prendre avec une maladresse peu ordinaire, car, en finissant de détacher le couvercle de la boîte, je me l'enfonçai jusqu'aux articulations des deux doigts de la main droite. Cette blessure fort douloureuse laissait échapper beaucoup de sang. L'hémorrhagie devint même si abondante, que je commençai à craindre de perdre pour longtemps l'usage de mes deux doigts, d'où serait résultée pour moi l'impossibilité d'écrire. «Allons, me dit mon compagnon, je ne connais qu'une chose à faire en cette circonstance. Voulez-vous que j'envoie chercher le médecin tartare du village? Ces gens font des cures réellement remarquables. Étant à Irkoutsk, j'ai moi-même été guéri d'érysipèles aux pieds, par un de ces médecins, lorsque tous les docteurs m'avaient abandonné.»—«Très bien, lui répondis-je, appelez qui vous voudrez, homme ou femme, peu m'importe, dès lors qu'il pourra arrêter le sang.»

Ce sont d'étranges personnages, ces docteurs de village, ordinairement d'origine tartare, chez qui l'art de guérir se transmet de génération en génération d'une façon toute particulière. Un homme, par exemple, ne révèle point son secret ni ses formules, à ses enfants mâles, mais à ses filles; et celles-ci, à leur tour, ne les transmettent qu'à leur descendance masculine. Le docteur fut trouvé plus promptement que nous ne l'avions espéré, le maître de poste nous ayant dit que le yemschik qui devait nous conduire à la station voisine, s'était rendu fameux par ses cures. On le fit appeler; c'était un homme encore jeune, vêtu de peaux de moutons grossières, mais d'un abord et d'un aspect agréables. Il entra dans la salle, examina mes blessures pendant un moment, puis demanda à mon compagnon mon nom et celui de mon père: «Ivan Ivanovitch, c'est-à-dire Jean fils de Jean, lui répondit celui-ci, ajoutant que j'espérais être complétement guéri dans deux jours.» Ainsi renseigné sur mon nom et sur ma parenté, le paysan posa un de ses doigts sur l'extrémité de mes doigts blessés. Il leva les yeux au plafond, murmura à demi-voix une prière ou formule mystérieuse, dans un jargon tartare, auquel je ne compris naturellement rien. Je pus cependant distinguer les deux noms Ivan Ivanovitch, ce fut tout. Il ajouta seulement que mes blessures seraient guéries dans le délai fixé. Je jetai les yeux sur mes deux doigts, dont le sang avait coulé jusque-là avec tant d'abondance, qu'il s'en était formé une petite flaque sur le plancher, et je fus fort étonné de voir l'hémorrhagie arrêtée comme par un effet magique. Une ligne rouge de sang s'était déjà formée entre les lèvres des deux coupures. J'étais stupéfait, mais le fait était là. «Rien de plus?» demandai-je. «Rien du tout», me répondit le paysan; tenez votre main tranquille et les blessures vont se fermer. Je pris cependant la précaution de placer une petite pièce de coton-laine sur les coupures et d'envelopper mes doigts dans un mouchoir. Deux jours après, les lèvres des deux plaies étaient presque complétement reprises, et je pouvais recommencer à me servir de mes doigts pour inscrire mes notes sur mon carnet. Au moment où j'écris cette lettre, deux petites raies rouges sur les articulations de mes doigts, indiquent seules que j'ai été coupé en cet endroit. La guérison a été si parfaite, que mes doigts sont aussi souples aujourd'hui qu'ils l'étaient huit jours avant que je n'essayasse d'ouvrir la malheureuse boîte.

Cette petite histoire pourra paraître un peu bizarre et indigne d'être rapportée; car peut-être est-il ordinaire que des coupures dans les articulations des doigts se ferment d'elles-mêmes en deux jours, et d'une manière si complète, qu'on peut se servir de sa main pour écrire sans ressentir la moindre douleur et sans craindre de voir la plaie se rouvrir; c'est ce que j'ignore. Cependant, hier, je montrai les cicatrices de mes doigts à un docteur allemand, qui habite Omsk, et il ne put s'empêcher de reconnaître que la guérison s'était opérée avec une rapidité vraiment remarquable, ajoutant que les déchirures de ce genre sont généralement très gênantes pendant dix ou quinze jours; au reste, il m'avoua que les praticiens du pays reconnaissent parfaitement la puissance mystérieuse que possèdent les médecins indigènes. Naturellement je n'entrerai point dans la discussion de ce sujet au point de vue psychologique.

Un voyage en traîneau d'un millier de milles à travers les steppes immenses de la Sibérie n'est point aussi dépourvu de charmes qu'on pourrait se l'imaginer. D'abord le carillon joyeux des grelots attachés aux harnais de votre attelage, auquel votre oreille s'habitue, vous procure un certain sentiment de plaisir; ensuite quelle jouissance de se sentir emporté dans l'espace avec une rapidité vertigineuse pendant des jours et des nuits! Il est vrai que, quand les vents, perdant leur violence furieuse, cessent de chasser devant eux les nuages de neige à travers les steppes, que la tempête s'est apaisée et que le soleil brille pendant toute la journée dans un ciel pur et sans nuages, le jour se passe dans une lugubre uniformité; vos yeux se fatiguent à se promener sans cesse sur une plaine de neige d'une blancheur éblouissante, mais votre imagination n'est jamais oisive. L'immensité de cette nappe blanche vous semble un vaste océan dont la surface a été glacée subitement et maintenue avec les milliers d'accidents qu'elle présentait à ce moment. Les longs sillons qui roulent l'un après l'autre et les lames à la crête déchiquetée, tout s'y trouve. Une longue file de buissons ou de végétaux nains, vous représentent la population d'une plage de bains pendant l'été, et vous pouvez aisément vous figurer pour un instant, vous trouver en face de Manhattan Beach avec ses nombreux baigneurs. Quand le soleil disparaît de l'horizon, l'immense mer de neige, qui se prolonge à l'infini, se trouve, pour un instant, environnée des teintes les plus vives, et le ciel, depuis l'horizon jusqu'au zénith, revêt toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Ici, point de ténèbres, point de nuit. Le soleil a disparu, mais la couleur de la neige vous permet de voir au loin de tous côtés. Alors la lune se lève et montre son orbe petit et insignifiant, mais brillant et froid comme une étincelle électrique. En face d'une telle lune, le poète a pu dire:

La lune a suspendu sa lampe au firmament,

car, par rapport à tout ce qui vous entoure, elle ressemble au globe d'une lampe électrique, suspendu seulement à quelques centaines de pieds de la surface de la terre, à un demi-mille de distance. Vous avez peine à reconnaître en elle votre vieille amie la lune, qui, dans les climats plus chauds, inonde de sa douce lumière les bois et les vallées, et entoure d'une auréole la tête des amoureux dans leurs promenades sentimentales au milieu des jardins, des moissons, ou sur le bord des rivières, des lacs ou de la mer. Ici, elle est brillante sans éclat, et paraît si près de vous, qu'elle semble prête à vous tomber du ciel sur la tête. Indifférente aux amours, au moins pendant le long hiver de la Sibérie, elle éclaire le voyageur et lui indique sa route. Mais vers le matin, d'épais brouillards qui semblent s'élever subitement, obscurcissent sa lumière et vous empêchent de voir à vingt mètres. Ces brouillards, d'un froid pénétrant, durent jusqu'au lever du soleil, qui les dissipe à mesure qu'il monte sur l'horizon. Les effets d'optique auxquels on assiste alors sont réellement curieux: car ces brouillards intenses donnent aux objets les plus rapprochés une forme et un aspect vraiment fantastiques. Plus curieuses encore sont les formes bizarres qu'affectent les petits bouquets de broussailles et de ronces rachitiques plantés à cinquante mètres de distance les uns des autres des deux côtés du chemin, entre Orenbourg et Omsk, surtout au moment du crépuscule. La neige amoncelée au pied des buissons, représente toutes sortes d'animaux vrais ou fantastiques, qui semblent garder un air farouche. On dirait les éléphants qui bordent la chaussée conduisant aux tombeaux des empereurs de Chine. A côté, de petites touffes d'arbrisseaux affectent la figure de gnomes amis ou ennemis, tandis que les saules à la taille élancée, vous représentent les silhouettes les plus fantastiques et les plus ridicules de personnages efflanqués, et vous retracent les profils de personnes connues ou dont vous avez vu la caricature. Ainsi ces deux saules qui se croisent à la moitié de leur hauteur et se courbent en avant sous le poids de la neige qui surcharge leur tête, vous représentent-ils autre chose que Henry Irving, vêtu de son costume d'Hamlet? Voyez comme il marche à grands pas pour vous suivre. Son voisin ne peut être qu'un garde du corps efflanqué, avec sa coiffure grotesque, marchant à ses côtés, pour lui servir d'escorte et le protéger.

Curieux aussi sont les phénomènes musicaux d'un traîneau en mouvement. Ceux-ci vous permettent, surtout pendant la nuit, de supputer les degrés de la température extérieure. Ne voyageant pas pour la science, j'ai naturellement négligé de me munir de baromètres, de thermomètres aussi bien que de chronomètres, et je ne possède qu'un thermomètre de poche, acheté à Orenbourg, et dont l'échelle s'arrête à 30° Réaumur au-dessous de 0°. Mais depuis trois nuits déjà, le mercure nous refuse ses indications au-delà de 30° au-dessous de zéro; il nous faut attendre la congélation de notre flacon de cognac, pour recommencer nos observations thermométriques. Toutefois ce ne sera que vers 40° Réaumur que nous pourrons avoir quelques indications sûres. Encore ne sera-ce qu'un jour que ces indications pourront nous être d'une utilité constante. Heureusement, pour les températures de 12 à 20°, nous avons un thermomètre naturel, qui marque ses données par des sons et n'en est pas moins intéressant. Les patins de notre traîneau, en glissant rapidement sur la surface cassante de la neige, rendent, aussitôt que le thermomètre est descendu à 12° Réaumur, un son tout particulier. Quand vous êtes assis dans le traîneau, vous croyez entendre, à un mille de distance, une meute innombrable qui tient la bête aux abois, pendant qu'au-dessous de vous, les sons sortent distinctivement. A la voix plus grave et plus sonore des vieux chiens, se mêlent les glapissements clairs et flûtés des jeunes chiennes; mais le tout forme un concert que les sifflements du roi Burran ne peuvent couvrir. Il vous est facile alors, quand vous êtes chaudement enveloppé dans vos fourrures, et si vous êtes à moitié assoupi au fond de votre véhicule, de vous imaginer que toute la meute du Wild Huntsman d'Odenwald, s'est rassemblée sous vous et tout autour de votre traîneau pour vous escorter et vous protéger.

Mais arrivons au roi Burran, ce parent éloigné du Blizzard de l'ouest, et le grand ogre des voyageurs en Sibérie. Ce vent malfaisant semble se réjouir quand, à son arrivée, il trouve la terre couverte de légères particules de neige glacée toutes prêtes à être enlevées et balayées de-ci, de-là, au gré de ses capricieux désirs. Aussitôt, il révèle sa joie diabolique par tous les méfaits qu'il peut commettre sans entraves ni conteste. Appelant à son aide ses compagnons, toute la famille des Burrans s'en mêle. D'abord, de son souffle puissant, maître Burran promène à son aise, par toute l'étendue des plaines immenses, les particules de neige qu'il rencontre, comme s'il se proposait de niveler toute la contrée et de la couvrir d'un linceul d'une affreuse monotonie. C'est ainsi qu'il pousse la neige sur les routes postales jusqu'à ce qu'elle y atteigne le niveau de la plaine environnante, berçant son stupide esprit de l'illusion que les conducteurs de traîneaux perdront leur chemin et resteront en détresse dans quelque banc de neige. Mais la ruse est éventée, et des buissons de broussailles qu'il ne peut couvrir ont été plantés le long de la route entière, de sorte qu'en hiver le yemschik peut conduire son traîneau avec autant de sécurité qu'au milieu de l'été. «Ah! pense en lui-même ce génie du mal, il existe un endroit auquel ces stupides humains n'ont pas songé: cette route qui traverse le bois, là-bas, je la bloquerai, et cet imbécile de yemschik aura un détour de quatre ou cinq verstes à faire pour reprendre son chemin.» Aussitôt dit, aussitôt fait: la route est bloquée, et maître Burran court en fredonnant au village voisin. «Bon! se dit-il, une station de poste. Ah! le voyageur veut traverser les rues pour aller prendre son relais de chevaux! je les lui chaufferai!» Et d'amener toute la neige qu'il peut enlever de la plaine pour la rassembler en monceaux énormes dans les rues du village et contre les maisons des paysans. «Voyons, si nous faisions d'une pierre deux coups, nous aurions non-seulement rendu le chemin difficile pour le voyageur, mais nous aurions aussi donné à ces misérables paysans quelque chose de mieux à faire que d'aller l'aider à dépêtrer son traîneau de la neige. D'ailleurs, les troupeaux de ces braves gens grelottent derrière leur abri de planches. Quarante degrés Réaumur, n'est-ce pas trop pour ces pauvres bêtes? Nous allons leur donner une belle couverture blanche qui les tiendra chaud.» Ainsi dit, ainsi fait. Maître Burran emplit de neige les cours des fermes, jusqu'à ce que le niveau de celle-ci atteigne le faîte des maisons, et, le lendemain, les pauvres paysans sont obligés de retirer leurs bestiaux de dessous la couche de neige, où quelques-uns sont déjà morts. Ceci fait, maître Burran, content de lui-même, s'en va, pour passer le temps, amonceler encore quelques bancs de neige sur la route, puis reprend le chemin du nord et disparaît. Tel semble être l'esprit qui guide le roi des tempêtes quand il visite la Sibérie, et malheur au voyageur qui suit de trop près la marche de ce monarque. Quand vous suivez les routes postales de la Sibérie, vous ne pouvez vous défendre de croire que le vieux Burran a pour habitude de jouer à dessein de pareils tours aux paysans, aux yemschiks et aux voyageurs, tant sa manière de procéder est uniforme. Un bon nombre des villages que nous avons traversés pendant les deux derniers jours de notre voyage d'Orenbourg à Omsk étaient littéralement couverts et au même niveau que les plaines environnantes, les cours des fermes étant remplies de la neige qui n'avait pu trouver place dans les rues du village. Nous fûmes cependant assez heureux pour n'arriver qu'un jour ou deux après son passage, et nous n'eûmes qu'un seul détour à faire pour éviter des amas de neige accumulés sur la route dans la forêt. Une seule fois aussi nous fûmes pris dans son piège, et nous pouvons encore nous flatter d'avoir perdu, en cette circonstance, le moins de temps possible.

A part ces phénomènes remarquables de la nature, il ne reste plus grand chose à voir pendant ce long trajet à travers les plaines de la Sibérie; seuls, les misérables villages qui se trouvent échelonnés tous les dix ou quinze milles le long de la route nous offrent un spectacle nouveau. Juste à l'époque où nous passions, ces hameaux présentaient une animation et une vie extraordinaires: cela vient de ce que les dernières semaines qui précèdent le long jeûne du carême sont ordinairement choisies par les jeunes gens pour se marier, et plus il y a de mariages, plus on est gai. Dans une vingtaine de villages que nous traversâmes, les mariages semblaient être la seule occupation du moment. Des traîneaux conduits par des paysans couronnés de guirlandes, surchargés de jeunes filles de tous les âges, depuis six ans jusqu'à trente, toutes chantant et criant d'une façon des plus désagréables, montaient ou descendaient les rues ou faisaient, à la file les uns des autres, le tour de la petite église de bois. Les gens plus âgés, les parents du marié et de la mariée, restaient à l'intérieur des maisons, où ils buvaient jusqu'à tomber ivres-morts, en l'honneur de la circonstance. Dans une station, nous trouvâmes le maître de poste complétement abruti par la boisson, ce qui nous causa un retard assez considérable; cependant il n'était que midi; le soir, sans doute, il aura eu une attaque de delirium tremens, ou quelque voyageur l'aura trouvé couché dans la neige en quelque endroit du village. Quant aux animaux qui s'y trouvent, vous les voyez tous, quand le soleil brille, pressés le long des maisons sur le côté le plus chaud de la rue, se réchauffant de leur mieux. En hiver, on rencontre fort peu de voyageurs dans les stations échelonnées le long de la route; cependant chacune d'elles a une salle séparée pour les voyageurs, qui peuvent s'y reposer et y dormir pendant la nuit sur des bancs de bois sans que le maître de poste ait le droit de leur demander le moindre payement. Nous pourrions compter sur nos doigts les voyageurs que nous avons rencontrés pendant le millier de milles que nous venons de parcourir. Ce furent d'abord un officier russe et sa femme, que nous trouvâmes dans une première station, où ils avaient accaparé les deux sofas de la salle des étrangers. Dans une autre, nous rencontrâmes une famille entière qui, après un voyage de six semaines, était arrivée d'Irkoutsk à Troïsk. Le mari, homme d'une quarantaine d'années, avait rempli le poste de caissier dans une banque à Irkoutsk; il s'en allait à Saint-Pétersbourg pour y chercher un climat nouveau et plus sain pour lui. Il emmenait avec lui sa femme et un petit enfant, confié aux soins d'une vieille nourrice. Il nous raconta qu'à Krasnoyarsk, une autre de ses enfants, une petite fille, était tombée malade et y était morte. Enfin, dans une troisième station, ce fut un vieil employé du gouvernement, faible et usé, qui avait passé trente ans à Irkoutsk, et qui, à la fin, avait obtenu d'être rappelé à Saint-Pétersbourg, où il espérait terminer ses jours au milieu de ses amis. Il avait l'air profondément triste. En route, il avait eu le malheur d'être volé par un autre voyageur. Il est bien rare, à la vérité, qu'un employé subalterne puisse revenir en Europe après avoir occupé un poste en Sibérie. Il est assez facile d'obtenir un emploi dans cette contrée, mais à peine un sur mille de ceux qui s'y rendent peut économiser assez d'argent pour revenir au milieu des siens. On pourrait avec raison mettre, pour les employés, sur la frontière de Sibérie, cette inscription terrible:

«Vous tous qui me franchissez, dites pour toujours adieu à l'espérance et aux amis que vous laissez derrière vous.»

Il y a peu d'éloges à faire des maîtres de poste et des stations établies sur les routes de la province d'Orenbourg et de la Sibérie en général; les uns et les autres ne brillent nullement par l'aspect, et les premiers, quand ils ne sont pas absolument stupides, sont des coquins. Les meilleurs d'entre eux, cependant, sont les vieux Cosaques, qui se montrent toujours polis et convenables, et ne manquent jamais de vous donner une partie de leur lait frais et de leurs œufs, ou de partager avec vous leur frugal repas. Un des plus beaux types de ces maîtres de poste cosaques que nous ayons rencontrés était celui de Kapakulskaya. C'était un beau vieillard de soixante-dix ans environ, nommé Ponsmarew. Il possédait une vaste maison et d'immenses troupeaux de moutons, de chevaux et de bœufs, qu'il entretenait sur les steppes. La rencontre de cet homme, qui nous représentait réellement un des plus nobles types de sa race, et avec lequel nous pouvions nous entretenir, nous fit véritablement plaisir. Il nous présenta ses deux fils, beaux jeunes gens de dix-neuf et vingt ans, qui, avec leur vieux père, sont les plus beaux spécimens de l'espèce humaine que nous ayons rencontrés sur notre route. Ils étaient assez intelligents pour nous fournir maints renseignements sur leur genre de vie et sur leurs travaux. Au moment du départ, ils nous offrirent de nous faire visiter un campement de Kirghiz nomades dont la station d'hiver se trouvait à quelques verstes seulement de notre route. Naturellement, j'acceptai cette offre immédiatement. Un des fils attela donc son traîneau et nous y conduisit, tandis que notre traîneau nous suivait.

Quoique demi-nomades, les Kirghiz de ce district sont à moitié civilisés et russifiés. Pendant l'été, ils errent avec leurs tentes, ou kibitka, sur toute l'étendue des steppes où ils font paître leurs énormes troupeaux de gros et de menu bétail; mais, pendant l'hiver, ils reviennent s'établir dans leurs maisons de bois, construites sur le modèle des maisons russes, et qui sont plus chaudes que leurs tentes. C'est la saison pendant laquelle ils s'adonnent à l'élevage des jeunes chèvres, des agneaux et des veaux, comme aussi celle où ils s'occupent de l'éducation de leurs enfants. Leurs troupeaux sont enfermés dans de vastes caves creusées dans le sol et recouvertes de terre presque au niveau de la plaine. Leurs légères kibitkas sont toujours plantées près de là, mais restent inhabitées pendant la saison rigoureuse. Quant à la maison de bois de ceux que nous visitions, nous la trouvâmes chauffée par un de ces immenses poêles qu'on ne rencontre qu'en Russie, et nous pûmes nous convaincre que le samovar y joue un rôle important. Contigu à la maison d'habitation, se trouve un hangar couvert en chaume et bois, abrité: c'est l'étable réservée aux femelles qui ont des petits. Un peu plus loin, une petite hutte sombre, grande comme une cabane irlandaise, mais plus chaude et plus propre, sert de salle d'école aux enfants du village et aussi de salle de récréation aux jeunes chevreaux et aux jeunes agneaux. On nous introduisit dans cette pièce, non sans peine, à la vérité, car une douzaine de chèvres et de brebis se montrèrent tout à fait disposées à nous disputer la préséance. Mais quelle scène délicieuse! quel étonnant concert! On eût dit un essaim d'abeilles; et un troupeau d'agneaux, confiné dans cette petite cabane faisait chorus. Une demi-douzaine de jeunes Kirghiz, assis sur le sol avec les jambes croisées, montrant leurs petites figures brunes aux yeux fendus en amandes, surmontées d'un bonnet de fourrure, et penchés sur leurs livres, lisant ou plutôt bourdonnant leur leçon avec une charmante intonation. Au milieu de ce délicieux bourdonnement d'abeilles, se mêlait par intermittences un chœur bruyant de voix chevrotantes dont nous fûmes quelques instants avant de découvrir les exécutants. A la fin, nous les aperçûmes. C'étaient une vingtaine de jolis petits animaux enfermés dans une niche déposée dans un des angles de la cabane. Les enfants étaient naturellement accoutumés à ce bruit, qui, pour nous, paraissait étrange. Ils chantaient leurs leçons et leurs prières en langue kirghize, sur un rhythme d'une délicieuse monotonie. C'est une espèce de récitatif chanté que les prêtres ritualistes pourraient imiter, au grand avantage de leurs congrégations. Ce chant, entremêlé et interrompu par le bêlement des chevreaux, auxquels leurs mères répondaient du dehors, formait un concert scolaire kirghiz étrangement intéressant. Les enfants étaient tous très jeunes, leur âge variant de trois à dix ans; aussi ce fut avec une extrême surprise que nous les entendîmes lire couramment l'écriture hiéroglyphique de leurs gros livres kirghiz. Le maître, un jeune homme de dix-sept à dix-huit ans, était armé d'une longue baguette dont il se servait seulement pour appliquer de temps en temps un léger coup sur le bonnet de ceux de ses élèves qui se montraient inattentifs. La durée des classes est trois heures le matin et trois heures le soir, pendant tout l'hiver, et ce petit monde paraît très heureux de son existence. Avant de quitter cette scène intéressante, mon ami en fit un croquis, et, après avoir distribué quelques livres de gâteaux de miel aux enfants, nous partîmes de cette singulière salle de classe. Au dehors, une demi-douzaine de Kirghiz, montés sur leurs petits chevaux poilus et rapides, nous attendaient pour nous escorter; ils nous suivirent jusqu'à notre traîneau, en marchant toujours au galop et en poussant des cris de joie.

Nous voici enfin à Omsk, où nous sommes arrivés jeudi soir de bonne heure, grâce à l'extrême et puissante bienveillance du gouverneur général de la Sibérie occidentale. Le long de la route, depuis Troïsk, tous les maîtres de poste avaient été prévenus de mon arrivée et invités à me tenir des chevaux en réserve. En approchant d'Omsk, nous traversâmes nombre de stations où se trouvaient des voyageurs munis de la podoroschnaya ordinaire. Ceux-ci attendaient patiemment des chevaux, tandis que les nôtres étaient amenés immédiatement et attelés à notre traîneau. Aussi nous avancions à grandes journées. Dans plusieurs stations, les trois meilleurs chevaux, qui sont toujours réservés pour les courriers impériaux et pour les gouverneurs, nous furent donnés, afin que notre voyage ne souffrît d'aucun retard. Enfin, à notre arrivée, nous trouvâmes des chambres, que nous avait fait réserver le chef de la police.

Ma première visite fut naturellement pour le gouverneur général. Il avait déjà télégraphié mon arrivée au lieutenant Danenhower, à Irkoutsk. Son Excellence fut extrêmement bienveillante et me donna beaucoup de conseils au sujet de la meilleure nourriture que nous pouvions prendre pour la route. Il plaça ensuite un de ses aides-de-camp à ma disposition pendant tout le temps de mon séjour à Omsk. En un mot il me témoigna, sous tous les rapports, la plus complète bienveillance.

Omsk est une ville agréable, possédant de beaux édifices publics, des boulevards et des rues magnifiques; elle a même un petit bois de Boulogne à l'extérieur. Cette ville est située sur l'Irtysch et l'Om; c'est le siège du gouverneur général de la Sibérie occidentale et du commandement militaire. Elle est fière du nombre de ses écoles, d'une manufacture de drap appartenant à l'État, d'un corps de cadets pour la Sibérie, dans lequel cent élèves apprennent l'état militaire et iront ensuite commander les régiments de ligne ou les régiments de Cosaques. Le commerce de cette ville avec l'Asie centrale est considérable et productif, car les marchands paraissent y faire d'excellentes affaires.

Les plus grands désagréments, pour les habitants de cette ville, sont la chaleur accablante et la poussière dont ils ont à souffrir pendant l'été, et, en second lieu, le penchant universel que les ouvriers et les domestiques montrent pour le vol. Chaque année, cette ville reçoit d'Europe plusieurs milliers de malfaiteurs qui y sont envoyés en exil; on les répartit, il est vrai, entre les villages de la province, mais presque tous trouvent moyen de revenir à Omsk, où ils forment l'armée des yemschiks, des garçons d'hôtel, des valets de pied, des manœuvres et des vagabonds; aussi les habitants d'Omsk se plaignent-ils avec raison de cet état de choses.

Hier, j'acceptai l'invitation d'aller passer la soirée dans une famille allemande, pour y assister à une partie de billard. Ce fut pour moi une bonne aubaine, car j'eus ainsi l'occasion d'apprendre un grand nombre de détails sur les petites misères de la vie dans cette capitale au petit pied. M. Rosenplaenter et sa femme, mes hôtes, sont originaires des provinces baltiques; le mari exerce la profession de pharmacien dans cette ville, où il possède une charmante maison. Il me raconta quelques-unes des aventures curieuses qui lui sont arrivées avec les exilés russes.

«Un jour, me dit-il, un ouvrier qui avait été employé par moi, quelques semaines avant, pour réparer des appareils de chauffage, vint me trouver pour me demander de l'argent.

»—Pourquoi vous donnerais-je de l'argent? lui demanda-t-il, fort surpris. Ne vous ai-je pas payé l'ouvrage que vous avez fait pour moi?

»—Oh! j'en conviens, répondit l'ouvrier, mais je vous ai sauvé la vie.

»—Comment cela?

»—Eh bien, pendant que je réparais votre poêle, j'étais parvenu à découvrir où était votre argent, et je m'étais entendu avec deux complices pour vous voler. Les deux autres voulaient vous tuer, vous et votre femme, afin de faire un bon coup de filet, mais je m'y suis opposé de toutes mes forces, et, comme vous le savez, nous n'avons pu vous voler qu'une partie de vos habits de fourrure.

»Je lui donnai cinq roubles pour sa bienveillance, dit M. Rosenplaenter, heureux d'apprendre que j'avais échappé à un meurtre et à une mort subite.

»Une autre aventure tout aussi curieuse, ajouta-t-il, m'est encore arrivée il y a quelques semaines seulement.

»Un officier de la police étant venu me prévenir qu'un prisonnier qui avait été autrefois à mon service désirait me parler pour me faire une révélation importante, je demandai qu'on me l'amenât:

»—Eh bien, dis-je à cet homme, quand il fut en ma présence, qu'avez-vous à me faire savoir?

»—Je demande pardon à Votre Honneur, me répondit-il, mais je voudrais me débarrasser d'une boîte de drogues et de médicaments que j'ai volée pendant que j'étais à son service.

»Je lui dis de l'aller chercher, et, quand il revint, je trouvai des articles d'une valeur d'une couple de cent roubles qui tous avaient été dérobés chez moi. Il me demandait cinq roubles pour me les restituer, mais je ne lui en donnai que deux.

»Puis, l'interrogeant sur le motif qui l'avait poussé à commettre ce larcin:

»—Pourquoi, lui dis-je, aviez-vous volé ces substances dont vous ne connaissez ni le nom ni l'usage?

»Alors il me répondit avec un aplomb imperturbable:

»—Vous savez bien, monsieur, que j'avais un frère à Omsk; eh bien, nous nous étions décidés à quitter cette ville pour aller établir une petite pharmacie dans notre village, qui est près d'ici, et nous espérions y faire de bonnes affaires; mais mon frère s'en est allé, et moi j'ai renoncé à me mettre dans le commerce.»