CHAPITRE XIV.

D'Omsk à Krasnoyarsk.

Omsk.—Coup d'œil sur les environs de cette ville.—Aridité et fertilité.—Ce que serait devenue la Sibérie occidentale en d'autres mains que celles des Russes. —Les marais de la Baraba, d'après M. Jules Verne et Mme de Bourboulon; ce qu'ils sont en hiver. —Les caravanes de thé en Sibérie. —Quelle source d'ennuis elles sont pour les voyageurs. —Commerce du thé en Russie. —Kolyvan. —Le registre aux réclamations. —La condition précaire d'un maître de poste. —La Sibérie peinte en quelques lignes par une artiste française. —Les forçats en rupture de ban. —Arrivée à Tomsk. —Le dimanche du beurre dans cette ville. —Opinions diverses sur la ville de Tomsk. —Réflexions sur l'avenir des relations commerciales entre l'Europe et la Sibérie par la mer de Kara. —De Tomsk à Krasnoyarsk.—M. Danenhower reste à Irkoutsk.

Krasnoyarsk (Sibérie orientale), 17 février 1882.

J'ai quitté Omsk, la belle capitale de la Sibérie occidentale, le 8 février, à neuf heures du matin. Le lieutenant Danenhower m'avait télégraphié d'Irkoutsk que le secrétaire de la marine lui avait envoyé l'ordre de quitter immédiatement cette ville pour retourner aux États-Unis, en emmenant les neuf hommes de son canot sauvés avec lui. Son intention était, m'annonçait-il, de partir le jeudi suivant. J'ai donc cru sage de prendre des dispositions pour que nous nous rencontrions à Krasnoyarsk plutôt que dans n'importe quelle autre des stations de la route, car ces stations ne possédant pas d'hôtel, il nous eût été impossible de nous trouver en tête-à-tête.

Pendant les deux jours que je suis resté à Omsk, après mon long voyage à travers les steppes de la province d'Orenbourg, je n'ai guère trouvé de temps pour visiter cette ville. Avec ses larges rues, ses boulevards ombragés, les bords pittoresques de sa rivière, Omsk doit être, comme Orenbourg, une jolie ville en été. Néanmoins, les gens qui l'habitent disent préférer les six ou sept mois d'hiver à la chaleur et à la poussière du reste de l'année. Dans les mois les plus chauds, les gens riches quittent la ville pour se rendre dans de charmantes localités sur les bords de l'Irtysch, où ils passent un mois ou deux sous les tentes khirghizes, qui sont les habitations les plus agréables qu'on puisse trouver pour cette époque. Avec l'hiver commencent les fêtes mondaines, car il ne faudrait pas s'imaginer que les villes sibériennes manquent de toutes sortes d'attractions. Omsk possède un théâtre où se donnent des représentations dramatiques deux fois par semaine, un cirque que les Russes aiment surtout à fréquenter, et de nombreux concerts privés et publics. Ces amusements servent surtout à rendre la vie agréable pour les habitants de cette ville. Cependant la neige et les froids continuels de l'hiver, aussi bien que la poussière et la chaleur de l'été, doivent rendre le séjour d'Omsk terriblement pénible pour un étranger. Les étrangers, et principalement les dames employées au télégraphe, m'ont dit que la première année de séjour en Sibérie est pour eux une année d'affaissement moral. Ils se sentent entièrement séquestrés du reste de l'univers; une épouvantable mélancolie s'empare d'eux et les tue; aussi beaucoup d'entre eux, ne pouvant économiser assez d'argent pour s'en retourner, se laissent aller au désespoir et se suicident. Les terribles vents du nord semblent les glacer jusqu'au cœur, sans que l'été puisse leur ramener la joie. On dirait que ces immenses et lugubres plaines sans arbres, qui s'étendent pendant des milliers de verstes autour de la ville, et la nature elle-même, se coalisent pour leur rendre leur sort plus cruel et plus terrible.

Cependant on ne doit point accuser la nature seule de l'état de choses qui existe dans cette partie de la Sibérie. L'homme aussi a contribué largement à développer la monotonie qui règne sur ces immenses surfaces; il a abattu les grandes forêts qui couvraient autrefois cette contrée, sans se mettre en peine au moins jusqu'à ces dernières années, de les remplacer par d'autres. Élargissant ainsi les limites du désert qui règne autour de lui. Aujourd'hui si les immenses forêts qui couvrent les flancs de l'Altaï n'existaient pas pour emmagasiner les eaux qui alimentent les grandes rivières, il lui serait impossible de soutenir ici le grand combat de la vie. Il est vrai, la Russie ayant enfin reconnu le mal en même temps que ses causes, s'efforce, depuis quelques années, d'en atténuer les effets en entreprenant, mais dans de trop étroites limites, des cultures forestières. Il faudra bien du temps pour réparer la faute du passé.

Un jour, me tenant sur le pont de l'Irtysch, à Omsk, je cherchais à découvrir à quelque vingt milles de distance les limites de la plaine qui entoure la ville; mais aussi loin que l'œil pouvait s'étendre, je n'apercevais que la surface immense et dénudée de la steppe, qui, en cette saison, ressemblait à un vaste océan de glace, où j'étais tenté de chercher la matière de quelque navire arrivant au port. A mes pieds se trouvaient seuls, un steamer solitaire et trois barques emprisonnés dans les glaces de la rivière; et ce sont là les seuls bâtiments par lesquels se fait le transport de presque tous les produits de la contrée voisine. Cependant le sol, là où il n'a point été envahi par le sable, est extrêmement fertile, et des flottes de steamers auraient peine à enlever toutes ses productions s'il était intelligemment soigné et cultivé. La Sibérie occidentale aurait pu devenir le Canada de l'Asie et le grenier de toute l'Europe, si le gouvernement russe avait accordé plus d'attention au développement intérieur de cette contrée, et s'il avait déversé sur elle les millions dépensés dans la guerre contre la Turquie. Si, au lieu de tomber dans les mains de la Russie, la Sibérie fût devenue une colonie anglaise, ou se fût trouvée l'un des États du Far-West, sa population serait triplée aujourd'hui.

Il y a quelques années, la Russie fit étudier le tracé d'une ligne de chemin de fer à travers l'Oural qu'on se proposait de prolonger jusqu'aux rivages de l'Océan Pacifique, mais l'argent lui fait défaut, et son papier-monnaie n'a plus que les deux tiers de sa valeur d'émission; en outre les charges des anciens emprunts pèsent lourdement sur le pays. Cependant si cette ligne était construite et si la Russie savait, en poursuivant ses conquêtes au sud de la Sibérie et dans l'Asie centrale, tirer parti des ressources des pays conquis, le commerce de la Chine avec l'Europe serait bientôt entre ses mains, et l'Amérique aurait un terrible rival sur le marché des céréales. Mais depuis trois siècles qu'elle est en possession de cette immense contrée, elle n'a su en tirer que des métaux précieux, ou en faire le lieu d'enterrement de ses condamnés criminels et politiques.

Je parlais de l'Irtysch tout à l'heure, or ce fut sur ses bords où la ville d'Omsk étale aujourd'hui sa magnificence que se déroulèrent les premiers incidents de la lutte qui devait faire tomber sous le joug moscovite cette immense contrée, qui, depuis, a pris le nom de Sibérie. Si nous en exceptons la conquête des Indes par les Anglais, celle de ce pays est peut-être un fait unique dans l'histoire.

Mais ce n'est point ici le lieu de faire l'histoire de la conquête de la Sibérie par les Russes. Nous ne suivrons donc point M. Jackson dans la digression qu'il entreprend à ce sujet, renvoyant les lecteurs désireux de connaître les détails de cette conquête remarquable à tous les points de vue aux ouvrages d'histoire, où ils pourront l'étudier plus en détail et sur des données plus précises que celles que nous pourrions lui fournir en courant. Arrivons donc à la description des marais de la Baraba.

Chacun a présent à la mémoire le récit émouvant que fait l'auteur bien connu des Aventures de Michel Strogoff, au moment où celui-ci traverse les marais de la Baraba. L'intrépide courrier quitta Omsk le 29 juillet, c'est-à-dire au milieu des chaleurs de l'été. Le lendemain il traversa la station de poste de Touroumoff, pour entrer dans le district marécageux de la Baraba.

«Le 30 juillet[ [10], à neuf heures du matin, Michel Strogoff dépassait la station de Touroumoff et se jetait dans la contrée marécageuse de la Baraba.

»Là, sur un espace de trois cents verstes, les difficultés naturelles pouvaient être extrêmement grandes. Il le savait, mais il savait aussi qu'il les surmonterait quand même.

»Ces vastes marais de la Baraba, compris du nord au sud, entre le soixantième et le cinquante-deuxième parallèle, servent de réservoir à toutes les eaux pluviales qui ne trouvent d'écoulement ni vers l'Obi ni vers l'Irtysch. Le sol de cette dépression est entièrement argileux, par conséquent imperméable, de telle sorte que les eaux y séjournent et en font une région très difficile à traverser pendant la saison chaude.

»Là, cependant, passe la route d'Irkoutsk, et c'est au milieu de mares, d'étangs, de lacs, de marais dont le soleil provoque les exhalaisons malsaines, qu'elle se développe, pour la plus grande fatigue et souvent pour le plus grand danger du voyageur.

»En hiver, lorsque le froid a solidifié tout ce qui est liquide, lorsque la neige a nivelé le sol et condensé les miasmes les traîneaux peuvent facilement et impunément glisser sur la croûte durcie de la Baraba. Les chasseurs fréquentent assidûment alors la giboyeuse contrée à la poursuite des martres, des zibelines et de ces précieux renards, dont la fourrure est si recherchée. Mais, pendant l'été, le marais redevient fangeux, pestilentiel, impraticable même, lorsque le niveau des eaux est trop élevé.

»Michel Strogoff lança son cheval au milieu d'une prairie tourbeuse que ne revêtait plus ce gazon demi-ras de la steppe, dont les immenses troupeaux sibériens se nourrissent exclusivement. Ce n'était plus la prairie sans limite mais une sorte d'immense taillis de végétaux arborescents.

»Le gazon s'élevait alors à cinq ou six pieds de hauteur. L'herbe avait fait place aux plantes marécageuses, auxquelles l'humidité, aidée de la chaleur estivale, donnait des proportions gigantesques. C'étaient principalement des joncs et des butomes, qui formaient un réseau inextricable, un impénétrable treillis, parsemé de mille fleurs, remarquables par la vivacité de leurs couleurs, entre lesquelles brillaient des lis et des iris, dont les parfums se mêlaient aux buées chaudes qui s'évaporaient du sol.

»Michel Strogoff, galopant entre ces taillis de joncs, n'était plus visible des marais qui bordaient la route. Les grandes herbes montaient plus haut que lui, et son passage n'était marqué que par le vol d'innombrables oiseaux aquatiques, qui se levaient sur la lisière du chemin et s'éparpillaient par groupes criards dans les profondeurs du ciel.

»Cependant, la route était nettement tracée. Ici elle s'allongeait directement entre l'épais fourré des plantes marécageuses; là, elle contournait les rives sinueuses de vastes étangs dont quelques-uns, mesurant plusieurs verstes de longueur et de largeur, ont mérité le nom de lacs.

»Entre autres endroits il n'avait pas été possible d'éviter les eaux stagnantes que le chemin traversait, non sur des ponts, mais sur des plates-formes branlantes, ballastées d'épaisses couches d'argile, et dont les madriers tremblaient comme une planche trop faible jetée au-dessus d'un abîme. Quelques-unes de ces plates-formes se prolongeaient sur un espace de deux ou trois cents pieds, et plus d'une fois les voyageurs, ou tout au moins les voyageuses des tarantass, y ont éprouvé un malaise analogue au mal de mer.

»Michel Strogoff, lui, que le sol fût solide ou qu'il fléchît sous ses pieds, courait toujours sans s'arrêter, sautant les crevasses qui s'ouvraient entre les madriers pourris; mais, si vite qu'ils allassent, le cheval et le cavalier ne purent échapper aux piqûres de ces insectes diptères, qui infestent ce pays marécageux.

»Les voyageurs obligés de traverser la Baraba pendant l'été ont le soin de se munir de masques de crins, auxquels se rattache une cotte de mailles en fil de fer très ténu, qui leur couvre les épaules. Malgré ces précautions, il en est peu qui ne ressortent de ces marais sans avoir la figure, le cou, les mains criblés de points rouges.

»L'atmosphère semble y être hérissée de fines aiguilles, et on serait fondé à croire qu'une armure de chevalier ne suffirait pas à protéger contre le dard de ces diptères. C'est là une funeste région que l'homme dispute chèrement aux tipules, aux cousins, aux maringouins, aux taons, et même à des milliards d'insectes microscopiques, qui ne sont pas visibles à l'œil nu; mais, si on ne les voit pas, on les sent à leurs intolérables piqûres, auxquelles les chasseurs sibériens les plus endurcis n'ont jamais pu se faire.»

Telle est la description des marais de la Baraba, empruntée presque mot pour mot à Mme de Bourboulon, femme du ministre de France en Chine de 1858 à 1862. Cette dame nous donne une intéressante relation de son voyage à travers les marais. «Komsk, qui se trouve à 358 verstes d'Omsk, dit-elle, est ravagé annuellement par la fièvre des marais; en automne cette maladie prend un tel développement que toutes les gens, qui sont à même de le faire, quittent cette localité pour Kolyvan ou Omsk. On m'a assuré que les gens qui habitent dans les villages de ces marais atteignent rarement la cinquantaine. Mais, s'écrie-t-elle, quelles magnifiques prairies on pourrait faire dans ces marais abandonnés.»

En terminant la description que M. Jules Verne lui a évidemment empruntée pour son Voyage de Michel Strogoff, elle dit: «La Baraba, qui a 320 verstes (325 kilomètres) dans sa partie la moins large et qui s'étend en hauteur du cinquante-deuxième au soixantième degré de latitude, est peut-être le plus vaste marais du monde. Occupant le fond d'un immense plateau, situé entre les fleuves Obi et Irtysch, elle sert de réservoir aux eaux pluviales ainsi qu'à celles qui proviennent de la fonte des neiges, et, comme le sol argileux en est imperméable, ces eaux n'y trouvent pas d'écoulement, et y forment des lacs, des étangs et des marais fétides et croupissants. Des milliers d'oiseaux aquatiques s'y donnent rendez-vous de la Haute-Asie et de l'Europe orientale pour y nicher, sachant bien que c'est là leur empire et que là, l'homme ne viendra pas les déranger. L'hiver, la neige et la glace recouvrent toute la surface de la Baraba, qui présente alors le même aspect que les autres contrées de la Sibérie et qui est sillonnée en tous sens par les traîneaux des chasseurs de zibelines, de martres et de renards.»

Aussi, en hiver, le voyageur traverse-t-il cette immense et malsaine contrée, sans ressentir les attaques de la fièvre ou celles des moustiques. A la vérité, s'il n'était prévenu d'avance, il ne saurait qu'il passe dans cette région tristement intéressante. La neige et la glace ont, à cette époque, fait de la Baraba une vaste plaine blanche et monotone, différant peu du reste des steppes qu'il a traversées jusque-là. Le seul changement qu'il remarque est la régularité de la route, et il n'a pas de raisons de s'en plaindre. Pour nous, la première journée que nous passâmes dans ces marais fut une de nos meilleures, nous franchîmes deux cent cinquante milles. Malheureusement nous ne pûmes soutenir cette vitesse dès que nous rentrâmes sur les routes ordinaires. Nous y rencontrions des caravanes sans fin de marchands de thé qui nous obstruaient le passage et nous forçaient de suivre le côté de la route, où nous attendaient des ornières et des abîmes qui en font un véritable enfer.

Ces caravanes de thé suffisent pour mettre hors de lui le voyageur le mieux doué. Imaginez-vous, en effet, des centaines de traîneaux alignés les uns à la suite des autres et dont la ligne se confond des deux côtés avec les deux points opposés de l'horizon. Ajoutez à cela que chacun de ces traîneaux est chargé de cinq ou six caisses de thé, et que tous sont conduits par des lascars qui dorment pendant toute la nuit, ou s'ils ne dorment pas, se réunissent à cinq ou six sur un traîneau pour causer et bavarder, tandis que leurs chevaux vont au gré de leur caprice, barrant le chemin à tout voyageur qui a le malheur de les rencontrer sur sa route et forçant celui-ci à chercher au prix de détours incessants à trouver un passage au milieu d'eux, si mieux il n'aime suivre le côté de la route, remplie de trous et de fondrières. Il ne faut plus songer ici à s'ouvrir un chemin de vive force; l'entreprise serait dangereuse, car ces traîneaux sont lourdement chargés, et votre automédon courrait grand risque de mettre en pièces véhicule et voyageurs.

Heureusement les paresseux personnages qui conduisent ces traîneaux ont aussi leurs jours de déboires. Quand les caravanes qui transportent l'or des mines les rencontrent sur leur passage, l'escorte de Cosaques qui accompagne ces caravanes a vite fait d'en nettoyer la voie. Les Cosaques se précipitent au milieu d'eux, distribuant de droite à gauche des coups de plat de sabre, appuyant au besoin ce premier avertissement de la pointe de leurs lances. Ce traitement, tout brutal qu'il est, ne saurait cependant faire naître chez le voyageur le moindre sentiment de compassion pour ceux qui en sont l'objet. Quel est l'homme, en effet, si patient qu'il soit, qui ne deviendrait presque fou de désespoir après s'être senti cahoté et culbuté pendant toute une nuit pour laisser la voie libre à ces drôles.

On se demande, en voyant ces immenses caravanes, où les animaux attelés aux traîneaux et les hommes qui les conduisent peuvent vivre. Il est vrai, chaque cheval a sa botte de foin sur l'arrière du traîneau qui le précède, et les conducteurs trouvent sans doute du pain noir dans les villages qu'ils traversent. Mais les chevaux, où et quand dorment-ils? Un fois en marche, la caravane ne s'arrête plus: jour et nuit elle continue sa route; ces pauvres bêtes sont donc obligées de dormir en marchant, et ce genre d'existence dure plusieurs mois!

D'Omsk à Tomsk nous avons rencontré au moins six ou sept mille de ces traîneaux. L'immense quantité de thé qu'ils transportent arrivera dans un mois environ à la frontière. Mais une quantité plus grande encore de cette denrée se trouve actuellement à Tomsk, où elle attend le rétablissement des communications par eau ou par chemin de fer avec la Russie. Quand on considère l'énorme quantité de thé importée en Russie chaque année, on est surpris que cette puissance n'ait pas encore ouvert de meilleures voies de communication entre ses frontières européennes et celles de la Chine. Jusqu'à présent, les caravanes sont parties de Kiatcha pour se rendre à Irkoutsk; de là elles se dirigent vers l'Oural, où elles arrivent après avoir traversé la Sibérie dans presque la moitié de sa plus grande longueur. Aujourd'hui il est question de raccourcir ce trajet en faisant venir les thés par la Mongolie, jusqu'à Blisk. Là on les embarquerait sur l'Obi pour les amener par eau jusqu'à Tiunsen, en remontant la rivière Tobol; de Tiunsen, enfin, on les conduirait par terre à Ekaterinbourg, tête de ligne d'une voie ferrée. Quant au projet de relier la Chine à la Russie par un chemin de fer à travers la Sibérie et l'Asie centrale, il n'y faut pas songer d'ici bien des années. Cependant cette ligne, avec l'appoint du commerce de la Chine et de l'Asie centrale, joint au transport des produits agricoles de la Sibérie payerait, en bien peu de temps, les frais de sa construction. Les produits de la Sibérie ont aujourd'hui bien peu d'importance à la vérité; et les paysans qui habitent cette contrée restent apathiques, malgré l'immense étendue de terres arables qu'ils possèdent; mais il faut en chercher la cause dans le manque de moyens de transport dont ils souffrent. Si ces gens avaient un chemin de fer pour conduire leurs céréales sur les marchés européens, ils secoueraient leur apathie, et, avec l'appoint des émigrants, qui ne manqueraient pas de venir apporter l'appui de leurs bras, la Sibérie deviendrait bientôt un des greniers de l'univers.

Six cent cinquante verstes séparent Omsk de Kolyvan. C'est dans cette dernière localité, suivant Jules Verne (toujours d'après Mme de Bourboulon), que pendant l'été les officiers et les employés de Komsk et autres villes voisines, cherchent un refuge contre le climat malsain de la Baraba. C'est aussi à Kolyvan qu'il place la scène de rivalité entre les deux reporters français et anglais, pendant laquelle ce dernier télégraphie des vers, pour rester en possession du fil télégraphique. Cette localité ne présente rien d'intéressant; c'est un village trois fois aussi étendu, avec des maisons trois fois aussi clairsemées que les vingt villages que nous avons rencontrés dans la steppe. Elle possède quelques beaux édifices publics, çà et là, comme pour mieux faire ressortir la misère et le délabrement des autres. Cependant, Kolyvan occupe une place honorable dans mes souvenirs, car elle possède la seule station de poste, où, sur un espace de six cents milles, d'Omsk à Tomsk, j'aie pu trouver autre chose à manger que des choux ou de l'éternel chai. Pauvre vieille femme, comme elle était aux petits soins pour nous! Elle paraissait seule, cependant, diriger la maison; elle était mariée, il est vrai, mais son mari était invisible, et je crains fort qu'il ne fût incapable d'aucun service; ivre peut-être.

Dans chaque station de poste, en Sibérie, les voyageurs ont à leur disposition un livre sur lequel ils peuvent consigner toutes leurs réclamations au sujet du service des chevaux ou des extorsions des maîtres de poste. Les voyageurs russes, d'ailleurs, semblent user largement du privilège qui leur est accordé de pouvoir divulguer, dans ces volumes, leurs petits contre-temps et la nature grincheuse de leur caractère. A Kolyvan, j'ai trouvé plusieurs plaintes de voyageurs inscrites sur ce livre: les uns tempêtaient parce qu'ils avaient été obligés d'attendre les chevaux, un autre, parce que le maître de poste était absent. Cette dernière infraction avait valu à notre hôte une amende de quatre roubles; même amende lui avait été également infligée pour avoir fait attendre un relais des chevaux pendant une heure dix minutes.

Ce n'est certes pas une position absolument enviable, que celle de maître de poste en Sibérie. Le gouvernement leur alloue, il est vrai, une somme de 800 roubles par an, pour entretenir une troïka; mais ils doivent transporter les dépêches à la station suivante, et tenir constamment trois chevaux à la disposition des courriers. C'est pourquoi, à moins de pouvoir entretenir une douzaine de chevaux, leurs revenus sont bien minimes après défalcation de leurs amendes. Sur la plus grande partie de la route, on leur donne un kopeck et demi par cheval et par mille; ce qui fait, la moyenne des relais étant de trois chevaux, moins d'un demi-dollar (2,50) par vingt verstes. Là-dessus, ils ont à payer les conducteurs ou yemschiks, dont les gages varient de trente à soixante roubles par an, non compris leurs pourboires; en outre, du pain et un lit pour se coucher à la fin de l'année. Les profits du maître de poste sont donc extrêmement minces.

Mes dépenses pour louage de chevaux d'Omsk à Tomsk, c'est-à-dire sur une distance de six cents milles, pendant laquelle j'ai toujours eu cinq chevaux, ne se sont élevées qu'à soixante roubles. Il faut convenir que ce n'est pas exorbitant, et un prix si peu élevé ne peut naturellement exister que dans une contrée où la nourriture des chevaux ne coûte presque rien à leur maître, et où un homme peut vivre avec cinquante centimes par jour.

A partir de Kolyvan, le pays prend un aspect plus agréable et moins sauvage. A la longue, je me sentais fatigué de l'extrême monotonie des steppes et de leur manteau de neige étincelante, de leurs villages délabrés et de leurs pics solitaires qui vous lorgnent sur le côté de la route quand vous passez.

En 1853, mourut à Nove-Tcherkask, une artiste française, Mlle Lise Christiani, que les Suédois, dans leur enthousiasme, avaient nommée la Sainte-Cécile de France. Pendant treize mois, elle visita la Sibérie donnant des concerts à Ekaterinbourg, Tobolsk, Omsk, Tomsk, Irkoutsk, Kiatcha, Yakoutsk, Okhotsk, Petropaulowsk, etc.

Voici ce qu'elle écrivait sur la Sibérie, peu de temps avant de mourir: «Cet éternel linceul de neige qui m'environne finit par me donner le frisson au cœur. Je viens de parcourir plus de trois mille verstes de plaine d'une seule haleine; rien, rien que de la neige! La neige tombée, la neige qui tombe, la neige à tomber! Des steppes sans limite, où l'on se perd, où l'on s'enterre! Mon âme a fini par se laisser envelopper dans ce drap de mort, et il me semble qu'elle repose glacée dans mon corps, qui la regarde sans avoir la force de la réchauffer. Je crains, au contraire, que ce ne soit l'âme ensevelie qui attire bientôt la bête, comme dit Xavier de Maistre.»

Ce sentiment de tristesse désespérante s'empare de vous sur ces routes de Sibérie, surtout sur celles d'Orenbourg à Kolyvan. Le pays et la vie vous gèlent le cœur, en dépit de vos chaudes fourrures et de votre traîneau bien fermé. La terre, sous sa cuirasse neigeuse, et l'humanité glacée dardent sur vous des rayons étincelants, quand vous glissez le long de la route. La barbe et les moustaches des conducteurs sont raidies par la gelée, et leur respiration semble se transformer en glaçons. Sur ces chemins vous ne rencontrez que des prisonniers grelottants, et n'entendez que le bruit des chaînes suspendues à leurs genoux. De-ci de-là, vous voyez encore, sur votre chemin, un couple de vagabonds aux joues gercées par le froid. Ils vous tendent la main pour vous demander quelques kopecks que vous leur donnez; ce sont des forçats en rupture de ban qui essayent de sortir de Sibérie. Pendant la journée, ils errent le long des routes, qu'ils abandonnent à l'approche des grandes villes pour chercher un chemin à travers les marais ou les bois; à la nuit, ils se rendent dans les villages où se trouve leur nourriture, où chaque paysan met un morceau de pain à sa porte, pour eux. A la vérité, c'est autant la crainte que l'humanité ou la commisération qui pousse les paysans à cet acte de charité. Ces malheureux vagabonds parcourent ainsi des milliers de verstes dans l'espoir de parvenir à gagner la Russie d'Europe et de se trouver libres, sans doute pour reprendre leur existence criminelle. On en cite un qui, après s'être échappé deux fois de Sakalin, a deux fois fait à pied le long et pénible voyage jusqu'à la frontière, où il fut arrêté et renvoyé aux mines.

Lorsqu'un de ces vagabonds est pris dans une ville ou dans un village frontière, il est arrêté par prévention et interrogé sur son nom et le lieu d'où il vient; s'il refuse de répondre aux questions qui lui sont posées, ou n'y répond pas d'une façon précise, on le retient en prison pendant quatre mois, c'est-à-dire jusqu'à ce que la liste et les signalements des prisonniers évadés soient arrivés des bords du Pacifique ou des autres lieux de détention. Alors, si un de ces signalements peut se rapporter à lui, il est renvoyé aux mines; sinon, il en est quitte pour une condamnation à quelques années de travaux publics comme vagabond; mais, au bout de sa peine, il a la joie de se voir libéré et d'échapper ainsi aux longues années d'exil auxquelles il était d'abord condamné, et peut s'en aller la tête haute en face de la police. On aurait tort de s'apitoyer outre mesure sur le sort de ces misérables qui, en général, sont des criminels de la pire espèce qui ne reviennent au milieu de la société que pour retourner à leurs anciens vices, et recommencer leurs forfaits. En règle générale, la Sibérie elle-même est un séjour trop doux pour eux, car, dans d'autres pays, ils seraient pendus.

Nous approchons enfin de Tomsk. La neige commence à prendre un aspect moins lugubre dans cette portion favorisée de la Sibérie. Les forêts se montrent à l'horizon; le pin et le sapin, toujours verts, prennent la place du bouleau maigre dénudé ou des buissons rabougris; des collines boisées, entrecoupées de larges et, en apparence, fertiles vallées, succèdent aux steppes sans limites. La route suit la large vallée de l'Obi, et, à la fin d'un plateau élevé, nous distinguons les coupoles arrondies des églises grecques de Tomsk. Ce soir nous pourrons nous reposer dans la chambre, affreusement sale il est vrai, mais chaude de ce qu'on appelle un hôtel.

En arrivant j'avais réellement besoin de repos. Avec un aussi joli paysage que celui que nous avons rencontré pendant les deux cents dernières verstes, il ne pouvait être question de dormir. En outre, la route était exécrable: partout des trous semblables à des fondrières, où le traîneau plongeait à chaque instant; de sorte que l'existence nous était devenue presque insupportable. Maintenant, figurez-vous une route où mille par mille, votre traîneau plonge, butte et craque à chaque instant; où vous croyez à toute minute que vos chevaux ne pourront vous tirer de l'abîme, et vous ne vous étonnerez pas d'apprendre que le traîneau du gouverneur général, qui semblait construit pour durer toute une éternité, commençait donner à donner des signes de faiblesse, et que nous ayons été obligés de nous arrêter plusieurs fois pendant le dernier jour pour lui faire des réparations. Ce fut le dimanche, après midi, que nous franchîmes le Tom, en passant sur glace, pour gravir, sur l'autre rive, la pente rapide qui conduit à la ville. Celle-ci, est bâtie sur un plateau élevé d'où l'œil découvre toute la plaine que nous venons de traverser. Ce jour-là était un jour de fête pour la jolie petite ville sibérienne; on était, en effet, au dimanche du Beurre, qui précède les sept longues semaines de jeûne, imposées à ses fidèles soumis par une Église intolérante. Ce jour-là, chacun monte en traîneau pour faire le tour de la ville et parcourir les rues; c'est la promenade du 1er mai, au Prater, pour les Viennois, ou, pendant l'été, le Pincio des Romains, et le Rottenrow des citadins de Londres. Aussi puis-je dire que ce dimanche-là, j'ai vu à Tomsk, au moins mille traîneaux, conduits par leur propriétaires ou loués pour la circonstance. Chacun paraissait s'amuser et jouir des rayons du soleil. Une foule de spectateurs, chaudement vêtus, stationnaient le long des principales rues, en attendant la procession, ou regardaient les traîneaux passer sur la glace du fleuve. «Un voyageur, M. Russei Tillough, nous dit Jules Verne, regarde Tomsk, pendant l'hiver, non-seulement comme la plus belle ville de Sibérie, mais encore comme une des plus belles du monde, avec ses maisons ornées de colonnes et de péristyles, ses trottoirs en bois, ses rues larges et régulières, ses quinze églises qui reflètent leurs coupoles dans les ondes du Tom, plus large ici qu'aucun des fleuves de France.» Madame de Bourboulon, qui visita Tomsk en été, pendant son voyage de Shanghaï à Moscou, nous l'a dépeint, au contraire, comme une ville maussade. Que puis-je vous dire, en présence de ces deux opinions diamétralement opposées, d'une ville que, naturellement, j'eus à peine le temps de parcourir? D'ailleurs, la beauté d'une ville dépend du point d'où vous la regardez. Roustchouk, avec ses minarets étincelants et ses arbres verts, regardé de la rive roumanienne du Danube, semble un paradis terrestre, tant que vous n'entrez pas à l'intérieur de ses murs, car alors vous ne trouvez plus qu'un détestable trou. Bucharest, appelé le Paris de l'Orient par ceux qui n'ont vu que la Bulgarie, semble, néanmoins, au voyageur qui vient du nord, une ville fort ordinaire. Tomsk possède une large et belle rue bordée de superbes maisons, appartenant aux propriétaires des mines d'or ou à de riches commerçants, et un vaste parc où il y a jardin public avec cafés, cascades et promenades d'été. C'est une ville gaie (autant qu'une ville de Sibérie peut l'être), surtout en hiver quand les commerçants n'ont autre chose à faire que de songer au plaisir, et que quelques milliers de mineurs viennent s'y installer après les travaux de la belle saison. Le jour de notre arrivée, on y donnait un grand bal masqué. Le chef de la police me proposa d'y assister. «Vous y trouverez, me disait-il, toute la beauté de Tomsk, du grand comme du demi-monde, et vous aurez occasion de vous y amuser.» Mais à sept heures du soir, j'étais dans mon lit, et probablement celui qui eût essayé de me tirer de sous mes couvertures y eût perdu le reste de ses jours. J'étais complétement épuisé des cahots continuels des jours précédents; aussi, le lendemain, quand je me réveillai, le soleil était-il déjà haut sur l'horizon.

Avant de quitter Tomsk, j'eus un entretien avec un Allemand, M. Edmond Kühn, sur une question à l'ordre du jour dans les capitales du commerce européen: je veux parler de la possibilité d'établir, par la mer de Kara, une ligne commerciale entre les ports d'Europe et ceux de la Sibérie. M. Nordenskjold et autres ont beaucoup écrit sur ce sujet. Tous, cependant, ont des idées erronées sur l'avenir des relations qu'on pourrait créer par cette voie entre les marchés de l'Obi et de l'Yenisséi et ceux d'Europe. Après son voyage de l'Atlantique au Pacifique par le nord de l'Asie, M. Nordenskjold a fait beaucoup de bruit pour faire croire à la réalisation de ce projet. Mais ici, en Sibérie, on ridiculise les idées du professeur suédois. Si M. Nordenskjold, dit-on, voulait essayer de passer pendant cinq années consécutives au nord-est, et qu'il y réussit, il ferait plus pour la cause qu'il soutient qu'on n'a encore fait jusqu'à ce jour, car le voyage de la Véga n'a fait que confirmer ce que chaque marin de l'Océan polaire connaissait déjà. Depuis 1874, des vaisseaux sont parvenus à l'embouchure de l'Obi et de l'Yenisséi, quelquefois il est vrai, avec beaucoup de difficulté. Depuis 1878, les tentatives faites pour atteindre le nord de la Sibérie ont été assez heureuses. En 1878, les navires expédiés par Bartning, de Hambourg, Oswold Cateley, de Saint-Pétersbourg, et celui du capitaine Wiggins sont arrivés à l'embouchure de l'Obi; en 1879, ceux de Bartning et Funk, de Bernaul, ceux de Hambourg, ne purent entrer dans le même fleuve, tandis que la Louisa, appartenant à Knoop, de Brême, entrait dans l'Yenisséi. En 1880, le vaisseau de Bartning arrivait à l'Obi, tandis que celui de Knoop, ne pouvait prendre la cargaison qui l'attendait à l'embouchure de l'Yenisséi. Knoop envoya deux steamers en 1881, qui tous les deux arrivèrent à destination. La même année, Siriakoff perdait deux navires dans la mer de Kara et le capitaine Dahlman conduisait le sien sans avaries à Turkchansk, sur l'Yenisséi. Mais, jusqu'à présent, ceux qui ont traversé la mer de Kara ont eu à compter avec le hasard, et ces bases manquent de consistance pour établir une entreprise commerciale. M. Kühn qui, il y a quatre ans, fut envoyé par une compagnie de commerce et de colonisation pour étudier les moyens d'établir des relations commerciales avec la Sibérie, m'a dit qu'il en était arrivé à la conclusion que le commerce était trop aléatoire pour être profitable. Il lui est arrivé d'envoyer des chargements à Obdorsk, sur l'Obi, qu'il a été obligé de revendre à perte parce que les vaisseaux d'Europe n'ont pu venir les rechercher. Il reconnaît néanmoins que si la chance favorise un navire, son armateur peut faire d'énormes profits. «Le blé rouge de Russie, disait-il, me coûtait de 22 à 26 kopecks le poud de 36 livres anglaises; en 1879, de 26 à 36 kopecks; en 1880, de 30 à 35 et, en 1881, de 35 à 40. Cette dernière année la récolte avait été bonne, mais les prix élevés s'étaient maintenus, parce que les réserves étaient épuisées, les années précédentes ayant été mauvaises. A présent, le prix est de 25 à 30 kopecks le poud. Ce sont là les prix de Büsk dans l'Altaï, sur l'Obi. Le prix du transport de ce point à l'embouchure de l'Obi est de 40 kopecks le poud, soit 70 kopecks ou 35 cents par poud de 35 livres.

Certes la marge laissée aux bénéfices serait assez large si les navires réussissaient toujours à atteindre les points d'embarquement, et à en retourner. M. Nordenskjold estime le prix du blé, dans la Sibérie occidentale, à 12 ou 15 shellings le quarter et les frais de transport par navire, jusqu'en Angleterre, de 45 ou 50 shellings. Les navires doivent arriver à l'Obi ou à l'Yenisséi du 1er au 15 août. En outre du blé, la province de Tomsk peut exporter des peaux, du suif brut, du chanvre, de la graine de lin, de la cire et beaucoup d'autres produits dont les prix ne sont que nominaux ici.

De terre labourable nous en avons une quantité incommensurable qui reste en friches. Des centaines et des milliers de milles carrés d'un sol noir et fertile restent sans culture, les paysans ne trouvant pas de meilleur moyen d'en tirer parti que de le laisser envahir par l'herbe des steppes pour faire paître quelques têtes de bétail et leurs chevaux, mais s'ils avaient un marché où ils pussent écouler leurs produits, ils ne tarderaient pas, bien qu'ils soient les plus apathiques des hommes, à sortir de leur léthargie. De plus, la Sibérie offrirait un superbe débouché aux produits manufacturés d'Europe, si ceux-ci pouvaient y arriver régulièrement par mer. D'ailleurs les marchands de Hambourg et de Brême font déjà un commerce considérable sur les bords de l'Obi et de l'Yenisséi.

J'ignore si ces renseignements intéresseront beaucoup les négociants et les manufacturiers américains, mais il me semble que dans l'avenir on pourrait faire un commerce important avec la Sibérie par l'Océan Pacifique et en remontant la Léna, comme de la Baltique on va remonter l'Obi et l'Yenisséi. Ce commerce dépendrait toujours, à la vérité, de l'état des glaces dans les mers polaires, mais le moyen de trouver une route d'Amérique aux îles sibériennes et à la Léna (à Yakoutsk), par la Terre de Wrangell, est un problème qui mérite d'attirer l'attention des commerçants américains et des sociétés de géographie. M. Kühn est, toutefois, d'avis que la Sibérie ne peut attendre la prospérité que de la création d'une ligne ferrée, de Russie aux bords du Pacifique. Mais, au cas où cette ligne serait construite, les produits manufacturés américains pourraient arriver sur les marchés de cette contrée à un prix moins élevé que ceux de l'Europe.

Le trajet de Tomsk à Krasnoyarsk fut pour nous la partie la plus pénible de tout notre voyage, quoique le paysage, pendant la moitié de la route, fût agréable en maints endroits, même sous son manteau d'hiver. Sur une longueur de plus de deux cents milles, la large route que nous suivions, passait au milieu des forêts de pins, de sapins, de mélèzes et de bouleaux, qui, en été, doivent la rendre agréable. On ne voyait de clairières qu'autour des villages, disséminés çà et là, à une vingtaine de verstes les uns des autres. En quittant les steppes, nous espérions trouver un chemin plus facile; la route traversait de charmantes vallées boisées, pour arriver ensuite au sommet de belles collines, d'où nous jouissions, à chaque détour, d'un panorama nouveau sur de belles forêts. Le temps ne laissait rien à désirer; chaque jour, le soleil nous échauffait de ses rayons, de sorte que nous pouvions tirer complétement les rideaux du traîneau, et respirer à pleins poumons l'air tiède qui nous enveloppait. Les nuits seules étaient fraîches. Quand le soleil était descendu au-dessous de l'horizon, le froid commençait à se faire sentir et devenait même extrêmement piquant. C'était néanmoins une véritable surprise pour moi de voir des jours aussi sereins en Sibérie. Pendant toute une semaine, je n'aperçus pas un seul nuage. Chaque matin, vers sept heures, le soleil s'élevait radieux au-dessus des hauteurs boisées qui bordaient la route; la gelée blanche disparaissait de la barbe et des moustaches de nos conducteurs, et les clochettes des harnais faisaient entendre leur doux et joyeux carillon. Toutefois, ce tableau n'a trait qu'à la dernière moitié du trajet; dans la première, nous fûmes secoués et cahotés d'une façon diabolique, tant la route avait été défoncée par le passage des caravanes.

Nous atteignîmes Krasnoyarsk le 16, à dix heures du soir, mais ce ne fut pas sans quelque difficulté, pendant les trente derniers milles, la terre étant presque dépourvue de neige, les chevaux avaient beaucoup de peine à faire glisser notre traîneau. Les grandes forêts que nous venions de traverser semblaient avoir arrêté la neige et l'avoir empêchée de tomber dans la plaine qui entoure Krasnoyarsk; huit chevaux vigoureux étaient donc nécessaires pour tirer notre traîneau sur le sol glacé. De distance en distance, nous suivions, il est vrai, le lit de la rivière, mais ce chemin était souvent obstrué par des glaçons, et il nous fallait reprendre la rive. Une ou deux fois nous fûmes arrêtés net, mais en plaçant des morceaux de bois sous les patins du traîneau, nous réussîmes à triompher de toutes les difficultés de la route. Ce ne fut pas une de mes moindres surprises, dans ce long voyage à travers la Sibérie, de trouver un espace de cinquante milles où la route était exempte de neige, après en avoir rencontré sans interruption pendant deux mille milles.

En arrivant à Krasnoyarsk, je trouvai un télégramme du lieutenant Danenhower, qui est encore à Irkoutsk; c'est pourquoi je quitte immédiatement la première de ces villes, pour me rendre dans la capitale de la Sibérie orientale.