CHAPITRE XV.

De Krasnoyarsk à Irkoutsk.

Arrivée à Krasnoyarsk.—Déception de n'y pas trouver le lieutenant Danenhower et ses hommes. —Difficultés pour se procurer des chevaux. —Mauvais tour d'un Yemschik. —Son châtiment. —Ressources alimentaires des voyageurs en Sibérie pendant le carême. —Stupidité d'un maître de poste. —Intelligence des chevaux sibériens. —Anecdotes. —La canne magique. —Une caravane chargée d'or. —Les convois de transportés. —Arrivée à Irkoutsk.

Irkoutsk, 24 février 1882.

Ce ne fut pas sans une certaine émotion que je franchis les dernières étapes qui me séparaient de Krasnoyarsk. En arrivant dans cette ville, je comptais, en effet, rencontrer le lieutenant Danenhower et ses hommes; mais, comme je l'ai déjà dit, je n'y trouvai qu'une dépêche dans laquelle le lieutenant m'annonçait que l'état de ses yeux l'avait forcé de prolonger son séjour à Irkoutsk. Cette nouvelle me décida à continuer immédiatement mon voyage pour Irkoutsk. Toutefois, si notre arrivée à Krasnoyarsk avait été précédée d'une foule d'ennuis, notre départ de cette «Athènes de la Sibérie», comme l'appelle ironiquement madame de Bourboulon, ne s'effectua point sans une véritable série de contre-temps. D'abord, il me fallut attendre jusqu'au lendemain, à six heures du soir, la réponse à un télégramme que j'avais adressé au lieutenant Danenhower. En second lieu, quand nous voulûmes nous assurer des chevaux pour nous transporter jusqu'à la station voisine, tous les maîtres de poste nous déclarèrent qu'ils avaient défense de fournir des attelages pour voyager sur les routes dépourvues de neige, et refusèrent de nous procurer ceux dont nous avions besoin. Comme il était facile d'en obtenir ailleurs, je ne jugeai pas à propos de faire usage de la lettre du général Anoutchine et de faire intervenir les autorités; je m'entendis avec un loueur ordinaire qui, moyennant quatorze roubles, devait me transporter à la station voisine, malgré les difficultés de la route. L'heure du départ était fixée à six heures du soir.

A cette époque, circulaient de sinistres rumeurs: des assassinats et des vols avaient été commis, disait-on, les jours précédents sur la route. On racontait même que la veille de mon arrivée, deux cadavres de voyageurs avaient été trouvés à vingt verstes du chemin que nous avions suivi, et que ces cadavres avaient été privés de leurs têtes, et tellement mutilés, qu'il était impossible de les reconnaître. La police de Krasnoyarsk craignait déjà que les deux voyageurs assassinés ne fussent votre correspondant et un artiste de l'Illustrated London News, qui, croyait-on, m'accompagnait. Fort heureusement notre arrivée vint dissiper les doutes à ce sujet. Comme j'étais préparé à recevoir les voleurs et les assassins sibériens, ces bruits ne me firent pas songer un instant à retarder mon départ. Neuf chevaux furent attelés sur notre traîneau, et notre yemschik, ainsi que son compagnon, durent se tenir prêts à partir. Toutefois ces deux derniers objectèrent qu'il était bien tard, demandant à ne partir que le lendemain matin. Je refusai péremptoirement et rentrai dans ma chambre pour revêtir mes vêtements de fourrure et prendre mes bottes. Je me disposai à sortir pour monter en traîneau, lorsque je vis arriver mon yemschik, qui, les traits tout bouleversés, me raconta que son frère, en revenant de la station où nous nous rendions, venait de perdre deux de ses chevaux qui avaient disparus sous la glace. Il me supplia ensuite de remettre le départ au lendemain, me faisant remarquer que la nuit était fort sombre. L'idée seule du danger que j'allais affronter sans m'en douter, me fit frissonner: Je remis donc, quoiqu'à regret, notre départ au jour suivant, et donnai à mon homme, un rouble pour m'avoir prévenu à temps, heureux d'en être quitte à si bon compte.

Mais j'avais tout bonnement été dupe de mon yemschik, qui avait inventé cette petite histoire pour m'en imposer comme j'en eus la preuve le lendemain.

Au point du jour, en effet, un jeune yemschik, un de ses amis, sans doute un de ses complices, vint me prévenir que son confrère ne pouvait remplir son engagement vis-à-vis de moi et s'offrit de le remplacer si je voulais lui donner vingt roubles pour neuf chevaux. Je les lui accordai, sûr de me dédommager en faisant infliger une punition au mauvais drôle qui m'avait ainsi joué. J'écrivis donc au chef de la police pour lui raconter le tour dont je venais d'être victime, et son auteur fut condamné à trois jours de prison.

Nous partîmes donc le lendemain à six heures du matin, suivant le lit de l'Yenisséi pendant six milles. Ce court trajet suffit pour nous convaincre que notre premier yemschik avait été puni trop sévèrement. Il était presque impossible, avec nos neuf chevaux, de se frayer un passage au traîneau à travers les glaçons. Force fut donc de reprendre la route. Celle-ci étant complétement dépourvue de neige, c'est à peine si nous pouvions avancer, et maintes fois notre attelage se trouvait arrêté court. Pour gravir la pente d'une simple colline il nous fallut trois heures.

Enfin nous recommençâmes à trouver de la neige sur les routes et à reprendre notre ancienne allure. Ce phénomène de l'absence de neige sur les routes autour de Krasnoyarsk se renouvelle presque tous les ans paraît-il. On doit sans doute l'attribuer, comme je l'ai déjà dit à l'agglomération des forêts qui avoisinent cette ville. Mais cette douceur relative du climat n'est pas sans inconvénients pour les habitants de la contrée. Quand vient le dégel, surgissent de partout les germes de maladies épidémiques que l'hiver n'a pas détruit et l'on cite certains villages où tous les enfants jusqu'au dernier ont été enlevés par la diphthérie.

Cinq jours de marche à travers un plateau élevé, couvert presque partout de forêts, et nous arrivâmes à Irkoutsk. Cette dernière partie de notre voyage fut la plus agréable. Le paysage devint plus beau et plus gai; quelquefois même il était assez pittoresque pour nous faire oublier que nous étions dans les déserts sauvages de la Sibérie. On se serait plutôt imaginé au milieu des belles vallées de la Haute-Bavière. Les habitants eux-mêmes avaient l'air plus ouvert et plus intelligent; leurs villages, situés au milieu des clairières et protégés de tous côtés par ces bois, étaient mieux bâtis. Tout respirait, en un mot, un certain air de civilisation.

Nous traversâmes ces belles forêts et ces paysages montagneux pendant plus de trois cents milles; les jours étaient ensoleillés et chauds; les oiseaux gazouillaient çà et là dans les forêts et autour des villages, et si le carême n'avait pas étendu son influence jusque sur les cuisines des stations de poste, ce trajet eût été pour moi une véritable partie de plaisir. Mais l'Église grecque, avec ses idées étroites, défend encore l'usage des aliments gras pendant une période de sept semaines, alors le paysan sibérien n'a littéralement à vous offrir que du lait, du pain, une soupe nauséabonde au poisson, et quelquefois un ou deux œufs. Vous serez peut-être curieux d'apprendre comment les voyageurs parviennent à se nourrir sur les routes sibériennes pendant ce temps de jeûne, et à quel prix. Voici ce que j'extrais de mon carnet de voyage:

8 février.—Lait chaud et pain noir pour souper.

9 février.—Déjeuner: lait, pain; dîner: soupe, thé; souper: pain noir avec samovar pour préparer le thé.

10 février.—Déjeuner: lait, pain, samovar; dîner: soupe, thé; souper: lait, pain noir.

11 février.—Déjeuner: lait chaud, pain noir; dîner: (Kolyvan) soupe, beefsteaks, œufs, thé.

12 février.—Déjeuner: thé, pain, lait; dîner: thé, œufs; souper à Tomsk, à l'hôtel.

18 février.—Cinq heures du matin: café; dîner au coq de bruyère pris dans nos provisions, un verre de lait, pain noir; souper: quatre œufs frits, pain, lait bouilli et samovar.

19 février.—Déjeuner à Komsk, beefsteak, bouteille de bière aussi épaisse que de l'extrait de Malt, pain noir; à 4 heures, lait chaud, pain noir; à minuit, lait froid, pain noir.

20 février, etc.

Telle est la carte de nos festins qui nous coûtaient pas un rouble, c'est-à-dire moins d'un demi-dollar par jour. Heureusement l'espoir de nous trouver au milieu d'une société civilisée soutenait nos forces et notre courage pendant que nous traversions ce pays en traîneau. Plus on s'avance au nord, néanmoins, plus la cuisine devient maigre, et lieutenant Danenhower m'a raconté qu'entre Yakoutsk et Irkoutsk on ne trouve que rarement du lait le long de la route. Il n'est donc pas étonnant qu'à la longue on prenne en horreur la vue des stations de poste de la Sibérie. C'est en vérité une honte pour le gouvernement russe de ne pas mieux choisir les maisons où il établit ses stations de poste, et de ne pas exiger des maîtres de poste, en les nommant, qu'ils se tiennent en mesure de fournir aux voyageurs une nourriture substantielle. Mais l'emploi de maître de poste en Sibérie est, règle générale, un pis-aller. Celui qui l'occupe est d'ordinaire un être stupide. Pour vous en donner une idée, je vous raconterai ce qui m'est arrivé à Tomsk.

Peu après midi, j'envoie demander cinq chevaux au maître de poste. Il me fait répondre qu'il ne peut me les donner avant sept heures du soir. Alors je louai d'autres chevaux pour aller jusqu'à la station voisine. J'envoyai un domestique réclamer ma podoroschnaya qu'il ne m'avait point rendue. Cet homme eut l'audace de refuser de la rendre sous prétexte qu'elle était fausse, prétendant que je ne pouvais pas avoir une podoroschnaya datée de Saint-Pétersbourg et signée par le général Anoutchine, gouverneur général d'Irkoutsk. Je lui fis répondre qu'il était un âne et un ivrogne et le plus sot des maîtres de poste que j'eusse encore rencontrés, le menaçant, s'il ne me renvoyait mon passeport sur l'heure, d'aller moi-même consigner mes observations à son égard sur son livre de police ou de le dénoncer au gouverneur comme incapable de tenir son emploi. Après ces menaces, ma podoroschnaya me fut promptement restituée. Mais peut-on s'imaginer que cet employé ignorât que le gouverneur général de la province voisine était à Saint-Pétersbourg?

Les seuls moments où les maîtres de poste sont en règle sont ceux où ils attendent le passage d'un général ou d'un gouverneur général. Alors tout est en ordre à la station. Deux jours avant d'arriver à Irkoutsk, trouvant un de ces établissements nettoyé et paré presque comme pour un jour de fête, je m'enquis de la raison. C'est qu'on attend un général inspecteur des prisons, me répondit-on. Quand je demandai des chevaux, le maître de poste me répondit froidement qu'il n'en avait point de disponibles, parce qu'il en réservait neuf pour le général. «A quelle heure l'attendez-vous?» lui demandai-je. «Demain, midi», me répondit-il.» «Alors, lui répliquai-je en lui exhibant la lettre du gouverneur général, vite cinq chevaux, si vous ne voulez avoir à répondre de mon retard.» Les chevaux me furent amenés sur l'heure. Cette manière d'aplanir les difficultés me plut, et à partir de ce moment, je n'hésitai plus à prendre même les chevaux réservés pour le courrier. Grâce à ma lettre, je faisais 260 verstes par jour sans difficulté.

Après le maître de poste, vient le yemschik, pour la bêtise; mais heureusement on tient ce dernier par le pourboire qu'on proportionne à la rapidité avec laquelle il vous conduit. Le porteur d'une podoroschnaya de la couronne peut espérer parcourir dix verstes à l'heure, tandis qu'un courrier en parcourt douze; mais en promettant quelques kopecks par verste, on arrive à marcher à la vitesse de dix-huit ou vingt verstes. Le meilleur moyen est de faire des économies sur les chevaux pour les reporter sur le conducteur; vous arrivez ainsi à marcher à l'allure qui vous convient.

Toutefois le plus intelligent animal qu'on rencontre le long de ces routes de Sibérie, sans en excepter le maître de porte ni le yemschik, est cet infatigable petit cheval de poste. Jamais il ne recule devant la peine et marche jusqu'à ce qu'il tombe épuisé. Ainsi sur cet énorme parcours de 2,700 milles, dix ou douze chevaux seulement durent être dételés et laissés sur la route. Le yemschik s'occupe assez peu de ces accidents; il se borne à retirer l'animal de l'attelage, lui roule ses traits autour du cou, et lui dit de s'en aller. La fidèle petite bête n'a pas besoin qu'on lui indique la route; elle retourne seule à son écurie, peu importe la distance, fût-elle de cinq ou dix milles. Si personne ne l'arrête, le yemschik est sûr de la retrouver en rentrant. Quand on arrive à un relais, c'est-à-dire tous les quinze milles environ, le conducteur donne dix minutes à ses chevaux pour manger un peu de foin et reprendre la route qu'il vient de suivre. On accorde trois heures de repos à ces pauvres bêtes quand elles sont de retour à la station, et si un autre voyageur survient, il leur faut reprendre le harnais et recommencer le même trajet.

En hiver, ce métier n'est pas trop dur pour eux, mais en été, où les voyageurs sont plus nombreux, on les fait travailler jusqu'à extinction, et il est rare qu'ils résistent plus de deux ans à une pareille besogne. Mais on les achète à bon marché, et leur nourriture ne coûte presque rien à leur propriétaire, sauf en hiver et dans la période la plus rigoureuse.

On cite une foule d'anecdotes qui montrent l'intelligence de ces animaux; en voici une: Un jour, un paysan de la circonscription de Krasnoyarsk, étant allé à un mariage dans un village situé à une quarantaine de verstes au-delà de l'Yenisséi, but tellement de kwas et de wodka, qu'en revenant il s'endormit dans sa kibitka, laissant ses chevaux se guider eux-mêmes; ceux-ci, heureusement, connaissaient aussi bien la route que leur maître quand il était à jeun; ils reprirent donc le chemin de l'écurie et arrivèrent sans encombre jusqu'au bord de l'Yenisséi. Là, néanmoins, la position s'embrouilla, car le passeur du bac se trouvait de l'autre côté du fleuve, et lui aussi était endormi. Fatigués d'attendre le réveil de leur maître, après avoir mesuré la largeur du fleuve qui, en cet endroit, est d'un demi-mille, ainsi que leurs propres forces, ils se jetèrent bravement à l'eau avec la kibitka et se mirent en devoir de traverser à la nage. Éveillé en sursaut et se voyant à moitié submergé, le paysan eut bientôt repris ses sens; mais se voyant arrivé heureusement à moitié du fleuve, il laissa ses chevaux continuer leur route, et ceux-ci gagnèrent l'autre rive, sans qu'on leur adressât une seule parole.

«On peut s'imaginer, dit Mme de Bourboulon, la surprise des habitants de Krasnoyarsk, en voyant au point du jour ce nouveau Neptune, traîné dans son char, s'approcher de leur ville par une voie aussi inusitée.»

Mme de Bourboulon raconte encore l'aventure de deux officiers russes, qui, complétement désarmés, se promenaient en troïka, lorsqu'ils furent attaqués et poursuivis par une troupe de loups. Le traîneau ayant versé, les loups se jetèrent sur un des chevaux qu'ils commençaient à déchirer à belles dents. Les officiers coupèrent alors les traits pour permettre aux autres chevaux de fuir, et se blottirent eux-mêmes sous le véhicule, attendant qu'on vînt les délivrer. Toutefois, leur surprise fut grande de voir les chevaux au lieu de fuir, fondre hardiment sur les loups et jouer avec tant de vigueur de leurs pieds de derrière que ces carnassiers prirent la fuite. Mme de Bourboulon dit avoir entendu raconter encore une foule d'autres anecdotes sur le compte de ces animaux, mais qu'elle ne peut garantir l'authenticité que des deux précédentes. Pour ma part, j'ai entendu raconter à un habitant d'Irkoutsk le fait suivant, dont il a été lui-même témoin oculaire. Un jour, en traversant l'Angara sur le bac, un paysan, à moitié ivre, se plaçant devant son cheval, se mit à le frapper du poing sur les naseaux. A plusieurs reprises il recommença cet acte brutal malgré la désapprobation des passagers. A la fin, après un coup plus violent que les autres le cheval voulut se venger, il saisit entre ses dents, le bonnet et les cheveux de son maître, le traîna sur le bord du bac; puis, après l'avoir tenu suspendu au-dessus de l'eau, le secoua avec fureur et le laissa tomber dans le fleuve, d'où l'on eut beaucoup de peine à le retirer. Mais c'est assez sur ce sujet; je m'arrête.

Pendant les deux premiers jours qui suivirent notre départ de Krasnoyarsk, nous ne fîmes pas plus de cent milles par jour. J'ai déjà parlé des interminables caravanes de thé; j'ai dit comment elles défoncent les routes et forcent le voyageur à des arrêts continuels, parce que les conducteurs stupides, ivres ou endormis laissent leurs chevaux prendre toute la largeur du chemin, de sorte que le premier se trouve en face de ce dilemme: se frayer un chemin au milieu des amas de neige ou de passer sur le côté de la route. Ce n'est qu'avec un puissant attelage et un traîneau en fer qu'on pourrait ordonner à votre yemschik de charger ces caravanes et vous ouvrir un passage de vive force; avec le nôtre, nous n'y pouvions songer.

Heureusement surgit une idée lumineuse dans l'esprit de mon compagnon. Avant de quitter Paris, un de mes amis m'avait fait cadeau d'une superbe canne plombée, surmontée d'une belle pomme en argent, qui pouvait au besoin me servir d'arme, si j'avais maille à partir avec les ours ou les loups, ou quelque autre animal imaginaire; mais revenons à l'idée de mon compagnon: Fatigué de trouver la route sans cesse obstruée par des caravanes sans fin, il imagina d'élever la canne au-dessus du traîneau et dit au yemschik d'enjoindre aux conducteurs de la caravane d'avoir à nous laisser le passage libre. L'effet fut magique. Tous les conducteurs rangèrent aussitôt leurs traîneaux, qu'ils poussaient jusque dans les amas de neige qui bordaient la route et se tenaient respectueusement, leur coiffure à la main, pendant que nous passions, s'imaginant sans doute que j'étais l'empereur en personne ou au moins quelque gouverneur général.

Je vis cinq caravanes ainsi rangées sur le côté de la route, dans l'espace d'un demi-mille. J'avais donc ma revanche. Quand les caravanes d'or rencontrent de tels embarras sur leur route, elles jettent une grande confusion parmi les conducteurs de caravane de thé. Si ces derniers ne sont pas assez prompts à se ranger, les Cosaques sautent en bas de leurs sièges et tombent à coups redoublés de plat ou de dos de sabre sur les retardataires. Ceux-ci reçoivent ces mauvais traitements comme chose due, et se bornent à protéger leur tête avec leur vaste manteau pour tâcher d'amortir les coups. Je ne rencontrai qu'une seule caravane d'or, c'était près de Tomsk. Elle se composait d'une douzaine de traîneaux couverts et escortés par un officier et une dizaine de soldats, qui marchaient en avant ou en arrière. Cette caravane transportait pour une valeur de 6,000,000 de roubles d'or. Chaque coffre contenant le précieux métal était placé dans le corps même d'un traîneau, où il était solidement scellé avec des crampons de fer rivés dans la charpente. Chaque traîneau était attelé de cinq ou six chevaux. Quelquefois, les autorités permettent à certaines personnes de prendre passage sur ces traîneaux, pour faire le voyage d'Irkoutsk et Saint-Pétersbourg. Cette faveur est en général réservée aux familles des fonctionnaires ou des officiers qui sont incapables de payer les frais d'un si long voyage.

De temps en temps, nous rencontrions sur notre route des bandes de criminels qui se rendaient au lieu d'exil qui leur était assigné, probablement aux mines du Trans-Baïkal. Quand vous rencontrez ces bandes de malheureux, votre attention est d'abord attirée par le cliquetis des chaînes que quelques-uns d'entre eux portent, rivées au-dessus du genou. Ces chaînes leur laissent la liberté de marcher, mais non celle de courir. On ne prend cette précaution que contre les criminels de la pire espèce. Ces convois sont précédés d'une escouade de soldats avec leurs fusils chargés et la baïonnette au bout, et derrière viennent des traîneaux pour les malades, et ceux qui sont trop faibles ou trop épuisés pour continuer leur route, enchaînés ou non. Un de ces convois était accompagné de femmes, de petits garçons et de petites filles qui marchaient en liberté le long de la route. C'étaient les femmes et les enfants de quelques exilés. Les premières étaient évidemment des femmes de la campagne: elles avaient des traits repoussants et peu propres à inspirer la pitié. Quant aux hommes, quelques-uns avaient un aspect sinistre. C'étaient évidemment des assassins pour qui le bannissement ne me semblait pas une peine suffisante. Je n'aperçus aucun condamné politique.

Je n'arrivai à Irkoutsk qu'après la tombée de la nuit, fort désappointé de ne pas jouir de l'agréable coup d'œil qu'offre cette ville, si souvent décrite, avec ses nombreux clochers, au lever du soleil, ou au moins en plein jour. Et, comme jusqu'à présent je ne suis pas encore sorti de la maison à la lumière du jour, je suis forcé de remettre toute description de la ville, à une date postérieure.