Martin Zurbano.

Zurbano, aujourd'hui don Martin Zurbano, lieutenant-général des armées royales d'Espagne, et, par intérim, capitaine-général, général en chef de l'armée et de la principauté de Catalogne, est né en 1789 à la Rioja d'Alava. Son père était muletier au grand jour, mais il était avant tout contrabadista. Le jeune Martin profita admirablement des leçons et de l'exemple de l'auteur de ses jours. Il montra une si vive vocation pour la vie de contrebandier, il s'y distingua si bien, qu'il devint chef de bande tout jeune encore.

La province de Biscaye fut le théâtre naturel de ses exploits; il y était né, il en connaissait parfaitement la topographie, il savait par coeur tous les sentiers des montagnes; c'était là surtout qu'il pouvait lutter d'adresse avec les carabineros (douaniers). Pendant de longues années il put déjouer effectivement tous les plans que l'on fit pour l'arrêter. Il déploya dans cette guerre de ruse, d'énergie et de vitesse, un talent vraiment remarquable; aussi sa réputation remplit-elle bientôt la Biscaye et la Navarre.

Lors de la guerre civile de 1820, Zurbano se jeta dans le parti libéral et lui rendit quelques services, sans négliger toutefois son commerce de contrebande; il sut au contraire, à la faveur du désordre, lui donner un grand développement et faire d'excellentes affaires. Après le rétablissement de Ferdinand, les réactions politiques du parti absolu lui donnèrent l'occasion de se créer une nouvelle branche d'industrie: il se fit sauveur des proscrits. Sa parfaite connaissance des lieux lui permit d'arracher quelques malheureux au supplice, en les conduisant en France, s'il reçut de l'or dans ce cas, il le gagna du moins noblement.

Le calme étant rétabli, Zurbano se livra tout entier, comme ci-devant, à son métier de prédilection; toujours, heureux, les douaniers le cherchaient toujours où il n'était pas. On disait dans le pays qu'il était sorcier. Zurbano connaissait la puissance de l'or, voila tout: quelques onces jetées à propos devant les carabineros faisaient merveille. Ces cerbères qui ne voyaient que des réaux, et en très petit nombre, pouvaient-ils résister à un tel appât?

Cependant ce bonheur eut une fin. Un nouveau détachement de douaniers arriva tout à coup dans la contrée qu'exploitait Zurbano. Il n'avait pas touché encore aux brillants quadruples du contrabandista; il fit donc son métier en conscience, et surprit la bande dans la Rioja Castellana. C'était en 1832; après un combat acharné, ou il perdit une grande partie de ses hommes, et où lui-même fut blessé, Zurbano fut fait prisonnier. Fiers d'une telle victoire, les carabineros enchaînèrent soigneusement leur captif et le conduisirent en triomphe à Logrono. Il fut enfermé dans un donjon et bien gardé. Plusieurs carabineros avaient été tués; Zurbano ne pouvait espérer sauver sa vie. Cependant le temps s'écoulait; on était en septembre 1833; l'espoir rentrait dans son coeur, lorsqu'il apprit que la commission qui devait le juger était enfin rassemblée. Il se résignait déjà et faisait ses adieux à sa femme et à ses enfants, qu'on lui avait permis de voir, lorsqu'on apprit la mort de Ferdinand.

Des troubles devaient naître de son testament, qui enlevait le trône à don Carlos, son frère, pour le laisser à sa fille Isabelle, malgré le texte précis de la loi salique. Dans cette prévision, tous les fonctionnaires pensèrent à eux, et Zurbano fut oublié dans sa prison. La guerre civile, qui éclata peu après dans les provinces basques et dans la Navarre, fit entièrement négliger cette affaire, et Zurbano se crut encore sauvé.

Vers le milieu de 1834 on se souvint cependant du contrebandier; on se décida à en finir. Une commission fut formée et procéda immédiatement à l'examen de la cause. La révolte à main armée contre les agents légaux du gouvernement, la mort de plusieurs d'entre eux étaient des faits trop clairement prouvés pour qu'il y eût hésitation; Zurbano fut condamné à mort et mis aussitôt en capita (chapelle) pour se préparer à finir en chrétien.

Zurbano n'était nullement d'avis de dire adieu à ce monde; malgré son courage, ce jugement l'atterra. Il avait espéré, jusqu'à ce jour, il ne put se décider à perdre tout espoir. Il lui restait trois jours, il résolut de les mettre à profit. La religion n'avait jamais tenu de place dans l'âme de Zurbano; depuis son emprisonnement il avait durement repoussé les offres de consolations spirituelles que lui avaient faites les frères d'un couvent voisin: il réfléchit que par eux il y avait peut-être un moyen de salut terrestre, et il se décida à essayer. Il affecta aussitôt un vif désir de faire ses actes religieux et pria qu'on fit appeler le supérieur du couvent des Franciscains. Le bon père accourut avec empressement: arracher une telle âme aux griffes de Satan était une oeuvre pie à mériter le ciel.

Zurbano se confessa longuement, avec une componction et une teinte de repentir qui émurent profondément le supérieur. «Ah! si j'étais sauvé, s'écria le bandit, comme s'il cédait à une inspiration divine, je consacrerais ma vie à la défense de Sa Majesté sacrée le légitime souverain Charles V; tout mon sang lui appartiendrait... Et vous, saint père, si vous m'aidiez, si vous me mettiez à même d'accomplir cette bonne oeuvre..... je vous donnerais 500 onces d'or.--500 onces d'or! répéta le saint homme avec une joie mal dissimulée; mais que puis-je faire qui ne soit ni criminel ni dangereux?--Criminel! c'est un saint devoir au contraire, dit Zurbano; c'est une action dont vous serez récompensé dans l'autre monde, et dans celui-ci, ajouta-t-il plus bas. Quant au danger, il n'y en a aucun... Écoutez; un bataillon de S. M. Charles V est près de la ville; elle est mal défendue; ce bataillon l'emporterait facilement en suivant mes conseils; il ne agit pour vous que de remettre une lettre de ma part au commandant du bataillon; le plan d'attaque y sera détaillé. Pendant l'affaire je pourrai me sauver, servir la sainte cause du légitime souverain, et expier ainsi mes péchés passés par mon dévouement à la religion et au roi.»

Le moine fut-il dupe des protestations de Zurbano? fut-il séduit par la promesse de 500 onces (18,000 fr.) nous l'ignorons. Toujours est-t-il que Zurbano écrivit au chef carliste, au nom du gouverneur de la ville dont il contrefit l'écriture et la signature; que cette lettre fut remise au supérieur, qui la fit porter au cantonnement carliste par un jeune fils du jardinier du couvent qu'on eut soin de déguiser en paysanne. Le chef de bataillon, d'une d'une médiocre perspicacité, crut à la défection du gouverneur; c'était d'ailleurs à ses yeux une action louable, puis il connaissait son écriture. Il répondit donc par le même message qu'il attaquerait aux lieux et à l'heure prescrite.

Pendant que ce premier acte marchait, le rusé contrebandier commença le second; il fut la contre-partie du premier. Zurbano fit demander une audience au gouverneur pour une révélation de la plus haute importance. Dans le temps de guerre civile, il ne faut rien négliger. Le gouverneur vint lui-même à la prison. Là Zurbano lui apprit que les moines de Saint-François voulaient livrer la ville à l'ennemi; qu'ils avaient même écrit en son nom; que l'attaque aurait lieu le lendemain à onze heure du soir sur tels et tels points. Ainsi, monsieur le gouverneur, vous avez trente heures devant vous. Si vous voulez accepter ce que je vais vous offrir, la ville est sauvée. Il lui présenta une lettre.. Si ce papier, ajouta-t-il, est remis promptement à son adresse, vous aurez demain soir à votre service cinquante braves à toute épreuve. J'y mets une conditions cependant: c'est qu'après le combat vous les laisserez partir sans les interroger, car ils sont comme moi contrebandiers. Quant à moi, j'espère qu'après le succès vous serez assez bon pour me recommander à Sa Majesté, et pour faire commuer ma peine en une détention dans les Présidios d'Afrique.»

Tout en se défiant de Zurbano, le gouverneur crut devoir suivre ses avis: il fit surveiller le couvent, envoya la dépêche et se prépara à la défense.

Le lendemain, dans l'après-midi, cinquante hommes robustes, armés juusqu'aux dents, entrèrent dans Logrono. C'était la bande de Zurbano: elle lui était si dévouée, qu'elle était accourue, prête à tout pour le sauver. Elle fut placée aux points indiqués.

A onze heures du soir, les sentinelles des remparts entendirent le pas mesuré d'une troupe; c'était le bataillon carliste. Il s'avançait sans défiance, comptant être introduit sans coup férir. Lorsqu'il fut suffisamment engagé, un feu meurtrier le frappa tout à coup en tête et en flanc, et mit le désordre dans ses rangs. Ainsi surpris, il ne songea qu'à fuir en toute hâte; mais cette retraite précipitée était prévue; il la fit sous le feu de plusieurs embuscades, et laissa sous les remparts le quart de son effectif et 200 prisonnier? La bande de Zurbano avait fait des prodiges.

Ravi de ce succès, le gouverneur écrivit immédiatement à Madrid, et demanda la grâce de Zurbano et l'oubli pour le passé de sa bande. La reine manquait de bras pour la défendre: dans un semblable moment, une telle troupe était une, précieuse acquisition; la grâce fut accordée pleine et entière. Zurbano resta chef de sa bande, qui fut organisée en corps franc. L'État lui donna nourriture et habillement; quant à la solde, vu la vacuité des coffres de Christine, Zurbano fut autorise à payer sa troupe sur le trésor du prétendant et sur les biens de ses partisans. Lui et ses hommes ne demandèrent pas mieux. Peu de mois après cette aventure, le corp-franc de Zurbano, grossi de tous les aventuriers qu'attirait sa réputation, s'élevait à plus de 800 hommes. Zurbano prit rang, dès ce moment, parmi les chefs de corps de l'armée; son courage, sa féroce énergie, sa parfaite connaissance du théâtre de la guerre, le rendirent si utile à l'armée, dans beaucoup de circonstances, qu'Espartero chercha à se l'attacher de plus en plus.

Le nom de Zurbano fut mêlé dans cette guerre à tant d'actes de valeur extraordinaire et de froide cruauté, qu'il devint la terreur des carlistes. Il avait sur elle presque autant d'influence que celui d'il Bundo cani sur les habitants de Bagdad. Un épisode de cette guerre dira jusqu'où allait l'effroi que ce nom inspirait.

Le camp de don Carlos était en proie aux dissensions intestines. Les généraux qui s'étaient dévoués à la cause du prétendant se disputaient l'héritage de Zumalacarreguy; tous se crevaient dignes de succéder à l'homme qui avait su donner quelque vigueur et quelque éclat au parti de l'absolutisme. Ces rivalités des chefs de l'armée carliste se reflétaient dans les rangs inférieure et y avaient semé le désordre et l'indiscipline. Le nouveau général en chef, Maroto, n'avait pu maintenir cette unité de direction et d'exécution qui fait la force des armées.

Le contraire avait lieu dans l'armée de Christine. Longtemps guidée par les faibles mains de Cordova, elle venait de passer sous le commandement d'Espartero. Intelligence médiocre, Espartero possédait cependant les qualités essentielles d'un général et d'un homme de parti: la fermeté, la prudence et une certaine habileté à profiter des circonstances. Il sut peu à peu rétablir la discipline et le dévouement dans son armée, il lui rendit cet ensemble de vues et de moyens qui conduit aux grandes choses: il en fit un instrument docile. On était au mois de décembre 1837; les lignes carlistes occupaient les environs de Victoria. L'armée d'Espartero était campée entre Salvatierra et la source de la petite rivière Arga; elle avait acculé don Carlos jusqu'aux montagnes de la Biscaye. Malgré les défaites qu'ils avaient essuyées depuis la bataille de Luchana, les carlistes se gardaient à peine dans leurs cantonnements; ils comptaient tellement sur la protection de Dieu, qu'ils lui laissaient en grande partie le soin de veiller à leur sûreté. Boire, jouer, discuter et prier, telles étaient les occupations de leurs jours et souvent de leurs nuits.

Il était onze heures du soir; la nuit était noire, le vent soufflait avec violence, la pluie battait les fenêtres et ruisselait en torrents des toits d'une vaste auberge isolée; quelques soldats dormaient sous un hangar placé à l'une des extrémités. A cent pas de l'auberge était un village assez considérable; le silence et l'obscurité régnaient partout; une salle basse donnant sur la route était la seule partie éclairée de l'auberge et du village.

Cette salle était vaste; les murs, nus et blanchis à la chaux, n'avaient d'autres ornements que de grossiers dessins au charbon: ils le présentaient les chefs christinos caricaturés dans des positions bizarres et grotesques. Le mobilier se composait d'une grande table et de quelques chaises et bancs. Soixante personnes à peu près occupaient cette salle; des broderies, des épaulettes, des uniformes plus ou moins souillés par les travaux de la guerre et par les négligences du bivouac, des armes de diverses espèces, annonçaient une assemblée de militaires; c'était le corps d'officiers d'une brigade carliste qui occupait le village voisin. L'alcade et le corrégidor de l'endroit, pour prouver leur dévouement à don Carlos, étaient venus faire leur cour aux principaux chefs.

La table, éclairée par deux vieilles lampes en bronze, était entourée par quinze de ces messieurs; ils jouaient au monte. Une grande quantité de pièces d'or et d'argent brillaient ça et là. Un capitaine tenait la banque. Au moment où nous parlons, il attirait à lui très froidement un bon nombre de quadruples, de douros, et même de pesetas, qu'il engouffrait dans une vaste bourse en soie verte, à travers les mailles de laquelle on apercevait déjà une belle recette. En face du banquier était un homme de mauvaise mine, portant l'uniforme de commandant de carabineros. Les jurons les plus expressifs de la langue espagnole, si riche en ce génie, se précipitaient de sa bouche écumeuse presque sans interruption: il perdait beaucoup. Quelques autres joueurs, à qui le sort avait enlevé leur dernier douro, tiraient de leurs poches des vales ou billets de rations de vivres, payables au porteur, et les jetaient sur le tapis vert au lien d'argent.

Quelques officiers faisaient galerie autour de la table, et suivait avec une grande attention les chances du jeu. Le plus grand nombre fumait des cigarettes, assis ou couchés le long des murs; quelques-uns dormaient enveloppés dans leurs manteaux. Deux vastes braseros, l'un sous la table et l'autre à l'une des extrémités, répandaient une douce chaleur dans la salle.

Une jeune fille entrait alors. Elle portait un plateau chargé de verres d'eau glacée, d'esponjados, boisson saccharine, et de copitas, ou petits verres de liqueur et d'eau-de-vie.

Une partie s'engageait. L'officier de douaniers, que le monte, traitait si mal, jeta, avec une rage mal déguisée, neuf onces d'or sur le baston, l'une des quatre cartes sur lesquelles les joueurs placent leur mise. Les trois autres cartes, espada, el Rey et caballo, se couvrirent également d'or. La mise était faite. Le banquier prit alors un jeu de cartes et les jeta une à une sur le tapis. Le plus profond silence régnait dans la salle; on n'entendait que le léger claquement des lèvres des fumeurs et le frôlement des cartes; la jeune fille elle-même avait interrompu son service et regardait avec curiosité cette scène. Plusieurs cartes étaient tombées et aucune des quatre n'était sortie encore; l'anxiété des joueurs redoublait, leur coeur battait avec force, leurs yeux brillaient d'une double fièvre de crainte et d'espérance. La onzième carte tombe: c'est la figure du baston. Le commandant de douaniers rayonne de joie; il avance convulsivement sa grande main osseuse sur le tapis, il va saisir sa proie si longtemps convoitée... Tout à coup un bruit sourd se fait entendre, quelques gémissements arrivent jusqu'à l'assemblée au milieu des bruits de la tempête. Ou écoute, quelques curieux ouvrent les fenêtres et regardent avec soin au dehors. Ils ne voient rien qui puisse les alarmer. Les fenêtres se referment, les joueurs se rassurent, les gagnants ramassent leurs lots, le banquier attire à lui les mises des perdants, et une nouvelle partie commence. La porte de la salle retentit alors d'un coup sec; mais on y fait à peine attention; les officiers carlistes comptent sur la garde et sur les sentinelles. La jeune fille, qui ramassait les verres vides, alla entr'ouvrir la ventanilla, petit guichet de six pouces carrés, garni d'un fort treillage en fer, et qu'une planchette à coulisse ferme en dedans; toutes les portes espagnoles en sont pourvues.

Vue de Barcelone et de Montjouich.

«Qui est là! dit la jeune fille.

--Gente de Paz, répondit une voix grave et forte.

La jeune fille regarda au dehors, et vit un paysan vêtu comme ceux des villages voisins; elle le fit entrer aussitôt. Le temps était si mauvais qu'il eût été cruel de faire attendre à la porte. Le paysan salua l'assemblée en portant la main à son béret; on le vit à peine à travers le nuage de fumée qui voilait à demi tous les personnages de cette scène. C'était un homme de cinquante ans, petit, mais trapu; un manteau brun l'enveloppait si bien, qu'on ne voyait de sa personne que deux yeux gris, vifs et perçants, et ses jambes que couvraient des bas de toile blanche; il portait des alpargatas ou sandales.

Personne ne répondant à son salut, ce tardif visiteur fit le tour de la table et se plaça sans façon à l'une des extrémités, derrière la chaise de celui que ses broderies lui désignaient comme le plus élevé en grade. Celui-ci ne jouait plus, il se contentait d'observer les joueurs. Le banquier jetait la première carte, lorsque le paysan, lançant une peseta par-dessus la tête du brigadier, dit d'une voix à faire trembler les vitres: «Quatre réaux sur le caballo: «L'étonnement fut général; chacun chercha vivement le point d'où partait cette voix inconnue; des murmures d'indignation et de mépris se firent entendre à la vue de l'insolent paysan; l'officier-général bondit sur sa chaise, se retourna et le toisa avec colère; le banquier posa les cartes devant lui, et dit froidement au nouveau venu qu'il était trop tard, et que d'ailleurs on ne jouait qu'une demi-piastre. Un jeune officier, moins patient, ramassa la peseta et allait la jeter à la tête du paysan, quand celui-ci dit:

«Monsieur l'officier, si vous ne quittez cette pièce à l'instant, je vous couperai les oreilles... «Puis, se tournant vers le banquier: «Quoi! vous ne voulez pas donner à un pauvre muletier l'occasion de gagner une piastre? Vos seigneuries, ajouta-t-il en parcourant l'assemblée d'un regard pénétrant, se croiraient-elles déshonorées, par hasard, en jouant avec moi?... «Un très-énergique juron et un rude coup de poing sur la table suivirent cette question. «Allons, quatre réaux sur le caballo, dépêchons.--Je vous répète, monsieur le muletier, dit le banquier, qu'il est trop tard et que votre jeu est trop modique.--Ah! c'est ainsi. Eh bien! mes seigneurs, voici mes quatre réaux; et maintenant copo, je joue contre tout l'argent de la banque.»

Cette nouvelle audace redoubla la colère de l'assemblée; personne ne dormait plus, tous les assistants se levèrent et s'approchèrent du muletier. Le commandant des carabineros restait seul assis; il était pâle et tremblant; il regardait fixement le soi-disant paysan, il suivait ses gestes avec anxiété; il semblait le connaître d'ancienne date. Le général demanda enfin quel était l'homme qui venait ainsi les braver, et il ordonna à un jeune officier d'appeler la garde.

«Mon général, dit l'inconnu, c'est inutile, la garde est au diable. Quant à vous, beau lancier, ne sortez pas, la mort est à la porte. Ah! vous refusez de m'admettre à votre jeu; vous voulez savoir mon nom! on va vous l'apprendre, ce nom.» En prononçant ces derniers mots il recula jusqu'au mur près des fenêtres; et, jetant de côté son vaste manteau, il laissa voir une espingole à large gueule. «Je ne suis pas noble comme vous, messeigneurs; je suis un paysan alavais; faute d'un plus beau nom, on m'appelle Martin Zurbano, à votre service, ainsi que les vingt balles de ce pistolet de poche. Que nul ne bouge; pas un mot, pas un geste, ou vous êtes morts. Allons, estimable brigadier, ne vous agitez pas tant sur votre chaise... Quoique tous ensemble, nobles canailles, vous ne valiez pas un garbunzo, je vous prends comme otages.

Personne ne remuait, nul ne songeait à attaquer le redoutable partisan; sa présence inattendue avait glacé tous les coeurs d'épouvante. Satan lui-même n'aurait pas produit plus d'effet. «Maintenant, capitaine-banquier, à nous deux. Laissez la votre beau sac vert et l'argent qui est sur la table. Vous avez refusé ma pièce; moi, j'accepte toutes les pièces que je vois là. Quant à celles qui sont dans les poches de l'honorable assemblée, je vais appeler quelques gaillards qui les chercheront avec politesse» En disant ces derniers mots, il prit rapidement un petit sifflet d'argent dans sa jaquette de peau de mouton et en tira un son aigu. A l'instant même 30 hommes vigoureux et bien armés, mais ressemblant plutôt à des bandits qu'à des soldats, se précipitèrent dans la salle la baïonnette croisée, et menacèrent les carlistes.

«Bien, mes enfants; que six d'entre vous gardent cette porte. Vous, messieurs de l'armée de Charles V, faites-moi le plaisir de vous lier réciproquement deux à deux, et solidement; pas de tricherie: veillez-y, mes jeunes gens. Donnez vos cordes, mais sans quitter vos armes. Dépêchons-nous. Au premier qui ouvre la bouche un coup de baïonnette jusqu'au canon. Pas un coup de feu; terminons l'affaire sans bruit, paisiblement. A moi maintenant.» Il ramassa lestement tout l'argent qui était sur la table, plus de 200 onces d'or, et le mit dans une gibecière en peau qu'il portait sur l'épaule.

Zurbano.--Scène d'insurrection à Barcelone.

Un quart d'heure après, les carlistes étaient liés avec de fortes cordes. Leurs poches, sur un signe de Zurbano, avaient été soigneusement visitées, et la bande, ayant au milieu d'elle ses soixante prisonniers, sortait de l'auberge. En passant près du hangar, les carliste purent apercevoir leur garde, couchée et sans mouvement: elle avait été surprise et égorgée. La nuit était sans lueur aucune; mais les partisans connaissaient les moindres sentiers mieux que leur Pater peut-être. Ils marchèrent donc rapidement, malgré le mauvais temps, et avant le jour ils avaient regagné les avant-postes de l'armée d'Espartero.

(La suite à un autre numéro.)