Bulletin bibliographique.

Cours de Littérature dramatique, ou l'Usage des passions dans le drame; par M. Saint-Marc Girardin, professeur de la Faculté des Lettres de Paris, membre du conseil royal de l'instruction publique. 1 vol. in-18.--Paris, 1843. Charpentier, 3 fr. 50.

Ce petit livre a déjà fait parler de lui; on l'a loué et critiqué outre mesure. Si les secrets des élections académiques n'étaient pas révélés d'avance, on pourrait croire qu'il a valu à son auteur le fauteuil de Campenon. Fidèle à la loi que nous nous sommes imposée, nous ne tenterons pas de faire dans ce bulletin la critique pure et transcendante, pour nous servir d'expressions consacrées. Au lieu donc de demander compte à M. Saint-Marc Girardin de tout ce que son cour Cours de Littérature dramatique pourrait ou devrait contenir, nous nous bornerons à apprendre, aussi brièvement que possible, aux lecteurs de l'Illustration ce qu'ils peuvent être certains d'y trouver.

M. Saint-Marc Girardin expose ainsi, dans un simple avertissement de deux pages, le but de son ouvrage. «J'ai cherché à montrer, dit-il, comment les anciens auteurs, et surtout ceux du dix-septième siècle, exprimaient les sentiments et les passions les plus naturels au cœur de l'homme, la tendresse paternelle et maternelle, l'amour, la jalousie, l'honneur; et comment ces sentiments et ces passions sont exprimés de nos jours dans un pareil sujet; les réflexions morales arrivent naturellement à côté des réflexions littéraires, et j'ai aimé à montrer autant que je l'ai pu, l'union qui existe entre le bon goût et la bonne morale...»

De la nature de l'Émotion dramatique, tel est le titre du premier chapitre. Après avoir constaté que le spectacle de la vie humaine et l'imitation de nos sentiments et de nos caractères est la principale cause du plaisir dramatique, M. Saint-Marc Girardin essaie de déterminer quels sont les moyens de produire le plaisir. Selon lui, la première condition de l'émotion dramatique, c'est que la passion qui l'excite soit vraie; or, au théâtre il n'y a de vrai que ce qui est général et ce que tout le monde ressent. Le cœur ne s'émeut qu'aux choses qui sont communes à tous les hommes: la curiosité, les bizarreries, les exceptions ne le remuent pas. C'est la déjà une des principales différences à noter entre notre théâtre ancien et notre théâtre moderne. Le théâtre ancien prend pour sujet les passions du cœur humain les plus générales et les plus communes: l'amour, la tendresse maternelle, la jalousie, la colère et les passions qui sont simples de leur nature. Il les représente simplement. Le théâtre moderne, au contraire, cherche, en fait de passion, les exceptions et les curiosités avec autant de soin que le théâtre ancien les évitait. Or, les exceptions et les curiosités ont, en littérature, deux grands défauts: la monotonie et l'exagération.

La seconde condition de l'émotion dramatique, c'est de s'adresser à l'intelligence et non aux sens. L'art ne doit parler qu'à l'esprit; c'est à l'esprit seul qu'il doit donner du plaisir. S'il cherche à émouvoir les sens, il se dégrade. En outre, de toutes les émotions qui viennent des arts et qui procèdent de l'imitation de la nature humaine, l'émotion dramatique est la plus complète. Aucun art ne peut plus aisément approcher de la réalité que l'art dramatique, et cependant il se perd s'il s'en approche trop et s'il se confond avec elle. Le spectacle doit être la plus grande des illusions de l'art, mais il doit rester une illusion. Quand le théâtre fait prévaloir les émotions du corps sur les émotions de l'esprit, il se rapproche du cirque, et il en est aussitôt puni par une prompte décadence.

Ces principes posés et expliqués, M. Saint-Marc Girardin en fait immédiatement l'application. Sa méthode, préférable peut-être pour un cours que pour un livre, est aussi nouvelle qu'ingénieuse. Il ne suit aucune des classifications adoptées jusqu'alors. Prenant un sujet, le suicide ou l'amour maternel, par exemple, il le développe dans une longue et spirituelle conversation, sans s'inquiéter jamais d'aucune imite, passant tour à tour de l'antiquité aux temps modernes, rapprochant les Grecs ou les Romains des Français du dix-neuvième siècle, et tirant de ces comparaisons imprévues des aperçus pleins d'intérêt et de vérité.

Les passions dont M. Saint-Marc Girardin a étudié jusqu'à ce jour l'usage dans le drame, seul les émotions qui tiennent à la douleur physique et à la crainte de la mort, le suicide et la haine de la vie, l'amour paternel, l'égoïsme paternel, l'ingratitude des enfants, la clémence paternelle, et enfin l'amour maternel. Il lui reste encore, comme on le voit par cette énumération, un grand nombre de passions à étudier: mais ce premier volume doit être et sera bientôt, nous l'espérons, suivi de plusieurs autres. Alors seulement la haute critique, jugeant l'ensemble et les détails de cet important travail, pourra prononcer ses arrêts suprêmes en connaissance de cause.

Pour montrer comment M. Saint-Marc Girardin a compris et traite son sujet, nous analyserons le chapitre III, intitulé: De la lutte de l'Homme contre la douleur physique. Depuis le christianisme, le théâtre et la littérature sont essentiellement spiritualistes. De nos jours seulement la littérature, sans cesser de prendre la souffrance morale pour sujet, a poussé cette souffrance jusqu'à la douleur physique. Elle a, chose curieuse, matérialisé la douleur morale; tandis que les Grecs, qui représentaient volontiers la douleur physique, l'idéalisaient à l'aide du beau. Ils s'élevaient ainsi du corps à l'esprit; nous suivons la pente contraire. Ils s'avançaient peu à peu vers le spiritualisme chrétien; nous semblons redescendre vers le matérialisme païen.

Autrefois l'expression des sentiments tenait de la nature des sentiments mêmes; elle avait quelque chose de pur et d'élevé; souvent même elle était trop abstraite. Chaque sentiment de l'âme a, pour ainsi dire, une sensation qui y correspond. Mais jamais, autrefois, le mot qui désigne la sensation ne s'avisait de prendre la place du mot qui désigne le sentiment; c'était l'âme humaine enfin, et non le corps, que la littérature s'efforçait de mettre en relief. De nos jours on a voulu, non plus seulement dessiner les sentiments du cœur humain; on a voulu les sculpter si on peut dire ainsi, et comme, par la finesse de leur nature, ils échappaient au ciseau des Michel-Ange de la littérature, il a fallu, bon gré, mal gré, au lieu du sentiment, prendre la sensation. La sensation, en effet, est plus grosse et plus robuste; elle a plus de masse et plus de saillie; elle se prête mieux aux procédés de ce genre de style.

Cette prépondérance de la sensation sur le sentiment est un des plus singuliers effets du style moderne. Nous ne représentons, comme nos devanciers, que les passions de l'âme, la haine, la colère, la jalousie, l'amour, la tendresse maternelle, mais nous les représentons comme des passions du corps, nous les matérialisons, croyant les fortifier; nous les rendons brutales pour les rendre énergiques. C'était une des règles de l'ancien ne poétique d'aider à ce que les passions ont de pur et d'immatériel, et de résister à ce qu'elles ont de grossier et de terrestre. C'était ce que les anciens appelaient purifier les passions. Nous faisons le contraire; nous aimons à pousser la passion morale jusqu'à l'imitation de la passion matérielle; il semble que nous n'ayons foi qu'aux sentiments qui nous font faire un geste, ou plutôt une contorsion physique. Sans les convulsions du corps, nous refusons de croire aux émotions de l'âme.

A l'appui de ses réflexions, M. Saint-Marc Girardin cite divers passages du Philoctète de Sophocle et du roman Notre-Dame de Paris, de M. Victor Hugo. Il nous fait admirer l'art du poète grec qui a laissé à son héros sa blessure, ses cris et le triste attirail de la douleur physique, mais qui a soin de lui donner des passions morales capables de compenser l'émotion causée par l'aspect de ses souffrances. Dans le Philoctète de Sophocle, dit-il ensuite, se combinent avec un art merveilleux les émotions morales et les souffrances matérielles; elles se font pour ainsi équilibre les unes aux autres, et c'est dans cet équilibre que consiste la beauté du personnage de Philoctète. Jamais le genre de pitié que nous inspirent ses souffrances, jamais cette pitié que j'appellerais volontiers la pitié du corps, n'y est poussée trop loin, parce qu'elle est relevée et remplacée à propos par une autre pitié plus douce et plus noble, celle de l'âme, et que nous inspirent ses émotions de joie et de reconnaissance, et même sa colère et sa haine. Avec cet art de tempérer les passions les unes par les autres, l'excès, et par conséquent la contorsion morale ou physique, devient impossible. Voyez, au contraire comment M. Victor Hugo peint le désespoir de Gudule la recluse, quand les sergents d'armes veulent lui enlever sa fille qu'elle vient à peine de retrouver.

«Lorsque la mère entendit les piques et les leviers saper sa forteresse, elle poussa un cri épouvantable, puis elle se mit à tourner avec une vitesse effrayante autour de sa loge, habitude de bête fauve que la cage lui avait donnée. Elle ne disait plus rien, mais ses yeux flamboyaient. Tout à coup elle prit un pavé et le jeta à deux poings sur les travailleurs. Le pavé mal lancé, car ses mains tremblaient, ne toucha personne et vint s'arrêter sous les pieds du cheval de Tristan; elle grinça des dents. Tout à coup elle vit la pierre s'ébranler, et elle entendit la voix de Tristan qui encourageait les travailleurs. Alors elle sortit de l'affaissement où elle était tombée depuis quelques instants et s'écria. Et, tandis qu'elle parlait, sa voix tantôt déchirait l'oreille comme une scie, tantôt balbutiait, comme si toutes les malédictions se fussent pressées sur ses lèvres pour éclater à la fois... «Ho! ho! ho! mais c'est horrible; vous êtes des brigands!... Est-ce que vous allez vraiment me prendre ma fille? Je vous dis que c'est ma fille! Oh! les lâches! oh! les laquais bourreaux! misérables goujats! Assassins! Au secours! au secours! au feu!--Mais est-ce qu'ils me prendront mon enfant comme cela? Qu'est-ce donc qu'on appelle le bon Dieu?» Alors, s'adressant à Tristan, écumante, l'œil hagard, à quatre pattes comme une panthère, et tout hérissée...»

«Je m'arrête, s'écrie M Saint-Marc Girardin après avoir cité ce passage. Dans Ovide la métamorphose serait déjà commencée; car ce n'est plus une douleur humaine que cette rage de la panthère à qui le chasseur arrache ses petits; ce n'est plus ni une femme ni une mère que je vois, c'est une folle furieuse, c'est une bête féroce; la colère s'est changée en fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps. Éloignons-nous en répétant le beau vers de Terence:

Homo sum, atque humani nihil a me alienum puto.

«Je suis homme, et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain.»

Nous avons exposé le plan et la méthode de M. Saint-Marc Girardin; nous avons dit quelles étaient les passions dont il avait étudié l'usage dans le drame; nous venons de montrer comment il appliquait sa méthode. Pour compléter cette analyse rapide, il ne nous reste plus qu'à citer les principaux ouvrages anciens et modernes qu'il a rapprochés comparés dans ce premier volume. Ce sont l'Iphigénie d'Euripide l'Angela de M. Victor Hugo; l'Hamlet de Shakespere et la Pamela de Richardson: le Werther de Goethe et le Chatterton de M. de Vigny; Horace, le Cid et le Menteur de Corneille et le Roi s'amuse de M. Victor Hugo; le Paria de Casimir Delavigne et Dupuis et Desronais de Colle; l'Oedipe à Colone de Sophocle, le Roi Lear de Shakespere et le Père Goriot de M. de Balzac: l'Heauton Timorumenos de Terence et l' Enfant Prodige de Voltaire; le Père de Famille de Diderot; le Fils Ingrat de Piron et les deux gendres de M. Étienne; Lucrèce Borgia de M. Victor Hugo et l'Orphelin de la Chine de Voltaire, etc; la Mérope de Torelli, de Maffei, de Voltaire et d'Alfieri; l'Andromaque d'Homère, d'Euripide et de Racine.

Dans son dernier chapitre, M. Saint-Marc Girardin s'est efforcé de prouver que la littérature exprime souvent l'état de l'imagination d'un peuple plutôt que l'état de la société. La comparaison qu'il a faite lui semble défavorable à la société moderne, et il se demande si l'altération qu'a subie évidemment l'expression des sentiments généraux du cœur humain est un signe de l'altération de ces sentiments; en d'autres termes, si la littérature est aujourd'hui l'expression de la société.--Cette question, qu'il a traitée d'ailleurs trop brièvement, il la résout par la négative. Dans son opinion, la société écrit et parle d'une façon et agit de l'autre, et le plus sûr moyen de ne pas la connaître, c'est de la juger d'après ses paroles ou ses actions. Ainsi, loin que la littérature moderne soit faite à l'image de la société, on croirait qu'elle en a voulu prendre le contre-pied, tant la société la dément par ses mœurs par ses actions!... «Dirons-nous pour cela, se demande M. Saint-Marc Girardin, que la société n'a rien prêté à la littérature? Non, ces passions effrénées, ces caractères hideux, ces crimes insolents et goguenards qui composent le fond de la littérature, la littérature les a pris dans les pensées, sinon dans les moins de notre société, dans notre imagination, sinon dans notre caractère.»

M Saint-Marc Girardin résume ainsi en terminant les réflexions générales qui composent ce dernier chapitre: «Notre littérature ne représente pas notre société; elle n'en représente que les caprices d'esprit, elle n'en exprime que les fantaisies. Ce n'est donc pas condamner les mœurs de notre époque, que d'en attaquer les opinions morales, car les unes sont presque indépendantes des autres. Mais comme, avec le temps, ces opinions influent, soit sur la littérature, dont les créations deviennent moins pures, soit sur la conscience publique, qui devient aussi moins hardie à répudier le mal, il est du devoir de la critique et de la morake de signaler les altérations que la littérature fait subir à l'expression des sentiments principaux du cœur humain, de ces sentiments qui sont le sujet éternel de la littérature dramatique. Certes, quel que soit le travestissement et la dégradation qu'aient souffert dans les drames ou dans les romans, les grandes et simples affections de l'homme, telles que l'amour paternel et l'amour maternel, on est sûr de les retrouver toujours pures et fortes dans le cœur d'un père et d'une mère. Mais les nations chez lesquelles la littérature conserve à ces pensées toute leur pureté originelle, en même temps qu'elle en garde le dépôt inaltérable, ont la double gloire des beaux ouvrages et des bonnes mœurs.»