Le dernier des Commis Voyageurs.

(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118 et 138.)

VI.

RECIT.--LE CAPITAINE POUSSEPAIN.

A mesure que Potard avançait dans sa confidence, son caractère ouvert et jovial reprenait le dessus, et soit involontairement, soit à dessein, il témoignait à son jeune convive plus d'entraînement et plus d'abandon. Celui-ci, de son côté retrouvait peu à peu son aisance, et ne semblait plus aussi pressé de fuir cet entretien. L'un tenait sa proie et semblait jouer avec elle, l'autre commençait à se croire désintéressé en toute cette affaire, et sentait ses défiances céder devant un sentiment de curiosité. La vertu du liquide bourguignon contribuait à entretenir cette sorte de trêve, et Potard y puisait cette verve qui tourne si vite à l'effusion et à l'attendrissement.

«Beaupertuis, dit-il en poursuivant son récit, je viens de vous narrer les succès politiques du voyageur de commerce; vous allez peut-être en conclure qu'ils s'obtenaient aux dépens des affaires et nuisaient à l'exploitation de la clientèle. Il n'en est rien; le voyageur le plus notoirement national était toujours celui qui prenait le plus d'ordres. Moi-même si j'ai laissé un nom dans les fastes du voyage, c'est à des refrains patriotiques que je le dois. Tel droguiste avait refusé obstinément un lot de cochenille, sous le prétexte que la marchandise n'était point assez argentée, qui, sur une roman lancée à propos, revenait de sa prévention, trouvait la substance tinctoriale beaucoup plus à son gré, et se la laissait mettre fort agréablement sur le dos. J'ai fait, en ce genre de véritables tours de force. Permettez-moi de vous citer un.

«Il s'agissait d'une partie considérable de safran d'Espagne, pour laquelle les Grabeausec avaient été indignement refait par une maison d'Alicante. Mauvaise drogue, mêlée de corps étrangers, piquée par l'humidité; triste affaire, en un mot. Quand les Espagnols se mêlent de camelote, ils n'y épargne pas la façon. Ordre de Lyon de placer cela à tout prix. On m'envoie des échantillons un peu fardés, mais affreux néanmoins. Il n'y avait plus qu'à payer d'audace. J'aborde un teinturier d'Alsace, un gros faiseur, riche, rusé, connaissant l'article jusqu'au bout des ongles, qu'il avait excessivement noir. Cet homme avait vécu toute sa vie dans le safran; il le manipulait, il en respirait chaque jour le parfum, le portait à ses lèvres pour en éprouver la saveur, et devait avoir, comme les canards élevés au régime de la garance, les os colorés en rouge. C'est une autopsie que je recommande à MM. les membres de l'Institut; seulement, il faudra peut-être attendre la mort du sujet pour s'y livrer. Les canards l'ont bien passée, cela est vrai: mais le teinturier dont je parle élèverait peut-être des objections de son vivant. Ces gens-là ne sont pas à la hauteur de la science.

«Quoi qu'il en soit, ce fut à cet industriel que je m'adressai pour débiter mon odieuse drogue. J'aime à prendre le taureau par les cornes. Avec un sang-froid asiatique, je lui soumis mes échantillons.

«--Père Shoulmergerberger, ajoutai-je, voici la fleur de pois en fait de safran; vous en avez la première vue. Cent balles de ce numéro! Un marché d'or! Je vous l'ai gardé en ami, en véritable ami.

«L'Alsacien appartenait à cette famille de manufacturiers flegmatiques qui semblent mettre un prix à leurs paroles! tant ils s'en montrent avares; il traitait d'ailleurs le français d'une manière affligeante, et avait ses raisons pour en user sobrement. A peine eut-il jeté un coup d'œil sur l'échantillon que je lui dirais, qu'il le repoussa en disant:

«--C'est ein ortire!

«Traduction libre: C'est une ordure! Le mot était humiliant, mais je ne me tins pas pour battu; je revins à la charge. Prenant le safran à pleines mains, je l'éparpillai, je cherchai à en faire ressortir la couleur, à le faire miroiter au soleil, trouver son jour, à le présenter sous son plus bel aspect.

Peine perdue: mon Alsacien ne démordait pas de son opinion aussi déplorable que laconique. J'eus beau relever les qualités de la marchandise, exalter la vertu qu'elle aurait à l'emploi, déplorer l'aveuglement du teinturier, rien ne put toucher mon homme; il resta inflexible. Je comptais, comme dernière ressource, sur la proposition d'un grand rabais, à la condition qu'il se chargeât de la partie entière. Ce moyen échoua comme les autres.

«--C'est ein ortire, répétait-il, ein téridâple ortire!

«On ne pouvait pas le sortir de là; il en devenait fastidieux. N'importe; je m'étais promis de lui colloquer mes safrans, et je résolus de tenir bon.

«Le père Shoulmergerberger ne subissait ici-bas qu'une seule influence, celle de madame Shoulmergerberger et de ses deux filles. Comme les Alsaciens de la vieille roche, le teinturier s'était marié jeune, afin de se voir revivre dans une série de générations; et quoiqu'il n'eût que cinquante ans, il possédait déjà un échantillon de la deuxième. Cependant un nuage obscurcissait alors l'étoile de sa maison. Son fils, le seul mâle de la famille, était absent depuis cinq mois; Il parcourait les ports de l'Amérique du Sud, afin d'y créer des débouchés aux toiles peintes. Cet exil volontaire faisait la douleur de madame Shoulmergerberger, et l'objet de ses entretiens avec les deux Shoulmergerberger que leur sexe rendait plus sédentaires. Ces femmes échangeaient l'expression de leurs craintes au sujet de l'absent, le suivaient de l'œil sur la carte du globe, et inondaient de larmes de joie les lettres qui leur arrivaient de l'autre hémisphère. Pour peu qu'on devint un habitué de la maison, il fallait s'associer à ces explosions d'attendrissement, à ces scènes de regret.

«C'est là-dessus que je basai mon plan d'attaque. Bon gré, mal gré, l'Alsacien devait avaler mes safrans. Pour cela, j'entrepris les dames Shoulmergerberger au point de vue de ce gros garçon égaré dans le Nouveau-Monde; je leur parlai de l'Amérique comme d'un pays salubre et favorable au développement de la jeunesse; je leur fis une description pleine d'intérêt des produits alimentaires que le jeune exilé trouvait dans ces lointains climats, et des ananas gigantesques qu'il savourait à son dessert; j'insistai sur les études morales qu'il recueillait chemin faisant, et sur les trente nègres à qui il pouvait administrer librement des coups de canne. Tout cela charmait, fascinait, consolait mes Alsaciennes; je les voyais, au gré de mon récit, pleurer ou rire, passer par tous les genres d'émotion. Au bout de deux séances, j'avais fait de tels progrès dans leur esprit qu'elles ne pouvaient plus se passer de moi; mon empire était assuré. Cependant le père Shoulmergerberger résistait encore; les safrans lui paraissaient trop abominables; il demandait du temps, voulait voir d'autres échantillons, enfin cherchait des biais. Je me décidai à frapper le grand coup. Un soir, toute la famille se trouvait rassemblée, et l'on fit un appel à mon talent de chanteur. J'étais en voix; je me promis une scène de larmes. En l'honneur du membre de la famille domicilié aux antipodes, j'annonçai une barcarolle de circonstance, l'Exilé, de Béranger, et je commençai:

Qu'il va lentement le navire

A qui j'ai confié mon sort!

«A ces accents tendres comme le hautbois et déchirants comme la cornemuse, il fallait voir l'auditoire. On me buvait des yeux, mon cher, on me dévorait; je sentais tous ces cœurs palpiter sous ma voix. Les trois femmes Shoulmergerberger semblaient fondre d'émotion; leurs seins étaient haletants, leurs narines dilatées outre mesure. J'avais calculé mes effets et gradué mes impressions; chaque couplet élevait d'un degré l'échelle de l'épanouissement. J'arrivai ainsi au dernier:

Oui, voilà les rives de France,

Oui, voilà le port vaste et sûr.....

«L'illusion était complète, on eût cru que le jeune homme allait débarquer; sa famille s'élançait déjà au-devant de lui. Il faut dire que je détaillais chaque mot avec un art, une expression pleine d'onction et de mélancolie. Jamais je n'ai été plus beau que ce soir-là; il s'agissait de cent balles de safran:

France adorée,

Douce contrée,

Après un an enfin je te revois.

«Je crois même, Dieu me pardonne, que je me permis quelques variantes au point de vue du l'Alsace et de cette réunion de famille, le tout pour arriver au bouquet:

Ah! que mon âme est attendrie,

Là furent mes premiers amours;

Là ma mère m'attend toujours.

Saint à ma patrie!

«Beaupertuis, faut-il vous le dire? à ce dernier trait, je m'effrayai moi-même de mon triomphe. Il y avait dans le timbre de ma voix quelque chose de si pénétrant quand je chantai là ma mère m'attend toujours, que madame Shoulmergerberger n'y résista plus: elle tomba pâmée comme une carpe; ses deux filles ne voulurent pas être en reste et tournèrent l'œil de leur côté, tandis que le teinturier, en proie à des sanglots incroyables, se précipitait dans mes bras, me pressait sur son cœur et me faisait entendre ces mots flatteurs, quoique entrecoupés:

«--Bodard! gé brends fotre bardie té zavrans!

«C'est-à-dire, en dialecte français, que mon affaire était enlevée. Voilà le triomphe de la romance.

«Si je vous ai communiqué cette anecdote, jeune homme, ce n'est pas pour en tirer personnellement vanité: il y a longtemps que Potard a sacrifié ce sentiment puéril sur l'autel de l'expérience. J'ai voulu seulement vous prouver que le patriotisme, loin de nuire aux autres qualités du voyageur, en est le complément nécessaire. Que d'affaires j'ai entamées ainsi par la politique, afin de les résoudre d'une manière plus prompte et plus sûre! Trois ou quatre calembours sur la prise du Trocadéro m'ont donné six mois de vogue; j'ai inscrit cinquante commissions sur mon carnet à l'aide d'un bon mot sur M. de Castelbajac. L'épicier ne sait pas résister à de tels moyens; la politique le flatte, il s'honore de la comprendre Tenez, Beaupertuis, voyez-vous cette maison qui s'élève en face de nous?

--Celle du mercier, père Potard? répondit le jeune homme.

--Oui, Édouard; mais le mercier n'est pour rien dans les souvenirs que j'y rattache. Je remonte plus haut dans le cours des temps, et je sens, à cette vue, mes yeux se mouiller de larmes. Encore une maison dont la politique m'a ouvert l'accès! Mon Dieu! mon Dieu! que de deuil a plané sur cette enceinte! Rien que d'y penser, je sens mon cœur se fondre comme une grenade, ajouta le voyageur, devenu triste et pensif; la force me manque pour achever.

--Eh bien! père Potard, remettons la suite à un autre jour, lui dit Édouard, s'associant à cette douleur.

--Non. Beaupertuis, il faut boire le calice jusqu'à la lie, reprit le troubadour en se versant un verre de bourgogne: à quoi bon reculer? L'heure est venue de dérouler cette lamentable histoire. Prêtez-moi donc attention.

«Il y a dix-huit ans de cela (vous voyez que mes souvenirs datent de loin), cette maison était occupée par le plus insociable, le plus farouche de tous les guerriers. On le nommait Poussepain; un vieux de la vieille, décoré de la main du grand homme, brave comme un César, mais bête à manger du trèfle, et parvenu au grade de capitaine après vingt-cinq ans de service. Dans son beau temps, il composait un superbe officier de dragons; mais il avait passé par tant d'épreuves, s'était vu entamer le cuir si souvent, avait été rôti et gelé tant de fois, que pas un de ses membres ne restait intact, et que la peau de son visage avait pris l'aspect du parchemin. Des yeux de chat sauvage animaient sa physionomie et lui donnaient un air de dureté extraordinaire; son nez arrondi en virgule avait quelque chose de fier et d'impérieux comme le bec de l'aigle, toute sa personne se ressentait de ces habitudes militaires que l'empire a naturalisées parmi nous; il commandait chez lui dans les mêmes termes qu'au régiment, et traitait comme des Prussiens les voyageurs qui frappaient à sa porte.

«Car, il est temps de vous le dire, le capitaine Poussepain, après le licenciement de l'armée de la Loire, s'était retiré à Dijon, sa patrie; et avec les fonds provenant de son patrimoine, il avait ouvert un magasin d'épicerie et une fabrique de moutarde. Un homme aussi irritable choisir un tel commerce, c'était folie. Sa marchandise devait lui monter au cerveau, et j'en ai fait la triste expérience. Quand je connus Poussepain, le troupier s'était retranché dans sa manufacture comme dans un fort devant lequel venaient échouer toutes les sollicitations, toutes les offres de service. Il ne voulait, sous aucun prétexte, entendre parler des voyageurs de commerce, qu'il nommait des flibustiers, des pipeurs, des galériens. Impossible d'entamer avec lui une affaire; quelques commissionnaires des ports de mer avaient le monopole de ses approvisionnements, et il ne voulait à aucun prix nouer de nouvelles relations.

«Parmi les motifs auxquels on attribuait ce séquestre, il en était un qui devait agir vivement pour les esprits chevaleresques et aventureux. Peu d'années auparavant, Poussepain avait épousé une jeune femme, et veillait comme un ex-dragon sur cette autre toison d'or. On racontait des merveilles de la beauté de cette victime, que le troupier avait associée à ses cicatrices. Elle se nommait Agathe et appartenait à une famille de pauvres gens dont elle avait assuré l'existence par son mariage. Du reste, on la voyait peu; jamais elle ne descendait ni dans le magasin, ni dans la fabrique; à peine avait-elle la liberté de visiter ses parents. Pour charmer ses loisirs, Poussepain lui racontait la campagne d'Égypte, où il avait figuré comme maréchal des logis des dromadaires et comme pestiféré de Jaffa. C'était l'une des grandes distractions de la jeune épouse, à moins que le capitaine ne préférât l'initier au passage de la Bérésina, où il avait joué un rôle très-dramatique. La pauvre Agathe subissait dix fois par mois les mêmes récits, et s'endormait profondément au bruit de ces grandes batailles.

«Voilà ce qui se disait dans le public au sujet de la maison, et les tables d'hôte du Chapeau-Rouge, de la Galère, de la Cloche, retentissaient chaque jour de nouveaux détails au sujet de l'ex-capitaine et de son invisible moitié. Longtemps j'écoutai ces propos sans y prêter aucune attention. Un épicier de plus un de moins dans la capitale de la Bourgogne n'était pas une si grande affaire que cela valût la peine d'y songer Je me trouvais alors dans la plus belle période le ma gloire; loin que je fusse obligé de courir après la clientèle, c'était elle qui venait à moi. On s'informait de mon passage, on me gardait les ordres qui n'avaient rien d'urgent; partout où j'entrais, je voyais des visages épanouis et des esprits bien disposés. A quoi bon aller chercher des affronts et perdre mes pas auprès d'un Iroquois? J'avais rayé Poussepain de ma liste, et tout s'était borné là. Sans ce diable d'Alfred, de la maison Papillon et compagnie, j'en serais encore au même point, et Dieu sait que de douleurs cette réserve m'eût épargnées! Mais un jour, à dîner et en présence de quarante voyageurs, Alfred m'entreprit au sujet du capitaine Poussepain, et me mit au défi de forcer la consigne qui gardait sa porte. D'abord je passai condamnation; mais Alfred s'en enfla tellement, il m'agaça si bien, que je me précipitai dans l'aventure.

«--Voyez, messieurs, disait-il, Potard lui-même, le grand Potard, met les pouces devant le fabricant de moutarde; décidément c'est un gaillard inexpugnable.

--Eh bien! non, m'écriai-je en me levant; non, non, vingt fois non! Avant qu'il soit huit jours, j'aurai apprivoisé cet homme des bois. Qui veut tenir le pari?

«--Moi, moi, dirent à la ronde mes jeunes écervelés.

«--Trente bouteilles de romanée ou de clos Vougeot ajoutai-je avec une voix solennelle; la qualité au choix du vainqueur. Et signons pour plus de sûreté.

«L'acte fut dressé, mis en règle, et je fus engagé dans l'entreprise. A peine sorti de table, j'en eus du regret; mais vous savez, Beaupertuis, ce que c'est que l'amour-propre, et quel rôle il joue dans les déterminations humaines. Il a conduit maint poltron sur le terrain et forcé plus d'un courage chancelant à faire bonne contenance devant le feu de l'ennemi. J'en étais là; l'affaire avait fait du bruit; impossible de reculer...

«Ce fut alors seulement que je pus me rendre compte des difficultés de l'opération. Plus de cent voyageurs de commerce s'étaient présentés chez Poussepain sans pouvoir dépasser le seuil de sa porte. L'un d'eux, plus hardi que les autres, s'était glissé jusque dans le magasin; mais, à l'aspect de tant d'audace, l'ex-capitaine avait décroché son grand sabre de dragon et aurait fait un mauvais parti à l'imprudent s'il n'eût prudemment battu en retraite. Comment adoucir ce Tartare? comment museler cette bête fauve? comment ramener cette créature primitive au sentiment de la civilisation? Là gisait le problème, et je me pris à y réfléchir.

«--Cet homme est trop sauvage, pensai-je à part moi, pour n'être pas foncièrement stupide; il doit être bouché comme de l'eau de Seltz. Des lors, de quoi s'agit-il? De trouver son faible, voilà tout son faible? il en a un; quel homme n'en a pas?

«Je me livrai pendant quelques minutes à ce travail d'analyse, après quoi l'inspiration m'arriva, et bondissant comme dut le faire Archimède dans son bain.

«Je le tiens, m'écriai-je; je le tiens!

«En effet, je le tenais. Mon premier soin fut de me procurer une branche de saule que je fis dessécher en l'approchant du feu, puis une pincée de terre que je renfermai dans une boîte de citronnier. Pourvu de ces deux ustensiles, j'écrivis au farouche Poussepain:

«Capitaine,

«Un voyageur qui arrive de Sainte-Hélène possède quelques souvenirs qu'il a recueillis sur la tombe même du grand homme.

«Si tous les admirateurs et tous les officiers de Napoléon ne peuvent pas accomplir ce lointain pèlerinage, il est du devoir de ceux qui sont plus favorisés de ne pas se montrer avares de ces précieuses reliques.

«Je sais, capitaine, le cas que l'Empereur faisait de vous; j'en ai causé souvent avec le général Montholon, et l'on m'a fait promettre de vous offrir un rameau de la branche de saule que j'ai détachée de l'arbre à l'ombre duquel repose le grand Napoléon; j'y ajouterai une pincée de terre prise sur son tombeau, et qui a par conséquent pu se mêler à ses cendres.

«Si je ne savais pas dans quelle solitude vous plonge le regret d'avoir perdu votre empereur, je serais allé moi-même vous faire hommage de ces nobles débris; mais je respecte trop le motif qui vous isole du monde pour chercher à vaincre vos répugnances.

«Je tiens les objets glorieux et susdits à votre disposition.

«Votre serviteur,

«Potard.

«Hôtel du Chapeau-Rouge, chambre 8.»

«J'envoyai cette lettre par un garçon et j'attendis à ma croisée le résultat de la démarche. La ruse était grossière, mais elle avait alors toute la fleur de la nouveauté. On n'avait encore exploité ni le saule pleureur, ni le petit chapeau, ni les débris du cercueil; aussi étais-je plein d'espoir. Cependant mon messager ne revenait pas, et peu à peu l'inquiétude me gagnait. L'ex-dragon aurait-il pénétré le stratagème? se serait-il douté de la mystification? Le cas pouvait devenir grave, et déjà je m'imaginais que mon soudard donnait je fil à son grand sabre de cavalerie afin de me fendre plus régulièrement en quatre, lorsque je vis déboucher le garçon chargé de ma missive, avec un homme à ses côtés, tenue sévère, redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, chapeau sur l'oreille, balafre atroce sur la joue gauche, œil à dix pas devant lui, allure militaire, un peu ralentie à cause des rhumatismes.

«--C'est lui, m'écriai-je; je le tiens. Arrive donc, culotte de peau, arrive donc. A nous deux main tenant.

XXX.

(La suite à un prochain numéro.)