OUVERTURE DE L'EXPOSITION DE L'INDUSTRIE.

[(Agrandissement)]

Quittons la solennité de ces régions officielles, et allons en plein air bras dessus bras dessous; c'est là véritablement que se donne la fête et que quelqu'un en profite, sans apprêt et sans cérémonie. Ce quelqu'un-là, c'est le Parisien, le Parisien par foule et par multitude. Dès qu'il y a des lampions quelque part, un orchestre, un mât de cocagne et un feu d'artifice, vous pouvez compter que le Parisien ne se fera pas prier pour mettre le nez dehors. Il emmène sa femme, il emmène sa fille, et le voilà parti tout le long des quais, tout le long des boulevards, tout le long des rues, se grossissant flot par flot sur toute la route, et arrivant peu à peu à former une armée de bras, de jambes qui se mêlent et se poussent, un océan de têtes ondoyantes, les Champs-Elysées et les Tuileries reçoivent par toutes leurs embouchures cette mer houleuse. C'est aux Tuileries, en effet, et aux Champs-Elysées que la fête a choisi son arène et s'étale.

Rien n'est plus périlleux et plus magnifique en même temps que le jardin des Tuileries pendant ces heures de fête royale; le péril est d'y entrer et d'en sortir. Heureux qui peut se glisser à travers la masse humaine et compacte qui assiège les grilles et se dispute le passage! Heureux qui n'y laisse pas quel que chose, et en rapporte son habit tout entier, son pied, sa jambe et son bras sans meurtrissure! Mais enfin nous voici hors de prison; nous échappons à ce passage dangereux qui mène à la suffocation, et nous mettons le pied dans le jardin immense; la foule bruyante se disperse dans ses larges allées; elle roule tumultueusement sur les terrasses ou à l'ombre des bois de marronniers; le firmament resplendit d'étoiles; des feux allumés de tous côtés projettent leurs pâles lueurs sur les massifs de verdure. Quoi de plus beau que ces vieux arbres centenaires éclairés ainsi la nuit, que ces guirlandes de feux magiques qui se mêlent à l'azur du ciel! Cependant les parterres embaumés se parant de leurs arbustes et de leurs fleurs, les jets d'eau s'élancent en gerbes limpides, et les statues de marbre s'offrent au regard comme de blancs fantômes.

Le jardin des Tuileries ne contribue à la fête que par ses propres et naturelles splendeurs; excepté son contingent ordinaire de lampions, le 1er mai n'y ajoute rien: je me trompe, il y donne son concert. C'est bien celui-là qui se peut appeler un concert monstre; le vaste orchestre est assis sous le pavillon de l'Horloge, montrant de loin, rangée sur ses gradins, son armée d'instruments et de musiciens, la foule se presse de tous côtés autour de l'enceinte harmonieuse, comme autour d'une citadelle qu'en veut aborder à toute force et prendre d'assaut; les fenêtres et les galeries du palais se peuplent de curieux couverts d'uniformes et de croix, et la multitude infinie s'étend au loin dans toutes les profondeurs du jardin. Tout à coup le chef d'orchestre donne le signal, et alors toutes les oreilles se dressent: les privilégiés, ceux qui ont trouvé moyen de s'approcher du concert, écoutent avidement l'immense harmonie et n'en perdent pas une note; les autres s'en tirent comme ils peuvent; à mesure qu'ils se trouvent plus éloignés, le son leur arrive plus rare et plus imperceptible; et enfin il y a les disgraciés qui ont beau faire, se dresser sur la pointe du pied, ouvrir la bouche d'un air ébahi, se pencher du côté d'où vient l'harmonie, pour en recevoir quelque aumône, ils n'entendent pas plus que s'ils étaient des sourds parfaits.

La meilleure manière de jouir de ce concert à la lueur des étoiles, la manière exquise et raffinée, ne consiste pas à se ruer brutalement au pied de l'orchestre: ne vous placez ni trop près ni trop loin; trop près sent la grosse curiosité bourgeoise et le provincial affamé; trop loin vous fait courir la chance de ne rien ouïr; mais allez choisir un oranger ou un arbre placé à une distance qui ne vous permettra ni de trop entendre ni de ne pas entendre assez, et adossez-vous-y: vous ressentirez, dans cette situation, une sensation singulière et un plaisir inconnu. Cette nuit illuminée, cette verdure, cette harmonie lointaine, ce noir palais, ces marbres, ces fleurs, ces eaux, ces arbres centenaires, ces mille bruits, cette foule bigarrée et innombrable, vous font douter si vous n'êtes pas dans quelque région diabolique et charmante, si vous ne faites pas un rêve surnaturel et gigantesque.

Maintenant que notre concert est fini et que nous avons achevé notre promenade aux Tuileries, faisons un tour aux Champs-Elysées. Aux Champs-Elysées la fête est moins compassée, moins fière, moins superbe qu'aux Tuileries; elle ne se contente pas d'un concert exécuté par les premiers artistes de Paris et conduit par quelque archet de haute qualité. Les orchestres suspects semés çà et là ne lui font pas peur; l'important pour elle est qu'il y ait des orchestres, n'importe de quels Paganini et de quels Bériot ils se composent. C'est que le 1er mai se popularise aux Champs-Elysées; il ne tient pas à l'étiquette, mais à la variété; la quantité, et non le choix, préside à ses plaisirs. Le marchand de pain d'épice, le marchand de coco, le mât de cocagne, la diseuse de bonne aventure, la comédie en plein vent, la cuisine en plein air, le débit de consolation, l'escamoteur, le paillasse, le danseur de corde, les marionnettes, le chien savant, polichinelle, le serin artilleur, l'ours de la mer du Nord, la femme géant, tout ce luxe des fêtes foraines n'excite nullement le dédain du 1er mai. Il les caresse; il leur donne pendant vingt-quatre heures une ample hospitalité, de la barrière de l'Étoile à la place de la Concorde. Et Dieu me garde d'oublier le jeu de bague, l'escarpolette, le cheval de bois, le coup de poing, le tir à l'arbalète, le tir au pistolet, la loterie au macaron, qui font partie des menus plaisirs de la journée, et dont la foule se régale. L'Illustration a donné l'année dernière une description exacte de tous ces passe-temps populaires du 1er mai, y compris la grande bataille qui se livre dans le carré Marigny, sur le dos de messieurs les Anglais et autres Cosaques, ce qui me dispense de pousser plus loin ma nomenclature.

Puisque nous sommes si près du Cirque-Olympique, qui nous empêche d'y entrer? Être à la porte des gens et ne pas leur dire bonjour, n'est-ce pas une impolitesse? Bonjour, donc, Cirque mon ami; comment le portes-tu? Que fais-tu depuis que tu as quitté ton boulevard du Temple et tes quartiers d'hiver, pour planter ici ton drapeau et ta tente?--Le Cirque-Olympique, arrêtant tout court son coursier et le tenant en bride, me tint à peu près ce langage: «Hep! hep! je fais cette année ce que je faisais l'an dernier, Hep! hep! Voici Partisan qui caracole! voici Auriol qui cabriole! Mes écuyers courent bride abattue et enseignes déployées; mes écuyères passent à travers les cerceaux, Hep! hep! hep! n'en demandez pas davantage. Mon père caracolait, ma mère cabriolait: mes enfants cabrioleront et caracoleront jusqu'au jour où cabrioles et caracolades finiront avec le monde, qui doit finir.»

Ce que le Cirque ne dit pas, parce qu'au fond de l'âme le Cirque est modeste,--tous les vrais braves le sont,--c'est qu'il a recruté deux talents nouveaux, ou plutôt trois talents que nous ne lui connaissions pas. D'abord, le jeune Ducrow, d'origine anglaise, comme son nom l'indique suffisamment; Ducrow, qui est de cette grande et illustre race des Ducrow, dont la gloire, sans contredit, a dû parvenir jusqu'à vous, de cette race fameuse dans les jeux olympiques! Or, Ducrow n'a pas démérité de ses aïeux; nous n'avons point affaire à un Ducrow dégénéré, et Juvénal n'aurait pas le droit de l'apostropher de son ïambe; tout au contraire, Ducrow promet de continuer ses pères et d'accroìtre leur éclat. Ce n'est encore qu'un petit bonhomme, mais petit poisson deviendra grand, et déjà mons, Ducrow a toute la hardiesse, toute la vivacité, toute la dextérité, toute l'agilité qui annoncent les grandes cabrioles et les grandes destinées.

M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde viennent après Ducrow, et complètent le trio merveilleux. M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde dansent le pas styrien à ravir. De peur que vous ne suspectiez le certificat que nous délivrons à leur jarret, nous vous demanderons la permission de mettre sous vos yeux les pièces authentiques. Voici M. Cinezelli et mademoiselle Adélaïde; ne pouvant pas tout à fait vous les envoyer en chair et en os, nous vous les offrons gravés sur bois; c'est le procédé de l'Illustration. Hein! qu'en dites-vous? C'est là ce qui s'appelle un pas styrien! Quelle légèreté! quel pied vif et pétulant! quels attitudes et quels reins agréables!

Ainsi va le Cirque-Olympique, piquant des deux, avalant des sabres, grimpant, sautant, se roulant, se disloquant, piaffant, hennissant, dansant le pas styrien et mille autres pas plus ou moins chinois, et vivant de la sorte entre un balancier et un picotin d'avoine; la foule cependant l'aime comme cela, le recherche, l'admire et inonde chaque soir, en flots pressés, ses immenses amphithéâtres. Heureux Cirque, que te manque-t-il? tout cheval t'est propice, tout sauteur fait ta joie!

On voit que les Champs-Elysées sont pleins d'amusements et de merveilles; mais le grand prodige, mais la véritable curiosité qu'ils montrent en ce moment avec orgueil, c'est le magnifique bazar élevé à l'industrie, c'est la surprenante réunion des produits si divers et si variés du génie et du travail français. Pendant tout le temps que cette intéressante et formidable exposition restera visible à tout venant, les Champs-Elysées ressembleront à ces contrées tout à coup envahies par des émigrations innombrables. La France entière y passera en effet par une multitude de représentants, les uns simples curieux, les autres intéressés directement à ce grand spectacle industriel. Et quel plus beau spectacle, je vous le demande!

Les portes sont à peine ouvertes, et déjà la foule s'y précipite; c'est un effroyable encombrement. Laissons passer cette première ardeur, laissons le torrent se calmer un peu; dans ce tumulte des premiers jours, l'Illustration doit se contenter d'offrir à ses lecteurs une esquisse générale de l'exposition; or, c'est ce qu'elle fait. Regardez, messieurs, et vous mesdames, regardez; la vue n'en coûte rien. Plus tard, l'Illustration vous accompagnera dans ces vastes galeries, en examinera en détail toutes les richesses, et vous conviera à une promenade pittoresque à travers cet immense empire de l'industrie.

--Les concerts sont toujours à l'ordre du jour; on en donne de tous côtés, et les plus illustres artistes, comme les plus inconnus, s'affichent sur les murs de la ville: concert ici et concert là, concert partout. Le monde n'est pas près de finir faute de concerts, et ce n'est certes pas de ce côté que la mort le menace, à moins qu'il ne meure d'une indigestion de concerts.

Le concert du Conservatoire est toujours le plus solide et le plus recherché. Un de ces derniers jours, le dimanche 21 avril, les fervents amateurs qui suivent avec passion ces belles journées musicales ont éprouvé une agréable surprise: le Conservatoire leur a donné une grande scène lyrique intitulée le Roi Lear, de la composition de M Gustave Héquet. M. Gustave Héquet ne se contente pas d'être un critique musical des plus savants et des plus distingués; il joint, comme on voit, le fait à la parole et la pratique à la théorie. Cette scène du Roi Lear annonce un habile et ingénieux compositeur, M. Héquet a de la science et de l'âme, et avec cela on est armé pour la conquête. Qu'un théâtre lyrique tende la main à M. Héquet, et le succès n'est pas douteux. Les applaudissements donnés unanimement à cet essai de tragédie lyrique par le public de Paris le plus exercé et le plus sévère sont d'un présage excellent pour l'avenir de M. Héquet.

Mais je vous demande bien pardon; voici le feu qui prend aux pétards du 1er mai, et je sens mon bambin qui me tire par l'habit et me crie: «Papa, allons voir le feu d'artifice!» Je suis trop bon père pour envoyer promener mon illustre fils.--Adieu donc!