Exposition des Objets d'Art destinés à la Loterie de l'Œuvre du Mont-Carmel, dans le palais du Luxembourg.

A Dieu ne plaise que nous mêlions notre voix à celles des gens qui, désespérant de l'avenir, s'en vont partout criant que les idées généreuses n'ont plus cours dans le monde, et même qu'elles n'y peuvent plus naître. Avouant que les grandes œuvres sont rares, nous n'en sommes pas moins disposé à reconnaître que la foi n'est pas éteinte, et que parfois d'admirables dévouements se font jour à travers l'égoïsme ou la corruption. La France, principalement, a droit de revendiquer sa place parmi les nations qui travaillent pour le bien-être commun; les gouvernements étrangers peuvent l'aimer peu, les peuples l'honorent, et cela lui suffit.

C'est à la France que l'Europe doit, en réalité, l'œuvre du Mont-Carmel.

Il est impossible que vous n'ayez pas rencontré sur votre route le frère Charles, un homme jeune encore, portant une longue barbe brune, revêtu d'une robe de bure, marchant droit à son but, pour aller faire la quête au profit du Mont-Carmel. Une œuvre de religion, et surtout de charité, a été fondée par lui et par le frère Jean-Baptiste sur les hauteurs de la montagne sainte. Dès l'année 1826, grâce aux soins du général Guilleminot, ambassadeur français à Constantinople, a eu lieu le rétablissement du couvent et hospice qui doivent servir de refuge aux voyageurs en Orient. A l'heure qu'il est, un firman de l'empereur de Turquie a assuré aux religieux français la propriété du Mont-Carmel; les murailles du couvent ont été, relevées; mais le bâtiment n'a pas de toiture, mais il manque un grand mur d'enceinte qui le défende contre les Arabes.

Vue de l'Hospice du Mont-Carmel.

Dans une notice où il explique la situation des carmélites, M. Alexandre Dumas a dit: «Déjà le général de l'ordre des Carmes, qui est à Rome, avait voulu, par discrétion, renoncer à de nouvelles quêtes, il craignait, dans une lettre que nous avons lue, d'éprouver trop et trop de fois la charité des chrétiens, et surtout celle de la France. Le général comte de Fernig et le baron Taylor, qui savent que la France, par les idées et par les bienfaits, est la nourrice du genre humain, ont rassuré le bon père; et le frère Charles, bien sûr de n'être pas importun, a repris le bâton du frère Jean-Baptiste; il a passé les Alpes, et c'est lui que vous avez vu cet hiver à Paris, partout et chez tous.»

C'était un nouvel appel fait à la France, et il faut proclamer bien haut l'empressement avec lequel les littérateurs et les artistes ont concouru à cette œuvre généreuse. Les uns ont envoyé des manuscrits, ou des poésies inédites, ou des exemplaires de leurs ouvrages; les autres ont envoyé des peintures, des sculptures, des dessins, des gravures, des lithographies. De telle sorte qu'aujourd'hui, dans une salle de palais de la chambre des pairs, sont exposés tous les envois destinés à l'œuvre du Mont-Carmel, qu'une loterie aura lieu, et que de charmantes compositions échoiront aux gagnants. Sur dix billets, un lot sortira: nous ne dirons donc pas qu'il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus.

Nous n'avons pas manqué d'aller visiter l'exposition publique des objets donnés en prime par les artistes et les littérateurs français. Les noms de MM. H. Ver net, Ingres, Scheffer, Léon Cogniet, Dauzats, Odier, de Chacaton, Diaz, etc., nous étaient un sûr garant de l'importance de cette exposition, qui a été arrangée par les soins de MM. de Xanteuil, Charles de Tournemine, membres du comité de l'œuvre du Mont-Carmel, et de M. Chazal, le célèbre peintre de fleurs.

M. Philippoteaux a envoyé deux arabes peints avec son habileté accoutumée; M. Léon Cogniet, qui n'a jamais voyagé dans le pays, a donné une Petite Femme arabe dont la couleur est excellente, et qui étonne par la vérité du costume et de l'expression qu'on remarque dans la figure. Le frère Charles ne se lassait pas d'en faire l'éloge, et qui plus que lui, voyageur intrépide, peut dire si l'œuvre de M. L. Cogniet est vraie et consciencieuse? Même observation à l'égard d'un petit tableau arabe, par M. de Chacaton. Il est composé d'une façon charmante, et va de pair avec ceux que cet artiste a envoyés au salon du Louvre cette année. Inutile de dire que les toiles de MM. Dauzats et Mayer ont de la valeur. Ces deux artistes ont vu l'Orient; l'exécution seule aurait pu leur manquer, et ils la possèdent à un degré éminent.

Le dessin fort habilement fait a été composé tout exprès par M. Jollivet; c'est une allégorie sur le rétablissement du Mont-Carmel. L'art et la littérature couvrent d'un manteau protecteur le temple de l'hospitalité relevé par les mains pieuses des frères carmélites. Le dessin de M. Jollivet est d'une heureuse inspiration. Il était impossible de mieux personnifier l'œuvre qu'il ne l'a fait.

M. Horace Vernet, le grand artiste, a voulu contribuer puissamment à la loterie, et son tableau, quoique étant d'une petite dimension, a une valeur considérable par la manière dont il est composé. Ce sont les Lamentations de Jérémie. Ce sujet, si souvent traité, aurait pu être un écueil, même pour le talent éprouvé de M. Horace Vernet. Les Lamentations de Jérémie font honneur à l'artiste. La composition est simple et large; le tableau a du fini et de l'exécution. Combien de billets de loterie fera prendre la toile de M. Horace Vernet! Rarement son pinceau a mieux rendu sa pensée.

Le beau dessin à la plume, que M. Ingres a fait sortir de ses cartons pour en doter l'œuvre, n'est pas non plus le moindre objet d'art que contienne la collection. Le style sévère de l'auteur de l'Apothéose d'Homère s'y révèle largement.

L'Apparition de Béatrix au Dante a été parfaitement comprise et exécutée avec talent par M. Henri Delaborde. Il y a dans ce joli tableau de l'harmonie et une certaine teinte radieuse qui va bien au sujet.

Femme arabe, tableau par M. Cogniet.

Nous nous rappelons avoir vu un dessin de ce tableau dans le Salon de 1840, publié par Challamel.--Le tableau envoyé par M. Odier est le plus grand de tous; il représente une scène dramatique dont le sujet nous échappe, et que le peintre a traité avec son énergie et son talent accoutumés.

Nous avons remarqué une excellente vue du Mont-Carmel, d'après une épreuve au daguerréotype, et nous la reproduisons pour que nos lecteurs aient sous les yeux le lieu même où s'élèvent le temple et l'hospice. Il n'est pas besoin de garantir l'exactitude de cette vue, car on sait à quoi s'en tenir à cet égard sur le daguerréotype. Le mont Carmel est situé entre Tyr et Césarée, séparé par un golfe de Saint-Jean-d'Acre, placé à deux journées de Jérusalem et à cinq heures de distance de Nazareth. A l'ouest, la mer baigne ses pieds, sorte de promontoire que le voyageur aperçoit avec bonheur. Le frère Jean-Baptiste a gravi la montagne pour dessiner les plans du monastère, dont le devis atteignait le chiffre de 350,000 fr.

Allégorie sur le rétablissement du Mont-Carmel, par M. Jollivet.

Une charmante aquarelle de M. Raffet représente un épisode de notre guerre d'Afrique;--un paysage de M. Murilliat malheureusement n'est pas assez terminé;--M. Auguste Hesse a envoyé une très-remarquable composition religieuse;--M. Godin a envoyé une de ses meilleures petites marines, ainsi que M. Eugène Isabey; M. A. Delacroix s'est distingué; jamais il n'avait été plus coloriste que dans son envoi à l'œuvre du Mont-Carmel;--le tableau de M. Blondel est estimable;--M. Joseph Thierry a peint un paysage dont l'effet est saisissant;--M. Lapito a fait choix d'une jolie étude;--M. Charlet a donné un dessin à la mine de plomb, dont le sujet est plein d'esprit; sa petite composition a une vérité charmante;--M. Brascassat n'est pas resté au-dessous de lui même.--Enfin, nous devons de sincères éloges à MM. Henri Scheffer, Diaz, Jules Coignet, etc. Le moyen d'être sévère, d'ailleurs, quand l'intention est si louable, et quand chacun fait preuve de tant de bonne volonté!

Pour la sculpture, elle est représentée à cette intéressante exposition par des œuvres de M. David (d'Angers), de M. Pradier, de M. Dumont, de M. de Nanteuil, de MM. Dantan aîné et jeune. Des statues, des bustes, des statuettes en marbre ou en plâtre, attirent les regards des curieux. Certainement, il s'agit déjà d'un véritable musée, et il «mérite d'être vu», comme dit la phrase consacrée.

Voila quelle a été la part prise à l'œuvre du Mont-Carmel par l'élite de nos artistes. La littérature, on le pense bien, ne devait pas s'abstenir, ni rester en arrière, seulement sa participation est moins apparente.

M. Alexandre Dumas a envoyé le Manuscrit de Fernande, roman en trois volumes;--M. Alfred de Vigny a fait précéder plusieurs volumes de ses œuvres de quelques pages inédites et manuscrites;--M. V. Hugo a donné nu exemplaire de sa Notre-Dame de Paris, avec une lettre au frère Charles;--M. Émile Deschamps a procédé de même; une page de ce charmant poète orne sa traduction de Macbeth.

--Enfin, nous avons remarqué les noms de MM. de Lamartine, Alexandre Soumet, Roger de Beauvoir, Léon Gozlan, Altaroche, Augustin Challamel, Adolphe Dumas, Jules Lacroix, Wilhem Témat, Ponjoulat, Raoul-Rochette, etc. La Société des gens de lettres a prêté presque tout entière son concours à l'œuvre du Mont-Carmel.

Plusieurs lettres autographes de Napoléon et de Lucien Bonaparte forment des lots importants, et quelques autres curiosités intéressantes ornent cette exposition improvisée.

Les musiciens n'ont pas fait défaut. M. Spontini a composé, tout exprès pour l'œuvre, un cantique dont les paroles sont de M, Adolphe Dumas. Il a donné, en outre, ses partitions de Fernand Cortez, de la Vestale, d'Olympie, avec autant de dédicaces écrites de sa main. M. Donizetti a envoyé un morceau de musique religieuse, morceau entièrement inédit et manuscrit; MM. Carafa, Haley, Pauseron, etc., ont contribué avec empressement à la bonne œuvre du frère Charles. Mais, hélas! nous n'avons pas trouvé là, jusqu'à présent, une note de Rossini, de Meyerbeer ou d'Auber. Espérons que, dans quelques jours, cette lacune aura été comblée.

Nous avons certainement oublié bien des noms, et, à vrai dire, nous n'avons donné qu'une idée bien imparfaite de l'exposition pour la loterie du Mont-Carmel; notre but était, avant tout, d'appeler l'attention du public sur ce point, et de faire comprendre à tous les artistes, à tous les écrivains, à tous les hommes de pensée, combien il leur importe de ne pas rester en arrière, lorsqu'il s'agit d'une œuvre aussi grande et aussi généreuse que celle dont nous venons de parler. Disons avec un voyageur;

«Que tous ceux qui ont parcouru l'Orient viennent en aide au frère Charles! Il est impossible d'avoir passé au milieu de ses populations chrétiennes, d'avoir entendu leurs vœux, examiné les rivalités qui se les disputent, sans comprendre la nature et la portée du coup qui vient de nous être adressé dans ce qu'il y a de plus français en Syrie.» Ajoutons que, plus les chrétiens sont menacés en Asie, plus le temple et l'hospice du Mont-Carmel acquièrent d'importance. C'est un port où ils se reposeront en sûreté, où des mains amies fermeront leurs blessures, où les persécutions des musulmans s'arrêteront infailliblement.

Jérémie, tableau par M. Horace Vernet.

Les frères Jean-Baptiste et Charles sont satisfaits, et c'est en leur nom que nous remercions tous ceux qui ont coopéré à la grande œuvre. Dans le principe, l'exposition des lots envoyés au comité devait avoir lieu au couvent des carmélites; mais le nombre des envois a été si considérable, que force a été de changer de local. Une salle basse du palais du Luxembourg a été accordée aux demandes du comité.

En quittant la France, le frère Charles demeurera convaincu de cette vérité, qu'il s'y trouve encore des âmes généreuses et accessibles aux nobles idées. La plupart des hommes intelligents de l'époque l'ont accueilli avec bienveillance, avec empressement, avec une joie sincère. Grâce au dévouement des carmélites, l'hospice et le temple ne tarderont pas à ouvrir leurs portes à nos pèlerins, à nos compatriotes, épars dans les échelles du Levant, à nos voyageurs, à nos malades, à nos morts; notre sollicitude aura sa récompense, car chacun d'eux, en touchant ce sol hospitalier, bénira la France ou priera pour elle.