COURRIER DE PARIS
Si vous êtes un homme de goût, vous allez vous récrier, j'en suis sûr. Comment! encore le shah! Eh oui, encore. Tout a été dit pourtant sur notre visiteur. Depuis quinze jours, il n'y a pas autre chose. On ne parle que du personnage, de sa suite, de ses diamants, de son âge, de ses lunettes. Beaucoup ont célébré ses mots. Tant qu'il vous plaira, mais c'est à recommencer. Voilà bien notre pays. En dehors du sujet à la mode, taisez-vous. Je sais des délicats qui se sont sauvés pour échapper à cette scie. Y réussiront-ils? La chose est douteuse. Le shah ressemble au souci dont parle Horace, qui s'assied en croupe sur le cheval du cavalier et galope avec lui. Il va avec la vapeur, les wagons répandent le shah un peu partout. Nulle différence entre le shah et la coqueluche.
Ne nous plaignons pas trop, puisque le roi des rois contribue à réveiller Paris de sa torpeur et qu'il devient l'occasion de fêtes fécondes. Mais, d'ailleurs, ce Nassr-ed-Din n'est pas aussi barbare qu'on aurait été tenté de le croire. Je vous ai déjà dit qu'il aimait la France. Il fait mieux que d'avoir du goût pour elle; il recherche son patronage; il veut lui ressembler. Il a visité les capitales des autres grands pays d'Europe; eh bien il n'y a que Paris qu'il prenne pour modèle. A peine a-t-il eu mis le pied chez nous qu'il a demandé à ceux qui le recevaient de mettre à sa disposition des ingénieurs, des savants, des artistes et des ouvriers. Et comme un membre du corps diplomatique, un étranger soulignait devant lui l'expression de cette préférence, le shah lui répondit avec une finesse toute orientale:
--Je fais aujourd'hui pour la Perse ce que Pierre le Grand a fait autrefois pour la Russie.
Dès l'origine, on nous avait présenté le voyageur comme une manière de butor couronné et de grossier voluptueux. Il paraît qu'il faut en rabattre. Nassr-ed-Din est un lettré. Il aurait été formé avec une argile semblable à celle d'où a été tiré Saadi. On assure qu'il est ferré sur la chimie sur la physique, plus spécialement encore sur la géographie. Mais vous venez de le voir, il est homme d'esprit aussi.
--Voulez-vous qu'on vous présente aux membres de l'Académie française? lui a demandé le docteur Tholozan, son médecin ordinaire.
--Oui, s'ils consentent à me donner l'un de leurs cuisiniers.
Le mot est presque d'un Français. Chez nos voisins d'outre-mer Nassr-ed-Din en a prodigué du même genre. A Londres, il avait accepté pour cicérone la jeune et jolie princesse de Galles.
--Il est bien regrettable, dit-il, qu'il n'y ait pas deux exemplaires de mon Guide en Angleterre, car j'aurais pu en emporter un avec moi.
On dira peut-être: Ce sont des madrigaux soufflés. Soit, c'est du moins soufflé avec à propos.
Écoutez les Russes, le refrain change. Ce vieillard qui passe en grand apparat à travers l'Europe n'est plus un Dorat en aigrette, mais bien le plus désagréable des touristes. Le shah titube en marchant, mâchonne en parlant, louche en regardant, gloutonne en mangeant. Il porte des lunettes bleues, circonstance bien propre à gâter l'idée qu'on pourrait se faire d'un successeur de Cyrus. Se mouchant de dix minutes en dix minutes, il prend plaisir, comme le don Salluste de Victor Hugo, à faire tomber à tout moment son mouchoir à ses pieds pour le faire ramasser par son premier ministre, qui serait ainsi son valet de chambre en service extraordinaire. Autre trait à ne point passer sous silence. Il est d'une si belle lésine qu'il ne s'entend jamais à donner de pourboire aux lieux où il séjourne. A Moscou, il n'a laissé qu'un don insignifiant pour les pauvres, et encore s'imaginait-il que la somme s'était partagée entre tous les gens de cour qui l'entouraient. A propos des femmes, on ne sait trop que dire. Les prend-il pour des êtres pensants? On a quelque raison d'en douter. En arrivant à Saint-Pétersbourg, au sortir de son Orient, il se hâtait d'emballer les siennes et il lorgnait à peine les grandes dames dont la czarine est environnée.
«On pourrait le comparer à un chasseur du Caucase jetant un rapide coup d'œil aux sujets de sa meute,» dit un chroniqueur de là-bas. Il paraît même que le beau sexe des bords de la Newa a considéré les marques de ce royal dédain comme une insulte. A la vérité, en Angleterre, le voyageur a changé d'allures. Il a daigné aller au bal. Il s'est mêlé aux belles et aristocratiques ladies; il a passé en revue les jolies miss aux yeux bleu de mer qui sont un des enchantements de Londres. Bien mieux, il s'est montré galant envers la princesse de Galles à laquelle il a donné le bras pendant trois soirées consécutives. Ici, disons tout. On pense que la politique est de la partie. Plus d'une fois déjà, en ces derniers temps, la Grande-Bretagne et la Perse ont fait un échange de coups de canon et, en définitive, ça toujours été au shah à payer la poudre brûlée. Peut-être cet empressement auprès d'une souveraine de l'avenir n'est-il, au fond, qu'un calcul diplomatique d'un ennemi qui ne veut plus rien débourser. Mais passons là-dessus et ne cherchons pas à diminuer le mérite de l'altesse royale. Dans la société britannique on raconte que, valeureuse jusqu'à l'héroïsme, la future reine d'Angleterre aurait fait la gageure d'opérer la conversion du rude et inélégant oriental.--Nassr-ed-Din est-il réellement apprivoisé? Paris jugera.
Grand bruit au milieu de la commission du budget et dans le monde des arts. Il s'agit de la fameuse fresque de Raphaël que M. Thiers a achetée pour le compte de l'État deux ou trois jours avant de tomber du pouvoir. Qu'est-ce que cette fresque? Un très-beau morceau en cul-de-four, deux pages provenant de la Magliana, ancienne résidence papale des environs de Rome. En 1869, un ingénieur, M. Oudry, qui voyageait en Italie, acheta cette œuvre, il la fit venir en France; il l'installa à Paris, dans son hôtel, quai de Billy. Les amateurs furent bien vite prévenus. En dépit des événements politiques, on allait visiter la fresque. M. L. Vitet, si compétent en pareille matière, ne fut pas des derniers à faire ce pèlerinage. Il examina, il étudia, il se recueillit et finalement il écrivit dans la Revue des deux mondes un article dans lequel il disait que ces deux pages, si belles, étaient un Raphaël incontestable et incontesté. Incontesté pour lui, d'accord; non pour la critique qui veut tout voir de près. Il y eut des érudits pour remuer les vieux lires touchant ce palais des papes qu'on appelait jadis la Magliana. Il y eut des journalistes pour improviser une façon d'enquête.
En premier lieu, on apprit de Rome que deux Allemands, Platner et Grimer, qui se piquent d'être des connaisseurs, avaient fait faire en chromolithographie une reproduction de ladite fresque en l'accompagnant d'une dissertation. Ce travail date de 1847. Pleins de défiance comme tous ceux de leur race, les deux Germains avaient écrit en marge de leur reproduction: Raphaël invenit et non pas Raphaël pinxit. Raphaël a inventé et n'a pas peint.
Il paraît que trois historiens considérables de l'art italien considèrent la fresque de la Magliana comme étant un Raphaël peu authentique. C'est Passavant, le biographe du grand artiste; ce sont Crowe et Cavalcoselle, deux autres autorités. Mais il reste le témoignage de M. L. Vitet. Qui a tort là-dedans? Qui a raison?
Tout récemment, M. Oudry étant mort, on a porté la fresque rue Rossini, à l'Hôtel des Ventes, et elle a été mise aux enchères; M. Thiers l'a fait acheter pour la France au prix de 206 000 francs. Avec les frais, le double décime de guerre et la construction d'un musée propre à la mettre en évidence, la double page de Raphaël reviendrait, dit-on, à 250 000 francs. Est-ce trop pour un chef-d'œuvre?--Mais le débat roule précisément sur ce point délicat.--Chef-d'œuvre, le mot est bientôt dit. Est-ce un Raphaël d'abord?
Messieurs les honorables qui font partie de la commission du budget sont d'excellents comptables, très-ménagers des deniers publics. Ils rognent le plus qu'ils peuvent afin d'alléger ce pauvre peuple de France auquel les désastres de la guerre font suer en ce moment tant de monceaux d'or. Mais l'amour de l'économie doit-il être mené jusqu'à nous faire repousser un Raphaël, s'il est vrai que la fresque de la Magliana en soit un? Toute la question est là.--Suivant les dernières nouvelles venues de Versailles, on ne contesterait pas l'authenticité de l'œuvre.--On demandera les 250,000 francs. Reste à savoir si l'Assemblée nationale les votera, puisque c'est un legs de M. Thiers. En attendant, que d'encre il va couler à propos des deux pages!
Parlez-nous de l'art actuel pour être acheté d'emblée, sans, phrases! De nos jours un caprice, un rien auquel l'artiste n'attache pas la moindre importance fixe l'attention d'un amateur ou exalte l'imagination d'un critique. Vous savez le Cheval du trompette, de Géricault. Un brin d'herbe se détache sur le sabot du cheval. Gustave Planche ne tarissait pas là-dessus. Ah! ce brin d'herbe, c'est tout un poème! Que de choses dans ce brin d'herbe! Pour les connaisseurs vulgaires, pour le troupeau des acheteurs, c'est bien autre chose. Le détail le plus puéril devient le prétexte d'engouements à n'en plus finir.
S***, peintre de talent, a dû, ces jours-ci, l'achat d'un tableau, excellent du reste, à un accessoire des plus insignifiants. Depuis trois années, cette œuvre faisait tapisserie dans l'atelier, malgré de notables qualités de dessin et de couleur.
S***, l'autre jour, rencontre un de ses amis.
--J'ai enfin vendu mon grand tableau, dit-il d'un air tout joyeux.
--Tout le inonde savait bien que tu finirais par trouver un vrai connaisseur.
--Tu n'y es pas. Qui a pu, suivant toi, décider l'acheteur?
--Mon Dieu, tout.
--Non, une seule chose!
--Laquelle donc?
--Mon amateur a un enfant de dix ans. Ce moutard a vu le tableau: Adam et Ève dans l'Eden. Il a voulu avoir le papillon jaune et bleu que j'avais placé, en m'amusant, sur un buisson. «Le papillon! le papillon!» a-t-il dit. Or, comme le millionnaire raffole de son fils, la toile a été achetée sur l'heure, et voilà tout.
Puisque nous en sommes aux fantaisies d'amateur, laissez-moi placer ici ce qui est arrivé tout récemment à L*** L***, un portraitiste bien connu.
On le fait venir chez une des notabilités de la finance.
Mme T*** veut avoir son portrait.
--Je désire, monsieur, être représentée assise sur un banc, au milieu de mon parc, à Meudon.
--Soit, madame.
On convient alors du prix. Ce sera 6,000 francs.
--Six mille francs, c'est une somme, ajoute la dame; mais je ne regarde pas à l'argent. Seulement, reprend-elle, vous ferez ma petite Jenny, jouant à côté de moi. Ce sera par dessus le marché.
Si les Persans de Montesquieu vivaient encore ils manifesteraient pour sûr un grand étonnement de voir qu'il y eût en ce moment un seul malade dans Paris. Tous les murs de la ville sont tapissés d'affiches qui s'engagent à rendre la santé à quiconque ne l'a pas reçue en naissant ou à ceux qui l'ont perdue. Il suffit d'aller vider quelques verres d'eau aux stations thermales. Ah! l'eau chaude qui sort des Alpes, des Vosges ou des Pyrénées, l'eau sulfureuse qui vient de n'importe où, que de prodiges elles accomplissent,--sur les prospectus. Ne parlez plus de la Faculté de médecine ni de ses 20,000 docteurs à diplômes, l'eau suffit et au delà pour guérir. On cite même certains ruisselets ayant assez de vertu pour redresser les boiteux, pour aplanir les bossus, pour rendre l'ouïe aux sourds et la parole aux muets. Aux sources, ajoutez les bains de mer. Dès lors vous ne comprendrez plus comment l'homme moderne n'a pas la santé de Mathusalem et la beauté d'Alcibiade.
On va aux eaux d'Auvergne, à celles du Jura ou des Pyrénées; on va aux bains de mer. Au temps où nous voilà, le superflu ayant décidément pris le pas sur le nécessaire, il n'y a pas de Parisienne, un peu bien située, qui s'exempte de s'absenter trois mois pour se refaire des fêtes et des bals en allant se baigner ou boire une eau cataloguée. Le bain, c'est bien; le verre vidé, c'est pour le mieux; oui, mais le chapitre de la toilette est ce qu'il y a surtout à considérer. Une femme ne va plutôt pas se rajeunir si elle n'a point derrière elle vingt colis de robes, de chapeaux, d'écharpes et de colifichets. Tout mari moderne, digne de ce nom, doit consacrer à ce pèlerinage le tiers de ses revenus, ou bien il sera destitué de toute réputation de galant homme. Attrape!
Les philosophes seuls vont redemander la santé à l'air pur, au fond des terres, sous les arbres, suivant la recette indiquée par H. de Balzac: «Aux cœurs blessés l'ombre et le silence.» Mais le silence et la paix ne sont pas déjà si faciles à rencontrer. On rencontre un peu partout aujourd'hui un farceur et un Calino qui se chargent de vous rappeler les mœurs et le langage de la grande ville.
Il y a quinze jours, E*** A*** s'était enfoncé, loin des sentiers battus, en pleine basse-Bretagne. Il s'applaudissait de respirer enfin dans un village primitif.
Un matin, il est attiré par le bruit d'un colloque; c'était un commis-voyageur qui était en train de blaguer monsieur le maire.
Le commis-voyageur.--Méfiez-vous. L'agent-voyer m'a dit qu'il allait faire passer un rouleau sur votre route.
M. le maire.--Le rouleau, et pourquoi ça?
Le commis-voyageur.--Pardi! c'est pour aplatir la route, donc! Cette opération va l'allonger d'un bon tiers.
M. le maire.--Oh! mais c'est qu'elle est déjà bien assez longue comme ça. Il faut que j'en écrive au préfet.
Il paraît que la lettre a été écrite.
Philibert Auderrand.
NASSR-ED-DIN.--Shah de Perse.