RUSSIE.
Nous avions raison de signaler la confusion des nouvelles relatives à l'expédition de Khiwa, et que certains journaux donnent au hasard, sans avoir une carte sous les yeux, ni la moindre notion sur la marche des colonnes. Le Daily-Telegraph, qui a imaginé il y a plus d'un mois une prise fantastique de Khiwa, trouve de nombreux imitateurs, et beaucoup de ses confrères tiennent à donner des nouvelles quotidiennes d'une expédition dont les chefs ne doivent cependant pas abuser des courriers.
Les feuilles officielles russes ne donnent pas encore de renseignements certains sur les combats livrés aux abords de l'Amour-Daria par les colonnes du Djizak, de Kasalinsk, du Caucase et d'Orenbourg; mais en revanche ils contiennent des détails fort intéressants sur les marches extraordinaires qu'elles ont exécutées au milieu d'incroyables difficultés.
Le détachement de Djizak, sous les ordres directs du gouverneur général de Kaufmann, après avoir gagné assez facilement les puits d'Aristan-bel-Koudouk, se rabattit à gauche pour gagner le plus vite possible les rives de l'Amour-Daria. Khala-ata, une oasis située sur la frontière entre les khanats de Bokhara et de Khiwa, fut donnée comme point de direction. Cette localité se trouve à 140 verstes (la verste est de 1,067 mètres) à l'est de la ville d'Qutchoutchak, située elle-même à 140 verstes sud-est de Khiwa.
La distance à parcourir d'Aristan-bel-Koudouk à Khala-ata est de 175 verstes à travers un steppe aride et sablonneux. La colonne du général Kaufmann, divisée en deux échelons, mit onze jours pour franchir ces 40 lieues, du 23 avril au 3 mai; les 26 et 30 avril furent consacrés, au repos. Sans le concours de l'émir de Bokhara, il est probable que le détachement du Turkestan aurait éprouvé le sort de celui de Krasnowodsk; le biscuit fabriqué à Samarkande n'était pas mangeable et l'émir y suppléa par un envoi des plus opportuns de 1,500 pouds (le poud pèse 16 kilos 38) de farine de gruau et de blé, avec défense à ses employés d'en accepter le payement. Un marchand russe, nommé Gronow, parvint, avec le concours des autorités de Bokhara, à transporter à Khala-ata 2,400 pouds de farine et 1,000 pouds de gruau..
La subsistance des hommes était ainsi largement assurée; mais on éprouva plus de difficultés pour se procurer de l'eau et des fourrages pour les animaux. Les machines à forer permirent toujours de se procurer une suffisante quantité d'eau; quant aux fourrages, ils manquèrent absolument sur plusieurs points, et l'on dut envoyer les chevaux et les chameaux brouter une herbe rare et maigre à plusieurs verstes du bivouac.
Fait digne de remarque et de nature à nous étonner, les chevaux ont mieux supporté les privations que les chameaux, dont beaucoup périrent en route, principalement dans la marche du 28 avril, entre les bivouacs de Tchourk-Koudouk et de Sultan-Bibi. L'état sanitaire de la colonne resta satisfaisant en dépit de la fatigue, des sables et des vents soufflant en tempête. Presque tous les jours on sonnait le réveil à 3 heures du matin; à 5 heures, la tête de colonne se mettait en route, et bien souvent l'arrière-garde, avec son convoi enfoncé dans un sol mouvant, arrivait à destination après minuit. Ceux qui ont fait la guerre et qui ont vu le thermomètre marquer 29 degrés Réaumur à l'ombre, savent ce que souffre une colonne obligée de marcher en plein soleil avec des animaux épuisés et des voitures engagées jusqu'au moyeu dans la vase ou dans le sable.
Le 6 mai, trois jours après son arrivée à Khala-ata, le général de Kaufmann fut rejoint par la colonne de Kasalinsk. On fit l'inauguration solennelle du fort Saint-Georges, dans lequel on installa de suite un dépôt d'artillerie et de génie, ainsi qu'une ambulance pour trente malades.
Les Russes aperçurent autour du fort une trentaine de cavaliers khiwiens qui s'empressèrent de disparaître. Néanmoins, il n'était pas aisé de gagner l'Amour-Daria, distant de moins de trente-cinq lieues. Les dix premières lieues, jusqu'au puits d'Adam-Krilgan, ne présentaient aucun obstacle sérieux; mais de la Outch-Outchak, sur l'Amour, on avait la presque certitude de ne pas trouver d'eau et d'avoir à traverser de véritables mers d'un sable profond.
A cinq lieues de Saint-Georges, une pointe d'avant-garde avec laquelle marchaient les lieutenants-colonels Ivanow, de l'artillerie, et Tichmenew, de l'état-major, fut attaquée par 150 cavaliers kirghiz. Grâce à son énergie et au secours des troupes de soutien, cette petite troupe de quinze hommes parvint à se dégager, non sans avoir eu neuf blessés, dont les deux officiers supérieurs. Cela se passait le 9 mai; des télégrammes postérieurs et dont nous avons donné connaissance dans le numéro du 28 juin, annoncent que le général Kaufmann a pu gagner l'Amour-Daria, et remporter le 23 mai une victoire décisive sur l'ennemi, qui voulait disputer le passage du fleuve. Des télégrammes plus récents annoncent que le mouvement sur Khauki a parfaitement réussi, et que Mohammed-Rachin a livré sa capitale aux Russes; mais aucun rapport officiel n'est encore arrivé; donc les détails dont on assaisonne les dépêches laconiques transmises par le fil électrique ne sont que des variations exécutées par des nouvellistes à imagination.
Voici maintenant des détails sur ia marche des colonnes d'Orenbourg et de Kinderli, dont il a été question dans notre dernier numéro. L'Invalide vient de publier un télégramme du général en chef de l'armée du Caucase, ainsi conçu: «Le colonel Lomakine annonce de son camp de Kitaj, à 65 verstes au nord de Khiwa, qu'avec d'immenses difficultés et par une chaleur épouvantable, son détachement a traversé la steppe d'Oust-Ourt, que l'on supposait infranchissable par une troupe de quelque importance, et opéré, le 26 mai, sa jonction avec la colonne d'Orenbourg aux environs de Kungrad, ville ruinée depuis quinze ans dans une des guerres civiles qui désolent sans cesse ces contrées.
«Le 27 mai, les deux colonnes réunies s'emparèrent de Khodjeili, après avoir battu 6,000 Khiwiens, moyennant une perte insignifiante de deux blessés. Avant le combat, beaucoup d'habitants notables s'étaient rendus au camp russe pour faire leur soumission. Les villes de Kunia-Urgentch, Porsu, Koktchèje et Kisil-Tahir ouvrirent leurs portes.
«Le 1er juin, un violent combat fut livré à l'ennemi, fort de 3,000 hommes avec trois canons, sous les murs de la forteresse de Mangijt. Nous avons perdu 15 hommes, tués ou blessés. La ville a été prise, incendiée et détruite (sic). L'état sanitaire de la colonne est excellent; nous n'avons que peu de malades.»
Enfin, un dernier télégramme du général de Kaufmann annonce qu'à la date du 4 juin, les colonnes du Caucase et d'Orenbourg, sous les ordres du lieutenant-général Werewdine, étaient arrivées à Novyi-Urgentch, à 15 verstes au nord-ouest de Kanki et à une vingtaine de verstes de Khiwa. La nouvelle que Mohammed-Rachin s'est rendu à merci ne saurait donc être révoquée en doute, et il ne nous reste plus qu'à attendre le rapport officiel sur ce fait d'armes important, qui commence à préoccuper sérieusement l'Angleterre. Le péril n'est pas immédiat; cependant le gouvernement britannique suit attentivement les progrès des Russes dans l'Asie centrale. Les relations parlent souvent de trois ou quatre officiers anglais détachés à Khiwa, et qui auraient aidé le khan de leurs conseils.