Le paysage au Salon

Notre collaborateur Francion a vivement insisté, dans sa revue du Salon, sur le manque d'unité qui caractérise l'école contemporaine; il a montré nos artistes marchant, chacun à sa guise, vers le but où les poussent leurs tendances et leurs goûts personnels, nos paysagistes, entre autres, n'obéissant qu'à leur inspiration individuelle et laissant de côté principes et théories pour étudier de plus près la nature et la rendre, comme ils la comprennent, sous les divers aspects où elle leur apparaît.

De là une grande variété d'œuvres riches de talent, riches avant tout de sincérité: on en pourra juger par la gravure que nous publions aujourd'hui, et où nous avons réuni un certain nombre de paysages, choisis parmi ceux qui figuraient au dernier Salon; la place nous manquerait pour les apprécier en détail les uns après les autres; nous nous bornerons donc à une énumération rapide, afin de rappeler seulement les sujets des tableaux et les noms des peintres à ceux de nos lecteurs qui les connaissent déjà, afin surtout de rendre notre gravure intéressante pour ceux qui n'ont pas visité l'exposition.

C'est d'abord, en commençant par le nº 748, placé le premier en haut, à gauche, une gracieuse étude de M. Huberti, intitulée Saules au bord de l'eau, puis à côté, le Souvenir de la forêt d'Eu, de M. Daliphard, bel effet de neige que la couleur faisait paraître plus saisissant encore, avec les teintes rougeâtres du soleil couchant entrevues à travers les interstices de la haute futaie; et plus loin, la fraîche Matinée d'automne, de M. Allongé, où les fonds de verdure paraissent encore si pleins et si puissants, tout enveloppés qu'ils sont de la brume matinale.

Avec M. de Groiseilliez, dont le Soir au bord de la mer (n° 680) commence la ligne suivante, le spectacle s'agrandit, l'horizon s'étend, plus profond et plus vaste; nous nous sentons en face de l'infini; les Bords de la Loire après les grandes eaux, par M. Defaux, nous ramènent à des aspects moins grandioses; mais cette nature d'où n'ont pas encore disparu les traces de l'inondation, ces terrains décolorés ont quelque chose de triste qui va à l'âme, et que vient heureusement effacer l'impression plus douce du Crépuscule de M. Japy; l'œil se repose agréablement sur ce coin de campagne où des arbres séculaires reflètent dans une mare leur ombre diffuse, tandis qu'au ciel apparaît la lune avec son croissant d'argent.

Descendons à la ligne suivante: voici l'une au-dessus de l'autre des vues de la froide Angleterre et de l'aimable Belgique, la Tamise près de London-Bridge (n° 727), par M. Héreau, avec un morceau de son quai si animé, et le Canal des Brasseurs, à Anvers, avec ses maisons proprettes, régulièrement alignées à droite et à gauche, et ses navires qui encombrent le port; puis, s'élevant au centre de la page, le Chêne de Voulliers, de M. Imer, qui fait songer à l'yeuse antique, chère aux poètes, reine altière des forêts; près du géant au tronc robuste, aux rameaux puissants, les Dernières feuilles, de M. Charles Busson, semblent appartenir à une autre nature, plus pauvre et plus maigre, tandis que la Musette, de Mlle Muraton, riche amas d'objets divers, entassés au hasard, achève de nous éloigner du mouvement et de la vie.

Il est vrai que l'exquise Rivière sous bois (n° 431), de M. César de Cork, nous y ramène bien vite, ainsi que. les Récifs de Kilvouarn, de M. Lansyer, qui aime à peindre les flots écumants de la baie de Douarnenez; l'impression redevient plus douce et plus intime, en quelque sorte, en face du Chèvrefeuille, de M. Hanobeau, aux plans d'ombre et de lumière si savamment ménagés; on aimerait à s'égarer dans ces allées profondes au bout desquelles s'entrevoient des trouées de lumière, on voudrait s'arrêter sur la lisière de ce bois touffu pour contempler de loin la Fenaison, de M. Dubourg, spectacle simple et gai des joies de la campagne.

Dans les Bords du Loir (n° 1050), de M. Mesgrigny, ce qui nous séduit, ce n'est plus l'ombre de la feuillée, ni le soleil éclatant de la prairie, c'est la grâce de la composition, la limpidité de l'eau, la transparence de l'air, la fraîcheur des petits cottages si joliment posés le long de la rivière, un je ne sais quoi d'heureux et d'ensoleillé qui charme et qui réjouit. L'Embarquement d'huîtres au parc de Cancale, de M. Delpy, nous distrait de nouveau de ces sites enchanteurs pour nous conduire, presque sans transition, au Rocher d'Yport, de M. Vernier, battu par le choc incessant de la vague: ciel d'orage, aux tons menaçants, calme apparent de la mer onduleuse, quel contraste avec la tranquillité sereine du Passeur, de M. Corot, qui pousse doucement son bateau vers l'autre, bord de la rivière! Comme ici tout est paisible et silencieux, comme ces arbres touffus tamisent finement la lumière, comme ces coteaux en pente encadrent bien l'eau courante qui baigne leurs pieds; comme on se sent pénétré, et pour ainsi dire, doucement enivré de campagne, à l'aspect de ce petit tableau, d'une harmonie si vraie et si profonde! C'est que M. Corot porte allègrement le poids de sa verte vieillesse: sa main n'a pas plus faibli que son amour de la nature, et nous ne pouvions mieux couronner cette courte revue du paysage contemporain qu'en prononçant le nom de son maître vénéré.