Courrier de Paris
--Il y a une dizaine de jours qu'on a annoncé que le duc de Brunswick venait de mourir subitement à Genève. Au temps où nous sommes, cela fait quinze siècles. Tout ce qu'on pourrait noter sur ce personnage ne serait plus qu'une redite. On a raconté une à une toutes les excentricités de l'Altesse, ses fugues, son hôtel de Paris peint en rose, ses procès si bizarres, ses histoires de perruques, uniques dans leur genre; on s'est surtout rabattu sur ses diamants, depuis cinquante ans connus en Europe. Il n'y a donc à revenir sur rien de tout cela. Le prince Charles de Brunswick est mort à la suite d'une apoplexie foudroyante; voilà tout ce qu'il y a à mentionner. Pourtant j'ai aussi un mot à placer.
Ce mot est tiré d'une lettre posthume, absolument inédite, de l'homme qui parlait le plus librement des autres hommes, couronnés ou nu-tête. J'ai nommé Henri Heine. A un pauvre diable de réfugié allemand, journaliste comme lui, l'auteur de Reisebilder disait, dès 1835, son sentiment sur l'ex-souverain du grand-duché de Brunswick que ses peuples s'étaient permis de renvoyer, un jour, sans tambour ni trompette. On a tiré l'épître d'une collection d'autographes, afin de me la faire lire. Que d'esprit il y a là-dedans! Mais je n'ai obtenu le droit que de citer un fort petit nombre de lignes.
«S'il y a des démagogues qui ont, en apparence, la douceur, et en réalité les griffes du tigre des jungles, il y a aussi des grands de la terre qui sont des fous dangereux. Le duc est de ces derniers. Le jour où il est venu au monde, dans un palais, la fée Carabosse était assise près de son berceau; c'est elle qui me l'a raconté. En voyant l'enfant, au moment où l'on allait couper le cordon ombilical, elle a dit au papa et à la maman: «Ne plantez jamais une couronne sur ce front-là; c'est le bonnet de la folie qu'il faut y mettre.»
--Sur les bords de la mer, à Deauville, on vient tout à coup de réveiller le nom déjà fort oublié de feu M. de Morny. Il y a eu une statue, accompagnée d'une inscription. Tout ce qu'il vous plaira. Nous vivons dans un temps où les grandeurs humaines ne durent pas plus que les bulles de savon. Cependant nul n'aura passé plus vite que cet enfant de l'amour et du hasard qui a été pendant quinze ans président du Corps législatif. «Eh bien, j'ai peur pour moi, parce que la Fortune me fait manger trop de pralines, disait-il au colonel R***, un de ses camarades de jeunesse. La Fortune, en effet, l'avait traité quinze ans en enfant gâté. Si dès le lendemain de son décès, il a pu voir ce qui est arrivé chez lui-même, il aura pu dire aussi, après Horace, que la déesse d'Antium fait payer avec usure tout ce qu'elle donne.
On a raconté un drame d'intérieur dont je n'ai pas à parler ici, d'abord parce que c'est déjà une vieille légende et ensuite parce que les secrets d'alcôve ne me regardent pas. Mais indépendamment du fait, comme son château de cartes s'est vite écroulé! Je ne veux revenir qu'à quelque chose dont j'ai été témoin.
Cela se passait en 1865.
Le duc de Morny était mort depuis peu de temps, mais le vide se faisait de toute façon dans le palais où il avait résidé. Il était de mode d'aller visiter sa galerie de tableaux, publiquement affichée. Une carte à la main, je m'y étais présenté, comme cent autres, curieux de voir tant de belles toiles que le vent des enchères devait bientôt éparpiller à travers l'Europe, peut-être même jusqu'au fond de l'Amérique. Le défunt avait eu un grand faible pour les paysages. C'était, sans contredit, ce qui se trouvait chez lui de plus précieux, quoiqu'on y aperçut des Vélasquez et des Murillo. Il y avait un magnifique Hobbema. Quelques artistes en renom, attirés par ce spectacle, ne pouvaient s'arracher à la contemplation de cette toile de Hollande qui valait vingt fois son pesant d'or.
--Ce sont ces iroquois d'Yankees qui vont nous l'emporter! s'écriait R*** en se cognant la tête du poing.
Un peu plus loin, en inclinant vers la galerie voisine, trois jeunes femmes faisaient cercle devant une page d'histoire du commencement de notre siècle. C'était le Divorce de Napoléon 1er, où l'impératrice répudiée, grand'mère du duc, tout à la fois fière et pleurante, garde une attitude d'Agrippine blessée et rejette la plume avec laquelle Cambacérès vient de lui faire signer l'acte qui prononce sa déchéance.--Et, en me penchant un peu, je pouvais entendre l'une des trois jeunes femmes dire à l'autre.
--Ah! cela ne suffit pas toujours d'être belle!
Huit ans se sont écoulés, et voici ce qu'on apprend. Ce n'est plus seulement l'impératrice Joséphine, l'héroïne du tableau, qui serait un sujet d'élégie; ce n'est plus non plus le propriétaire même de cette œuvre qui a disparu, c'est le tableau lui-même; et avec lui, le magnifique Hobbema. R*** n'avait que trop raison en se cognant le front. Un Yankee s'était rendu acquéreur des deux cadres; il les a emportés aux États-Unis. On a pu savoir par une correspondance de date récente que ces deux pages ont été brûlées pendant l'incendie de Chicago.
--- Autre souvenir du même temps et du même endroit.
Dans ce même Palais-Bourbon, au fond d'une pièce d'entrée, en regard d'un Hercule désarmé par Omphale, on apercevait une grande cage. Deux singes de l'espèce des ouistitis y prenaient leurs ébats. Suivant ce qu'on disait, ces quadrumanes étaient les favoris du président du Corps législatif. Il ne se passait pas de jour que le haut dignitaire ne vint jouer avec eux et leur donner du sucre.
Un gardien nous racontait qu'ils étaient tout à coup devenus tristes.
--Ah! mon Dieu, ajoutait-il, un de ces petits messieurs du secrétariat a essayé de leur donner des friandises, mais ils ne sont pas si bêtes: ils voyaient bien que ce n'était pas une main de duc.
Nota bene.--Les deux ouistitis vivent encore, ils sont chez le comte D***.
--Encore un écho de la mer de Normandie.
Ça, nous l'extrayons, mot pour mot, d'une lettre qu'on veut bien nous communiquer.
«Pour une toilette de femme, voilà une toilette de femme. Jamais, W***, le grand faiseur, n'aura mieux compris une physionomie. C'est une robe Louis XVI, en faille prune-de-Monsieur, à immense traîne, ouverte sur un tablier de faille bleu-de-ciel, garni dans le bas de trois volants séparés entre eux par du vieux point d'Angleterre posé à plat. Corsage à basque derrière, décolleté devant en s'arrondissant, et paré du fichu à cascade de dentelle, ainsi qu'on le voit dans les portraits de Marie-Antoinette. Longue ceinture-écharpe de gros grain bleu-de-ciel, nouée sous la basque et jetée sur la traîne en deux pans. Coiffure à demi-poudrée. Turquoises et diamants scintillant sous la dentelle.--Expressément pour les soirées d'août.»
La lettre ajoute sous forme de post-scriptum:
--Cette toilette coûte mille écus et elle ne servira qu'une fois.
Qu'est-ce qui écrivait donc, l'autre jour, que nous devenions Spartiates?
--Une Revue anglaise, the Saturday Review, prend encore une fois à partie le monde parisien, non pas à cause des robes à traîne et des cascades de dentelle, mais en raison de l'argot. Vieux procès. L'argot du pays Bréda fait irruption dans ce qui reste de belle société.--Sous l'empire, un jour, M. Achille Fould, ministre d'État, avait cherché à réagir contre ce petit travers. On se rappelle l'arrêté si curieux qu'il avait pris à l'effet d'empêcher l'argot de pénétrer dans les théâtres.
--Excellence, si vous croyez réussir, vous vous mettez le doigt dans l'œil, lui avait dit une jeune actrice du Théâtre-Français.
--- Il est évident que le Saturday Review nous prend sans vert à ce sujet. Rien ne saurait barrer le chemin à l'argot. On arrête à la rigueur un conquérant comme Attila; quant à l'argot, point. Il se moque de toutes les douanes comme de toutes les armées. S'il n'y avait encore que l'argot! A la rigueur on donne droit de cité à des mots neufs; on les discipline en les faisant entrer dans la langue. Mais, pour le moment, du bas en haut, à tous les points du monde social, ce qu'on dit et ce qu'on entend ne s'est jamais dit ni entendu chez nous.--Alphonse Karr a résumé ce mouvement bizarre dans un trait qu'il racontait il y a quelque temps à Léon Gatayes. Il parlait d'une soirée où il se trouvait.
--La conversation languissait. On pria une jeune fille de se mettre au piano et de chanter. C'était une fort jolie fille, blonde avec de grands yeux bleus, voilés par de longs cils; elle avait ce charme poétiquement virginal qui est la plus grande beauté de la femme. Sa peau, transparente et unie, d'une teinte un peu pâle, devenait rose quand elle parlait. Elle se leva et se dirigea lentement vers le piano; elle avait encore ces formes indécises qui font ressembler une femme à une apparition, à un être éthéré qui glisse sur la terre sans presque la toucher. Elle s'assit au piano. Il se fit alors un grand silence; elle leva au plafond un touchant regard bleu; elle préluda, puis d'une voix rauque et avinée, elle chanta quelque chose dont je n'ai retenu que le refrain:
Et qui fit joliment son nez?
C'est le jeune homme empoisonné.
Ce que l'auteur du Fa Dièze racontait là se produit tous les jours, un peu partout, sans que nul s'en étonne.--Mais le Saturday Review, plus collet-monté que nous autres, crie à l'abomination de la désolation.--S'il faut l'en croire, les jeunes femmes, celle du meilleur lieu, la toilette de l'après-midi terminée, disent à leur cocher:
--Joseph, attelez. Nous allons aller faire le tour du lac; c'est l'heure du persil.
--Qu'est-ce que c'est donc de si horrible, l'heure du persil?
En allant aux informations, voici ce qu'il nous a été permis d'apprendre.
L'heure du persil commence à trois heures et demie au plus tôt et finit à six heures vingt minutes, au plus tard.
Faire le persil, faire son persil, c'est se promener en voiture découverte autour du lac, au bois de Boulogne.--Exercice fort pratiqué par le demi-monde et auquel se livre le grand monde par imitation, comme toujours.
Y a-t-il un sens caché là-dessous? Cela se peut, mais jusqu'à ce jour aucun grammairien n'a pu deviner ce que ces mots-là veulent dire au juste.
--Le 8 septembre prochain et les jours suivants, seront vendues publiquement et aux enchères les vastes et splendides collections de plantes de M. J. Linden à Bruxelles.
Parmi tant de révolutions auxquelles ont assisté les hommes de notre âge, on ne doit jamais omettre la révolution opérée sous nos yeux dans l'art de dessiner et d'orner nos jardins. Celle-ci du moins est charmante et toute à l'avantage de nos plaisirs. Si le Nôtre, la Quintinie, et même Daubenton revenaient parmi nous, ils ne se reconnaîtraient plus au milieu des plantes que nous cultivons dans nos jardins d'hiver et d'été, des fleurs que nous élevons dans nos serres, que nous éparpillons dans nos massifs, réservant à peine pour les bordures et les plates-bandes celles qui avaient leurs prédilections. Depuis un demi-siècle, il y a eu métamorphose complète dans notre science florale, mise à la portée de tous les gens de goût. Qu'on regarde nos squares, et qu'on les compare à ce qu'étaient les parcs et les parterres d'autrefois.
Cette révolution s'est opérée doucement et sans bruit, grâce à d'heureuses importations exotiques. On a flatté l'œil, on a flatté l'odorat de mille manières différentes. Et les plantes nouvelles ont rapidement conquis leur droit d'acclimatation. Chacun s'est empressé de faire place et de faire fête à ces hôtes charmants qui ont rapidement multiplié la somme de nos jouissances. Nous n'en avons pas un si grand nombre pour qu'on les dédaigne.
Personne n'a plus contribué à ce mouvement que M. J. Linden, dont le nom est depuis longtemps européen Qu'il nous suffise de rappeler ici, uniquement pour les Français, que M. J. Linden est l'organisateur des belles serres de M. Pescatore à la Celle-Saint-Cloud, qui furent longtemps une des curiosités de Paris. C'est là qu'on tâchait de s'introduire, et ce n'était pas toujours facile, lorsqu'on voulait faire connaissance avec les orchidées, dont les riches et délicates colorations auraient désespéré la palette d'Eugène Delacroix. Des premiers, M. Pescatore avait encouragé M. J. Linden, qui avait obtenu l'appui du gouvernement belge lorsqu'il entreprit d'explorer en savant et en artiste les vastes et solitaires régions tropicales de l'Amérique continentale.
Ce que Rafflen avait en partie fait pour l'Inde dans les quinze premières années de ce siècle, on peut dire que M. J. Linden l'a heureusement accompli dans une vaste partie du monde qui n'avait pas été explorée avant lui et qui attendra longtemps encore la civilisation européenne telle que nous la voyons autour de nous. Seulement l'utilité pratique n'a jamais été négligée par M. J. Linden. Ses créations et ses établissements en Belgique en font foi. On peut même dire que ses relations aujourd'hui embrassent le monde entier. Il y a profit pour tous, et désagrément pour personne. Qui pourrait se plaindre de l'introduction d'une plante nouvelle, remarquable par sa verdure, par ses fleurs, par la bizarrerie harmonieuse de sa construction, par son parfum, par les qualités voilées de son bois ou de son fruit?....
Nous aurions encore bien à dire si nous pouvions nous étendre sur ces cycadées rares, ces orchidées peu vulgaires, ces arbres à fruits des Tropiques, ces fougères, ces broméliacées que nous énumère le catalogue. Il faut savoir s'arrêter. Ajoutons cependant que la vente de l'établissement de M. J. Linden, à Bruxelles, est une occasion rare pour les amateurs de belles plantes exotiques. Elle ne se représentera pas de longtemps.
ÉVÉNEMENTS D'ESPAGNE.--Une séance du Comité
insurrectionnel dans la cathédrale de Valence.
LA TOILETTE JAPONAISE.--D'après le tableau de M. Firmin Girard.
--Dans les coulisses du monde littéraire, on raconte qu'un jeune auteur, M. T***, vient de se voir refuser un drame très-coloré, mais pour une raison assez bizarre. Comprenez que l'idylle nous poursuit; croyez qu'elle envahit même les théâtres. Si Berquin ressuscitait, on irait au-devant de lui afin d'avoir de ses œuvres à mettre en scène. Pour en revenir à notre jeune homme, qui apportait une sorte de Farruck-le-Maure, le directeur du théâtre de*** lui a dit, sans phrases:
--Cher monsieur, votre pièce est fort belle; mais, dame, vos amoureux retardent de quarante ans. Ils sont trop jaloux.
Y a-t-il donc aujourd'hui un mot d'ordre qui assigne des limites à l'expression de la jalousie en matière d'amour?
--Ce directeur, homme intelligent, du reste, doit être de l'école de Nestor Roqueplan. Les jaloux au cœur de tigre! Quatre ou cinq fois lorsqu'il faisait le feuilleton du Constitutionnel, le critique en question s'est livré sur ce point à un travail de lapidaire. Roqueplan ne pouvait voir en face le jaloux moderne, coulé dans le moule d'Antony.
--Ce garçon là, disait-il, c'est une bête fauve qu'il faut mettre en cage.
En 1865, on jouait quelque part, je ne sais plus où, une comédie intitulée: Les deux Sœurs. Il y avait là dedans un jaloux qui parlait sans cesse de tout tuer.
--Mettez-lui donc une muselière, à ce chien enragé! s'écria le critique.
En parlant de cette sorte, Nestor Roqueplan se fondait sur l'histoire. Il est certain que, dans l'ancienne France, la jalousie telle qu'on nous la montre au théâtre, était un mal à peu près inconnu. Rarement le poison, le poignard, l'arme à feu ou le suicide venaient traverser un roman à deux; Werther avait fait à nos grands pères l'effet dupe monstruosité psychologique. Aimait-on moins que de nos jours? La question n'est pas là. On aimait autrement. Cependant dès 1800, à force de se frotter avec l'Europe entière, nous finissions par gagner un peu des mœurs, des idées et des passions des autres peuples. Le Français perdait insensiblement de son caractère de joli cœur. Il lisait Goethe, Schiller, Jean-Paul, et il devenait rêveur comme l'Allemand. Il vivait au delà des Pyrénées et il se changeait, sans s'en douter, en soupirant sombre comme l'Espagnol. Plus tard, quand 1815 et lord Byron eurent mis l'Angleterre à la mode, il fut froid, compassé, sanguinaire en fait d'amour. Un beau matin, l'École romantique exprima dans les musées, au théâtre, dans, les livres toute cette situation nouvelle, et nous eûmes de nouvelles mœurs, nous eûmes la jalousie à grandes guides.
A dater de 1830, l'art littéraire pivote sur trois expédients, toujours les mêmes pendant quinze années: la tromperie,--la jalousie,--la vengeance.--Supprimez l'un de ces trois termes et toute cette merveilleuse époque d'écrivains et d'artistes est jalouse et incolore. Mais l'art de 1830 commence déjà à être loin de nous puisque le feuilleton a pu demander à faire faire des muselières pour la jalousie.--Pauvre art! qui a cependant rajeuni cette nation, il a passé comme les Dieux et les Rois!
Philibert Audebrand.