NOS GRAVURES
Correspondance d'Espagne
Valence, le 15 août 1873.
Je vous adresse avec le croquis ci-joint, dont vous ferez ce qu'il vous plaira, quelques détails rétrospectifs sur le gouvernement dont nous avons eu le bonheur de jouir durant le règne heureusement fort court des intransigeants, et sur le siège et la prise de Valence.
La ville est située sur la rive droite du Guadalaviar, à quatre kilomètres du port du Grao et de sa belle plage, où conduit une route plantée de quatre rangées d'arbres qui part de l'extrémité de la promenade de l'Alameda. Je ne vous dirai rien de cette situation. Il n'est pas de voyageur qui n'ait chanté sur tous les tons la beauté et la fertilité de la Huerta de Valence, ce jardin de trois lieues carrées qui s'étend de la ville au lac de l'Albufera. Valence est entourée d'une muraille crénelée flanquée de tours et bordée d'un fossé. Quatre portes y donnent accès: les portes de San-Vicente, del Mar, de Serranos et de Cuarte, conduisant la première à Madrid, la deuxième au port du Grao, la troisième en Catalogne et la quatrième à Cuença. Cette enceinte renferme une population de cent mille habitants, dont beaucoup s'étaient déjà éloignés lors de la proclamation du Canton par la junte révolutionnaire, et dont un grand nombre d'autres s'enfuirent encore et allèrent camper au bord de la mer, quand le général Martinez Campos bombarda la ville. Il était arrivé le 30 juillet et il ouvrit le feu le 1er août.
Les insurgés avaient installé des canons sur les tours de Serranos et de Cuarte, et se défendirent énergiquement; mais la milice faiblit et ne tarda pas à manifester l'intention de se rendre, et l'eut fait aussitôt sans la junte révolutionnaire, autrement dit le comité de salut public, qui tenait pour la résistance à outrance.
La junte, composée d'ouvriers, siégeait dans la cathédrale. Le lieu de ses séances était la chapelle des apôtres, située au fond de la nef, à gauche. On y pénétrait par une grande porte cintrée, que gardait un certain nombre d'hommes armés. Rien de sinistre et de grotesque à la fois comme cette assemblée d'hommes en blouses plus ou moins malpropres, ou en manches de chemises, jeunes pour la plupart, tous fatigués, discutant et fumant des cigarettes autour d'une table surchargée de papiers. Entre ces hommes et la série des portraits d'évêques crosses et mitres garnissant les murs de la chapelle, quel contraste! Il m'a été donné de voir le tableau, et de ma vie je ne l'oublierai. Il n'était pas d'ailleurs difficile de pénétrer dans ce sanctuaire momentanément transformé en caverne. Le mot est trop fort, car on n'y courait vraiment aucun risque d'être dévoré. Tous les membres de ce singulier gouvernement visaient même à l'urbanité et prenaient des airs de gentlemen. Il est vrai d'ajouter qu'au moment où je les vis, malgré l'assurance qu'ils affectaient encore, ils étaient visiblement découragés. C'était le 4 août. La canonnade avait déjà fait beaucoup de ruines par la ville et les notables devenaient menaçants. Le 5, il fallut décidément aviser. Une commission fut envoyée au général Campos et un armistice conclu. La junte demandait une amnistie pour les insurgés; mais voyant qu'il n'y avait guère d'apparence qu'elle fut accordée, elle convoqua cinq volontaires par bataillon pour prendre une résolution suprême. Elle était déjà décidée à abandonner la partie, et ce qui le prouve c'est que les volontaires s'étant prononcés pour la continuation de la résistance, tous ses membres profitèrent de la nuit pour quitter la ville et gagner le Grao, où les attendait un steamer qui devait les conduire à Carthagène.
Au jour, la ville ainsi délivrée put enfin ouvrir ses portes aux troupes du général Campos, qui y firent tranquillement leur entrée, bientôt après suivies de tous les habitants qui avaient fui la junte et les obus.
Aujourd'hui il ne reste plus à l'insurrection que Carthagène, qui a été son point de départ. Il est bon d'ajouter que c'en est aussi la plus forte citadelle. Les abords du port et de la ville sont commandés par deux ouvrages formidables, le fort Saint-Julien et le château Galeras, situés sur deux éminences: le premier à droite, le second à gauche de la baie Escombrera, qui précède l'entrée du port. Le château Galeras est le siège du canton indépendant de Carthagène.
De plus, sur les bords de l'étroit canal qui conduit au port s'élèvent d'un côté les forts Santa-Anna et Santa-Florentina, et de l'autre les forts Podadera, à double batterie, et Navidad, ayant trois canons tournés vers la mer et un nombre double prêts à balayer la terre.
Le feu a d'ailleurs déjà été ouvert, au moins par les assiégés, et pour y répondre, le général Campos attend de l'artillerie. On s'accorde à penser que le bombardement commencera le 1er septembre.
X...
La toilette Japonaise
Par M. Firmin Girard
Il y aura bientôt un demi-siècle que la critique signalait, avec des appréciations diverses, l'apparition des toiles éclatantes de Diaz, de Decamps, et de toute cette jeune école qui semblait revenir de la conquête de la couleur et du soleil; l'Orient, avec les mille feux de ses pierreries, de ses étoiles et de son ciel, était alors comme la révélation d'un art nouveau, tout brillant de sève et de jeunesse, il a, depuis, été étudié sous toutes ses faces; les peintres l'ont envahi et nous ont rapporté tous les aspects de ses bazars et de ses mosquées. Aussi l'Orient appartient-il aujourd'hui à tout le monde; mais voici que nos artistes ont fait une autre découverte.
Le Japon, longtemps ignoré, longtemps dérobé par ses habitants aux recherches des Européens, a pu enfin être visité et connu; on s'est étonné d'y rencontrer une civilisation des plus anciennes, on y a trouvé des œuvres d'art remarquables, conçues en dehors des idées de notre vieux monde, exécutées avec une rare habileté, et témoignant souvent d'une perfection de goût presque trop avancée. Un nombre bien restreint d'artistes, sans doute, a pu tenter un si lointain voyage; mais leurs croquis, joints aux relations des écrivains, complétés par les renseignements de la photographie, ont inspiré toute une pléiade de peintres, qui s'appliquent depuis quelque temps à représenter, à deviner peut-être ces lointaines régions.
Parmi eux, M. Firmin Girard a déjà su se conquérir une place à part, et son tableau, que nous reproduisons aujourd'hui, a figuré avec un succès des plus mérités au dernier Salon; la nonchalance de la jeune femme accroupie sur un tapis, l'instrument inconnu dont elle joue tandis qu'une de ses suivantes achève de la coiffer, l'étrangeté de tous les objets réunis autour d'elle, tout contribue à faire de cette charmante composition une œuvre des plus curieuses et des plus originales. Mais ce que la gravure ne peut rendre, c'est la richesse des tons, c'est l'éclat des couleurs qui chatoient sans se heurter, et dont l'harmonieux ensemble attire et relient le regard sans le fatiguer. Nous avons désormais une nouvelle école, l'école japonaise, et nous sommes heureux de reproduire pour nos lecteurs le tableau d'un de ses représentants les plus distingués.
A propos de l'ouverture
Qui donc s'est occupé d'autre chose pendant la semaine qui vient de s'écouler? Dans les salons et dans les chaumières, dans les clubs et dans les boutiques, dans les cafés et dans les cabarets du village, les causeries masculines ne connaissaient plus guère d'autre thème. Les évolutions de la politique, les mystérieux agissements dont doivent sortir notre bonheur suivant les uns, qui suivant les autres ne seraient que le couronnement de nos misères, avaient eux-mêmes perdu leur prestige; seule, la question du perdreau tenait la France entière en suspens.
Et quelle distance entre les tièdes préoccupations que chacun consacre à ces événements, dits sérieux, et le véritable enthousiasme qui s'était emparé des disciples de saint Hubert,--un peu tout le monde aujourd'hui,--à mesure que se rapprochait le grand jour. Notre collaborateur du crayon vous les montre consacrant la veillée des armes à l'inspection du fourniment, à la confection des munitions; ayant décidé, -par quel miracle d'éloquence, mon Dieu!--l'ennemie intime de la chasse, la maîtresse de la maison, à prendre part à ces préparatifs du carnage; je puis lui certifier que pour quelques-uns au moins, ces préludes de l'entrée en campagne sont parfaits depuis bien longtemps.--Ah! si notre malheureuse et héroïque armée avait eu des intendants aussi prévoyants à son service!
Il y a un mois environ, j'étais allé visiter un membre de la confrérie, qui n'est plus un jeune homme, ma foi! Je le trouvai, par une chaleur torride, vêtu du velours à côtes, guêtré jusqu'aux cuisses, sanglé d'une cartouchière, bardé d'une volumineuse carnassière, la cape sur la tête, le fusil sur l'épaule et arpentant son appartement au pas gymnastique; avant de répondre à mon bonjour il inscrivit le chiffre 5777 sur le chambranle de la cheminée. Comme je restais ébahi de cette tenue de batteur d'estrade, aussi bien que de ce nombre pour moi fatidique qu'il répétait encore à plusieurs reprises.--«Ah! me dit-il, c'est qu'il me faut 11,982 tours dans cette pièce pour avoir fait quatre lieues, je marque où j'en étais pour ne pas me tromper tout à l'heure quand je reprendrai mon exercice; un petit entraînement auquel je m'astreins tons les jours, afin d'être en état de soutenir gaillardement les fatigues de l'ouverture!»--J'examinai le carnier dont il venait de se débarrasser; il était lesté de deux formidables pavés représentant le poids d'une demi-douzaine de bons lièvres. Chez les fils de Nemrod la présomption survit à toutes les maturités de l'âge.
La ferveur avec laquelle le peuple français se voue à ce qu'un poète appellerait le culte de Diane, c'est dans les gares, le 30 août, que l'on peut l'apprécier; à moins d'en avoir été le témoin il est impossible de se faire une idée des énormes affluences qui, ce jour-là, s'y succèdent. Une promenade dans les salles l'attente démontre jusqu à quel point le démon de la chasse a aujourd'hui pénétré dans les cerveaux de toutes les classes, ou plutôt de toutes les couches sociales. Chasseurs riches, chasseurs pauvres, chasseurs gentilshommes, chasseurs bourgeois, chasseurs plébéiens, les uns vêtus de drap et de velours, les autres de la blouse gauloise, se pressent, se coudoient, se bousculent dans le plus démocratique, dans le plus fraternel des pêle-mêle. Les dissonances physiques n'y sont pas moins tranchées, les nuances morales moins caractérisées. Sous l'influence du mouvement passionné qui tous les incite, chaque individualité devient un type, s'accusant et se détachant sur l'ensemble; en voilà des jeunes, des vieux, des petits, des grands, des maigres, des gras, des longs, des ronds, des obèses, de laids et d'autres pour lesquels la déesse ci-dessus eût été autorisée à délaisser son Eudymon!
Sous ces signalements disparates vous reconnaissez le chasseur indifférent, celui qui est venu là pour être agréable à un ami et le suit à la chasse comme il l'aurait suivi à la noce ou à l'enterrement; les chasseurs gais, nombreuse série qui commence aux chasseurs bons enfants pour s'étendre jusqu'au chasseur facétieux qui rit toujours et dont chaque éclat fait à la fois tressauter sa bedaine et les vitres de la salle; le chasseur positif succombant sous le faix des harnois de gueule qu'il emporte; le chasseur grave pour lequel l'extermination du gibier est un sacerdoce; le chasseur chauvin qui en est encore à cet aphorisme, que la chasse est l'image de la guerre, le chasseur envieux dont les prunelles louches jaugent déjà les capacités des carniers encore vides; le chasseur sévère, un ex-élève de l'institution Petdeloup, qui crible son chien de coups de pied parce que la pauvre bête s'est livrée, à l'encontre de son pantalon, à une licence autorisée par l'intimité; le chasseur rêveur et mélancolique, un reflet attardé des ballades allemandes, posant pour quelques échantillons du sexe faible égarés dans cette mêlée; le chasseur grincheux; le chasseur terrible, un massacreur à tous crins qui brandit son fusil d'une main crispée et menace de débuter par un coup double sur les employés ahuris qui ne répondent pas assez vite à ses questions.
Et les chiens? Ah! M. de Buffon, si vous pouviez assister au défilé de ceux qui sont là, vous déchireriez de suite votre fameux tableau de leurs espèces. Toutes les races, les sous-races, les non-races mêmes y ont des représentants; on y admire en même temps le pointer de mille francs et le modeste loulou, gardien fidèle de la boutique, et quelque peu stupéfait du rôle glorieux que lui imposent les velléités cynégétiques de son patron.
Et, presque à chaque heure de cette bienheureuse journée, à peine évanoui, le tableau se renouvelle. Les trains se multiplient, les salles se vident sans relâche, mais ce n'est que pour se remplir d'une autre cohue, criant, appelant, riant, chantant, aboyant, hurlant, comme celle qui vient de disparaître!
Cette armée de chasseurs s'en va au nord, à l'est, à l'ouest, au sud, s'éparpille en Brie, en Beauce, en Picardie, en Champagne, et se fractionne encore aux gares d'arrivée pour se répandre dans tous les villages. Le paysan accueille ses Parisiens avec un sourire: c'est un regain de la moisson qui lui arrive; ils laisseront de bon argent au pays en échange des quelques méchants perdreaux qu'ils tueront peut-être. Et puis, il existe dans l'endroit quelques bonnes plaisanteries sur leurs prétentions de chasseurs. On n'est pas fâché de cette occasion de les rééditer; cela fait toujours rire un brin.
L'auberge est en liesse, les fourneaux s'embrasent, la cheminée flamboie, comme au jour de la fête patronale. Les curieux eux-mêmes ne manquent pas devant la porte, ils se composent en majorité des porteurs de carniers en disponibilité réclamant un emploi pour le lendemain, c'est-à-dire de tous les gamins du hameau.
Ou se couche de bonne heure afin de se lever de même. Mais dormir, allons donc! Il faut être un César, un Napoléon, pour sommeiller la veille d'une bataille.--Avez-vous bien reposé? demandais-je un jour à un néophyte.--Pas une minute, me répondait-il, mais j'ai si bien rêvé que c'est tout comme!
Le lendemain, dès l'aube, avant l'aube,--une grande faute au dire des praticiens,--on entre en campagne. Aux pâles clartés d'un jour douteux la ligne des chasseurs s'avance et déjà tiraille dans la plaine;--disposition savante infaillible dans les pays plats; on y persévère rarement; la plupart ont bientôt lâché la bride à leurs ardeurs; l'un pointe en avant, l'autre en arrière, celui-ci oblique à droite, celui-là à gauche. Chacun pour soi et Dieu pour tous. C'est alors que commence la série des incidents, aventures et accidents, les uns dramatiques et les autres burlesques. Lorsque dix heures auront sonné le rassemblement, que l'on se retrouvera dans le bois où le couvert sera mis sur l'herbe et sous la feuillée, le récit de ces infortunes individuelles égayeront le festin improvisé. Paul, en poursuivant une magnifique compagnie de perdreaux a fait lever un garde récalcitrant et n'a ensaché qu'un procès-verbal; Lucien, au moment où il allait mettre la main sur un halbran qu'il avait blessé, a glissé dans un marécage, d'où il est sorti avec le costume de ce Monstre vert, que l'on jouait jadis à l'Ambigu; pendant qu'Adrien allumait sa pipe, un coq faisan, comme il n'en avait jamais vu, a jailli d'un buisson à ses pieds et a disparu en lui faisant un pied-de-nez; et, comme Rachel, Adrien pleure sur son faisan et, comme elle, ne veut pas être consolé, etc.
A dix pas de là, l'escouade des quenards, ou porteurs de carnier, reste debout par respect pour ces messieurs, mais n'en travaille pas moins de la langue comme des mâchoires.--Dis donc, Pierrot, est-ce qu'il sue ton bourgeois! Quand nous avons été à la Chesnaie, v'la-t-il pas le mien qui m'a pris ma blaude pour s'bouchonner! Ah! quel homme, mes amis, ça y coulait du front aussi dru que le lait du pet de notre vaque!
L'épilogue de cette grande journée, notre dessinateur vous en expose la plus brillante partie d'une manière plus aimable et surtout plus saisissante que je ne le saurais faire: les lièvres, lapins, faisans, perdrix, cailles, causes et prétextes de cet énorme mouvement d'hommes et de chiens, tous sont là. Ce cerf qui expire sur la gauche du dessin,--une quatrième tête ma foi!--il a figuré, en 1869, dans les environs de Rambouillet, parmi le butin d'ouverture d'un chasseur né coiffé. Il l'avait abattu en plaine, à cent pas d'un boqueteau où l'animal s'était mis à la reposée. Hélas! ce protégé de saint Hubert était seul, et l'Écriture l'a dit, malheur à l'homme qui chasse seul! De plus, ne prévoyant pas cette bonne fortune, il avait négligé de se munir d'une carnassière assez vaste pour contenir son gibier. Il lui fallut courir au village voisin, ce village était loin; quand il revint avec une charrette, une large mare de sang était seule pour attester son exploit, le cerf avait été volé par des maraudeurs qu'il fut impossible de découvrir. Au train de retour, je me trouvai dans le même compartiment que ce roi détrôné de la journée; sa douleur faisait mal à voir. Ah! messieurs, nous disait-il à chaque instant, quel beau cerf! Je ne m'en consolerai pas; si encore ils m'avaient laissé les cornes? Des cornes comme cela, voyez-vous, je n'en retrouverai jamais. --Oh! tranquillisez-vous, monsieur, lui dit enfin l'un de nos compagnons que la répétition de ses doléances avait fini par agacer, en ce bas-monde il ne faut désespérer de rien!
Le bilan de cette fête du 1er septembre sera complet quant nous y aurons ajouté les insolations, les nombreuses courbatures, les quelques pleurésies qui figurent aussi parmi ses profits, mais surtout et avant tout la satisfaction calme et sereine qui succède à un plaisir qui n'a fait de mal à personne, ce qui n'est pas déjà si commun.
G. de Cherville.
Notes sur l'Irlande
LE COMTÉ ANTRIM ET DUN-LUCE CASTLE.
Nous sommes à l'extrémité septentrionale de «l'île verte», «l'île sour», selon la grande race des Pangloss anglais. Cela se voit de plus d'une manière: les odeurs marines sont fortes et âcres; il fait abominablement froid. Nous sentons que ce n'est plus le ruisseau de la Manche qui forme une ligne blanche à l'horizon, mais le franc atlantique que nous considérons avec des respects vagues, comme des marins d'eau douce. Un commis-voyageur de Sheffield nous prie de remarquer le changement de décors avec une expression de contentement béat. Il s'est presque disloqué les épaules à force de les hausser, il s'est épuisé en diatribes contre l'Irlande, depuis Dublin jusqu'à Belfast. Il comprenait l'«absentecion» et l'excusait; il comprenait les histoires de meurtres, de pillages, de rapines racontées au sujet de Meagh et de Drogheda par les journaux tory de Londres. Quand on vit dans un marais tout est possible. L'homme qui en est au système du siècle dernier pour ses drainages, l'homme qui laisse ses terres vaseuses pourrir et suer le poison autour de lui sans faire un effort pour les défricher doit évidemment boire trop et faire feu sur son propriétaire à un moment donné. Le monsieur de Sheffield expliquait ainsi le fenianisme, le Home Rule, le papisme, le whisky et les émeutes. C'était un raisonnement assez naïf, comme on voit, mais qui semblait s'appuyer sur une base plus solide que celle d'un simple antagonisme de race, la prévention instinctive de Saxon à Celte. Ces plaines d'Antrim, grasses, riantes, bordées de haies géométriquement droites, plantées au compas comme celles de Kent, ces villas bourgeoises, ces petites chaumières proprettes, toute cette richesse stable, un peu froide du nord fait un contraste singulier avec les immenses marécages, les petits enclos boueux, mal entretenus, où poussent quelques plantes de pommes de terre maigres et rachitiques, les cabines construites en terre glaise et couvertes de mousse, enfin toute la physionomie désolée et sauvage des comtés que nous venons de traverser--Meagh et Drogheda. Or, nous étions tout à l'heure en pays ennemi: Meagh est catholique, celtique, feniane, et Antrim est au contraire un des comtés les «mieux pensants». Il est situé du côté protestant, du bon côté, dit-on à la cour du vice-roi, de cette grande ligne de démarcation qu'on appelait the english pale, la barrière anglaise, le rempart qui séparait les tribus soumises de relies qui parlaient encore de Sassenach et de Cromwell et rêvaient l'avènement d'un O'Neil légendaire et vengeur tenant en main le drapeau vert et or. On fait encore de ces rêves-là dans les contrées que nous venons de parcourir. A Antrim on ne fait que de la toile,--'est bien plus profitable. Puis cela attire les voyageurs, les touristes. Passer la belle saison au nord de l'Irlande, à Carlingford ou à Rosstrevor est chose praticable et, somme toute, suffisamment respectable. On est là devant l'Atlantique comme sur la plage de Brighton, ce qui est un avantage énorme pour un Anglais qui voyage. Il y a des batting machines, des marchands de coquilles et d'écrevisses, des appartements meublés, des dandies de Pall Mall, des musiciens ambulants, des capitaines en retraite et des veuves en quête de consolateurs. Bref, c'est toute la population d'une ville de bains de mer, c'est Ramsgale, c'est Boulogne. Et avec cela des Anglais partout. Ce coin de l'Irlande a été colonisé par les Anglais et les Ecossais entre les règnes d'Élisabeth et de Guillaume III. Et vraiment cela paraît, de nos jours, en plus d'une façon. L'agriculture est plus avancée; les habitants que nous rencontrons aux stations de Larm et Glenarm ont à peu près la quantité voulue de vêtements et des chapeaux qui n'offensent en rien les traditions du monde civilisé, et en Irlande ce sont là des symptômes d'une grande prospérité. Mais la domination cléricale est tout aussi absolue dans ces pays protestants du nord que dans l'ouest et le sud-ouest où les prêtres catholiques l'exercent. Au moins dans ces provinces «sauvages», comme disent les fidèles de la maison de Hanovre en parlant des contrées ultramontaines, on peut à la rigueur se faire servir un verre de bière le dimanche. Tout vêtus de haillons, tout maigres et minables qu'ils sont, les paysans dansent le septième jour, rient, chantent, se battent un peu et, il faut le dire, boivent abominablement. Ici rien de tout cela. La réaction contre les tendances religieuses de la majorité fait d'Antrim, et de toute la province d'Ulster une serre chaude de protestantisme où l'orange (la couleur protestante) fleurit comme fleurissent les citronniers dans les ballades allemandes. On vous demande dans les hôtels si vous tenez pour le docteur O'Keefe d'un ton naturel, comme si on vous demandait l'heure à laquelle vous voulez dîner. Pendant la durée des offices, toute affaire, toute occupation s'arrête. C'est le palais de la Belle au Bois dormant, avec cette différence, c'est que le prince le plus charmant du monde n'oserait jamais interrompre cette léthargie pieuse.
Il n'y a que les ciceroni qui se moquent de la sainte Église presbytérienne comme de celle du prophète Brigham Young. Ils vendraient des curiosités plus ou moins apocryphes au grand Lama tout aussi bien qu'à Mg Manning. Nous quittons Ballycastle en jannteing car qui doit nous conduire au Giant's Causeway et au château de Dun-luce. Le chemin qui longe la côte est triste, désert et montueux. Les cabines éparses ne sont pas plus confortables que celle de Kerry. Les habitants sortent déguenillés, farouches, noirs, pour nous regarder. Pas un n'a l'air de travailler. Le pays ne cultive apparemment qu'un seul art,--l'art de mendier en conservant une parfaite dignité de maintien, un parfait mépris de ceux qui donnent. Le petit village de Ballintoy a poussé cet art jusqu'au sublime. Les petits Ballintois sortaient en foule, couraient après notre car en criant: «Un sou, mon beau monsieur», d'un ton de prince percevant ses droits lui-même, pour s'amuser. Leurs chiens les aidaient, lançant de formidables aboiements: et les figures maigres et haineuses qu'on voyait aux fenêtres avaient aussi des expressions de férocité canine. Les gens de la côte n'ont décidément pas subi l'influence des colons anglais. Nous passions quelques groupes de chaumières avec leurs meutes de foin, leurs monceaux de tourbe posés ensemble au bas des coteaux. Deux églises dans le lointain, dont une semblait tomber en ruines, quelques maisons campagnardes, nues, sans cadre de feuillage, s'élevant solitaires sur une plaine de gazon bruni, l'interminable série des coteaux devant, l'océan derrière. Nous voyions la côte de temps en temps; Bengor, s'élevant vers l'Est, triste et terrible; l'île Raghery devant nous, avec ses ravins et cavernes qui abritèrent Robert Bruce, chassé de ces côtes écossaises que nous apercevons comme un bleuissement vague à l'horizon. C'est la préparation qu'il faut pour le magnifique spectacle qui nous attend au Giant's Causeway.
Nous avons des visions de mélodrame quand le car s'arrête dans la cour d'une grande maison solitaire, où une foule de bandits armés de triques et de bâtons se précipite sur nous en poussant des «hurroos!» rauques et inquiétants. Nous nous rappelons la sanglante légende des White Boys, une bande de guérillas patriotes dont les exploits ont fourni la matière de bien de gros drames de Drury Lane et de l'Adelphi. Le commis voyageur de Sheffield fermait ses poings décidé à vendre cher sa vie et ses échantillons. Mais le cocher nous rassura. Les White Boys n'étaient que des guides désireux de nous montrer le Giant's Causeway et le château de Dun-luce. Nous essayons de les éviter en sortant de l'hôtel par une porte de derrière. La ruse est trop simple. Les ciceroni nous attendent là, prennent possession de nos personnes, nous conduisent par une pente très-roide à une petite baie flanquée d'énormes rochers, et nous installent dans des barques qu'ils appellent dérisoirement «bateaux de plaisir». Nous voilà en pleine mer, conduits par quatre rameurs, qui ensemble, d'une voix lugubre et monotone, indiquent ce qu'il faut admirer dans le paysage: «Il y a des centaines de baies; chacune a son nom particulier. Voilà Port Noffer; à côté c'est Port la Gauge. Cette petite caverne descend à une distance de cinq cents pieds sous sol. Plus loin c'est la grande caverne, haute de quarante pieds», et ainsi de suite. Puis on nous montre le Causeway, une série de piliers de basalte, dont quelques-uns ont une hauteur de deux cents pieds, et qui ensemble forment un précipice de six cent-trente pieds. Il y a des groupements étranges, des orgues, des cheminées gigantesques, des salières, des meules de foin, etc. Enfin, nos gardiens nous permettent de contempler la merveille du pays, le château de Dun-luce. C'est une des plus terribles forteresses de Vilking, de baron féodal, de géant fabuleux qui soient en Europe. Mme Anne Radcliffe aurait dû l'habiter; Consuelo s'y serait trouvée chez elle. L'édifice est posé sur une grande tablette de rocher, unie au continent, ou plutôt séparée par un pont naturel d'une étroitesse qui fait frissonner. Le château penche sur la mer, cette mer du Nord, noire, froide, sans sourires et sans chansons. La maçonnerie continue le précipice. Elle est si parfaitement perpendiculaire qu'on ne peut deviner comment ces tours, ces murs larges de quatre mètres, ont été bâtis. Combien de serfs, ouvriers et maçons sont tombés de la masure dans cette mer écumante avant que la dernière meurtrière ne fût achevée! La vue du côté de la terre est assez sombre aujourd'hui, quand les chemins sont bons et les mendiants nombreux, et parfaitement prosaïques. Qu'est-ce que cela a dû être quand pour la première fois les barons de l'Ulster s'établirent dans leur place forte, quand Edouard Bruce se fit roi d'Irlande, et que le clan des O'Neil guerroyait contre l'Anglais et l'Espagnol! On dit que l'Armada fit feu sur le Giant's Causeway, le prenant pour les cheminées de Dun-luce. On se tromperait facilement de la même façon de nos jours. Et on n'y perdrait rien. La grande digue d'Antrim ne doit pas être plus imprenable que le château des Vilking, à Dun-luce.
S. J.
La frégate cuirassée de «Suffren»
Quinze années se sont écoulées depuis le jour où M. Dupuy de Lôme faisait mettre en chantier le premier grand navire cuirassé français, la Gloire: à la suite de cet essai, les arsenaux des ports construisaient successivement la Normandie, l'Invincible, la Couronne, etc., formant une magnifique escadre de vaisseaux en fer et bois, destinés à affronter le feu des plus puissantes batteries. Cependant, les succès obtenus dans cette voie ayant été un peu contrebalancés par les admirables progrès que réalisait d'autre part l'artillerie, il fallut songer à créer des bâtiments capables de résister aux projectiles énormes des nouveaux canons. On construisit alors, dans un même type, trois frégates cuirassées de premier rang, l'Océan, le Marengo, le Suffren, sur des plans nouveaux, en leur donnant toute la puissance offensive et défensive dont on pouvait disposer.
Le Suffren, représenté par notre gravure, est le dernier-né de cette trinité formidable: construit à Cherbourg en trois années à peine, il a été lancé le 26 octobre 1870. Cette frégate, qui mesure environ 87 mètres de long sur 17 de large, est en bois, recouvert, dans les parties les plus exposées, de plaques en fer variant de 15 à 20 centimètres d'épaisseur. Ce qui distingue surtout le Suffren de ses aînés, la Gloire et le Solférino, c'est que, au lieu d'avoir comme ceux-ci tous ses canons en batterie couverte, il possède un véritable fort central, garni de plaques de blindage de 0m16, installé vers le milieu de sa longueur, entre le grand mât et le mât de misaine. Aux quatre angles de ce fort sont disposées des tourelles également blindées portant chacune un canon du calibre de 0m24, se chargeant par la culasse, monté sur une plaque mobile autour d'un pivot fixé au centre de la tourelle. On a placé à l'intérieur du fort une batterie couverte, armée de quatre de ces énormes pièces de 0m27, qui lancent des projectiles pesant 216 kilogrammes! Le grand avantage des canons de tourelles sur ceux de batteries est de donner au tir un champ beaucoup plus vaste, en permettant même de tirer dans la direction de l'axe du bâtiment.--Quatre petites bouches à feu en bronze de 0m12, destinées à lancer des boîtes à mitraille, complètent l'armement du navire. Sa puissante machine, d'une force nominale de 950 chevaux, protégée de tous côtés par d'épaisses murailles en tôle et des cloisons étanches, lui permet, avec son éperon de 20,000 kilogrammes, d'agir contre un bâtiment ennemi à la façon d'un gigantesque bélier. Ce colosse de fer et de bois, qu'une poignée d'hommes fait manœuvrer par la vapeur et la voile, donne, comme on le voit, une haute idée des progrès réalisés en quelques années par les savants ingénieurs de la marine française.
P. de Saint-Michel.