Le naufrage de la "Ville-du-Havre".

Nous n'avons pu qu'annoncer dans notre dernier numéro l'épouvantable catastrophe de la Ville-du-Havre, réputée le plus vaste des paquebots après le Great-Eastern. Les relations qui nous sont parvenues nous permettent de donner à nos lecteurs un récit du désastre.

Le 15 novembre, à trois heures de l'après-midi, la Ville-du-Havre quittait son warf de New-York emmenant 135 passagers, 172 hommes d'équipage et de service et transportant une cargaison de blé, coton, cuir et graisses. Pendant les premiers jours, la traversée fut contrariée par le mauvais temps; puis, quand on fut sur le banc de Terre-Neuve, par un brouillard intense, commun du reste dans ces parages, dans la crainte d'aborder ou d'être abordé, le capitaine Surmont dut faire vibrer le sifflet d'alarme de minute en minute, et, tout le temps qu'il y eut danger, il ne voulut laisser à aucun de ses officiers la responsabilité des manœuvres. La journée du 20 fut assez belle, ce qui permit aux passagers de jouir de la promenade sur la vaste dunette d'arrière, aux enfants de se livrer à leurs jeux, et, le soir, quelques amateurs purent s'offrir dans le salon, un concert improvisé, dont la Dernière pensée de Weber fut le morceau final. La nuit étant claire, rien ne paraissant à craindre, le capitaine se décida à descendre dans sa cabine pour y prendre quelques heures de repos, mais après avoir donné l'ordre formel de le prévenir du moindre incident.

C'est à partir de ce moment que l'on ne sait plus d'une manière certaine ce qui s'est passé, ni même l'heure précise de la catastrophe. Toujours est-il qu'entre une heure et deux heures du matin, des ordres de manœuvre étaient donnés, exécutés précipitamment, mais trop tard... la Ville-du-Havre éprouvait une commotion violente, suivie d'une série de craquements formidables, se renversait à demi; passagers, officiers et matelots, réveillés en sursaut, et accourus sur le pont, apercevaient la masse d'un grand voilier qui, ayant enfoncé les bordages du paquebot, laissait les débris de son étrave au milieu de celui-ci. Le navire abordant était le voilier en fer, le Loch-Earn (Lac ardent), capitaine Robertson.

Le capitaine Surmont s'était élancé sur la passerelle de commandement. D'un coup d'œil il comprit que tout était perdu. La Ville-du-Havre portait au flanc de la chambre des machines une trouée large de cinq à six mètres, profonde de quatre, par laquelle l'eau s'engouffrait en cataractes bruyantes pour se répandre dans les profondeurs du bâtiment avec des grondements et des clapotements sinistres. On n'avait pas eu le temps de fermer les cloisons étanches, de telle sorte que les foyers ayant été éteints, chaudières et machines furent immédiatement paralysées.

Eperdus, les passagers se pressaient sur la dunette d'arrière, les uns à peine vêtus ou dans leur costume de nuit, les autres ayant eu le temps de se couvrir de quelques vêtements ou de prendre avec eux leurs objets les plus précieux. A un premier moment, non de désordre mais seulement de trouble, succéda un certain apaisement, quand on vit le capitaine à son poste et les officiers se multipliant pour indiquer à chacun ce qu'il y avait à faire. Dans le court espace de temps écoulé entre l'abordage et le naufrage, il y eut des exemples de sang-froid admirable, de sublime résignation, de devoir noblement compris. Debout sur le pont, un petit sac à la main, leurs enfants dans les bras ou se pressant contre leur père ou leur mari, des femmes attendaient que les canots fussent mis à la mer; quelques-unes s'étant agenouillées, priaient avec ferveur, pendant qu'un prêtre catholique leur donnait l'absolution suprême; des enfants à demi-nus, devinant le péril sans le comprendre, cherchaient d'instinct un refuge dans les bras de leur mère.

Si la collision avait eu lieu en plein jour, les secours eussent été plus efficaces, mais la nuit d'une part, la perte de plusieurs des embarcations de la Ville-du-Havre de l'autre, rendaient le sauvetage difficile. On venait d'installer une cinquantaine de personnes dans deux canots intacts, lorsque le grand mât et le mât d'artimon, déjà ébranlés, oscillèrent et s'abattirent presque en même temps, brisant les canots, tuant et blessant la plupart des malheureux qui déjà se voyaient sauvés. En vain, raconte un matelot, on voulut retirer quelques survivants de l'amas enchevêtré de vergues rompues, de cordages, de débris de planches, on n'en eut pas le temps. Ce grave accident précipita le dénoûment, car la chute des mâts fit incliner davantage le paquebot, et tous ceux qu'il portait sentirent que leur dernière heure était venue.

Il n'est guère possible de s'imaginer l'horreur du drame dont notre dessin donne un aperçu pris du milieu du navire, entre les deux cheminées, près de l'escalier de la dunette des premières.

La Ville-du-Havre oscillait comme en proie aux dernières convulsions; on vit, rapporte un passager, une jeune fille soutenant sa mère et lui disant: «Courage, ma mère, courage, dans quelques minutes nous entrerons au ciel.» Quatre charmantes petites filles encourageaient ceux qui les entouraient en leur disant: «Prions le bon Dieu de nous recevoir auprès de lui.» Rien, raconte M. Lorriaux, ministre protestant, ne peut donner une idée de la résignation des femmes pendant cette catastrophe. Un officier de la marine américaine avait trois filles qui voulaient périr avec lui: «Je sais, dit-il, en leur adressant le dernier adieu, que la Providence veut vous sauver, n'allez donc pas contre sa volonté.» Deux seulement de ces jeunes filles furent recueillies.

Moins d'un quart-d'heure après le choc, la Ville-du-Havre disparaissait sous les Ilots, qui se précipitèrent en tourbillonnant dans l'immense vide formé; et les malheureux renversés dans l'eau, ceux que la vague ramena à la surface, ou qui plus heureux avaient pu saisir une ceinture de sauvetage, un tronçon de mât, une planche, restèrent ballottés par les vagues, transis, à moitié expirants, mais soutenus quelques instants encore par cette force surhumaine que donnent l'espoir et l'instinct de la conservation. La fatalité avait poursuivi le malheureux navire jusqu'à sa dernière minute d'existence; au moment où il sombrait, un canot chargé de femmes et d'enfants fut projeté par le remous sur le tronçon du mât d'artimon, crevé et submergé.

Le Loch-Earn avait pu se dégager aussitôt après l'abordage. Bien que fortement compromis par la perte de son avant, il se soutenait sur l'eau. Sans perdre un instant, son capitaine fit mettre ses embarcations à la mer et procéda au sauvetage. Les canots n'arrivèrent sur le lieu de la catastrophe qu'après la disparition complète de la Ville-du-Havre; ils recueillirent les naufragés et ne quittèrent la place que le lendemain matin à dix heures, quand nulle voix ne vint plus réclamer assistance, quand aucune victime ne parut surnager, quand enfin rien ne vint plus révéler que là, quelques heures auparavant, flottait l'un des rois de la mer. Demeuré à son poste, le capitaine Surmont coula avec son bâtiment, mais il eut le bonheur de saisir une planche, et vingt minutes après un canot le sauvait.

Passagers et marins recueillis à bord du Loch-Earn étaient dépourvus de tout, la rapidité du sinistre n'ayant permis qu'à un très-petit nombre d'entre eux de se munir des objets les plus indispensables: ils furent, de la part du capitaine Robertson et de l'équipage anglais, l'objet d'une sollicitude des plus touchantes, qu'ils se sont plu à reconnaître publiquement. Mais quel triste lendemain! Parmi ceux qui se trouvaient sains et saufs, il y avait une jeune mère qui avait perdu ses quatre enfants; une petite fille de neuf ans restée seule d'une famille nombreuse, et quantité d'infortunés qui, en quelques minutes, avaient vu mourir sous leurs yeux, père, mère, frère, sœur, mari, amis... Parmi ces passagers, un, M. James Bishop, avait eu le bonheur d'être recueilli, et c'était la troisième fois, disait-il, qu'il échappait à une mort imminente: il avait failli périr lors de la chute d'un train de chemin de fer dans une rivière et à la suite du sautage d'un navire par une torpille.

À dix heures du matin, un trois-mâts américain, le Trimountain, fut signalé; on lui adressa des signaux de détresse, et le capitaine Surmont, se rendant aux instances des passagers, qui jugeaient le Loch-Earn trop endommagé pour conserver un supplément de quatre-vingts à quatre-vingt-dix-personnes, fit passer les survivants sur le navire américain, à l'exception d'un passager malade, d'un chauffeur blessé et d'un troisième passager qui voulut garder son compagnon d'infortune.

A qui incombe la responsabilité de la catastrophe? Une enquête nous l'apprendra sans doute, mais ce qui, suivant les témoignages déjà recueillis, parait acquis dès à présent, c'est que le Loch-Earn avait ses feux réglementaires allumés. Son capitaine aurait dit à un passager qu'étonné de voir devant lui la silhouette d'un grand vapeur ne faisant aucun mouvement pour éviter une rencontre, il crut qu'un ou plusieurs de ses fanaux étaient éteints et qu'on ne l'apercevait pas; il courut à l'avant, s'assura qu'ils brillaient et fit manœuvrer pour s'éloigner du navire en vue.

A bord de la Ville-du-Havre, les vigies de l'avant auraient aperçu et signalé le Loch-Earn quelques minutes avant la collision.

Que s'est-il passé alors? l'officier remplaçant momentanément le capitaine s'était-il assoupi, n'a-t-il pas entendu l'avis qu'on lui donnait, ou bien ses ordres ont-ils été mal compris du timonier? Les auteurs principaux du drame ayant péri, il paraît difficile de savoir la vérité, mais des positions respectives du Loch-Earn et de la Ville-du-Havre, au moment de l'abordage, semble résulter ce fait capital que cette dernière a dû faire une fausse manœuvre. Dans les cas de rencontre en mer, c'est le vapeur, plus maniable que le voilier, qui, suivant les règlements maritimes, doit modifier sa route. Par conséquent la Ville-du-Havre aurait dû incliner vers sa droite et si, pendant son mouvement, elle eût été abordée, c'est par son côté gauche ou de bâbord qu'elle eût reçu le choc. Le contraire ayant eu lieu, c'est-à-dire que le voilier s'étant enfoncé dans les bordages de droite ou de tribord, il est permis de penser que le coup de barre, indiqué ou donné, a eu pour résultat de faire virer le paquebot vers la gauche, ce qui lui a fait présenter le flanc droit au Loch-Earn. Si cela est, la responsabilité de ce dernier se trouverait dégagée.

Le Trimountain a conduit à Cardiff les naufragés que le steamer Alice, de Southampton, a ramenés ou rapatriés en France. Quant au navire, cause de ce grand malheur, il n'avait pas, ainsi que l'indique le rapport du capitaine Surmont, de cloison étanche proprement dite, mais son charpentier avait répondu, d'en établir une suffisante pour permettre de gagner un port. Ces prévisions ne se sont malheureusement pas réalisées, car, assailli par un gros temps, le Loch-Earn a sombré en mer; son équipage et les trois naufragés qu'il avait recueillis, ont pu être sauvés par un bâtiment anglais se rendant d'Amérique en Angleterre. Ce dernier naufrage a présenté des incidents aussi palpitants que celui de la Ville-du-Havre.

Terminons en notant un sentiment superstitieux qui subsiste parmi les populations maritimes de certains ports. Lorsqu'un navire a été dénommé et baptisé, il ne doit plus changer de nom, sans cela Dieu cesse de le protéger. A l'appui de cette croyance, les marins vous citent une longue série de navires ayant changé de nom qui, partis pour la haute mer, ne sont jamais revenus. Aussi beaucoup d'entre eux refusent-ils de s'embarquer sur les navires débaptisés. Soyez certain que si vous parlez à quelque vieux loup de mer de la catastrophe de la Ville-du-Havre, il vous répondra en hochant la tète: «On lui avait changé son nom!»
P. Laurencin.