LA GREVE DES MINEURS DE WESTPHALIE

Les mineurs de Westphalie ajoutent en ce moment une page importante à l'histoire économique de l'Europe. Le bassin de la Ruhr est en grève; près de 300.000 ouvriers ont quitté le travail; Essen, Dortmund, Oberhausen, Bochum, privés de charbon, ont cessé de produire: les hauts fourneaux manquent de coke, les gazogènes vides entraînent l'arrêt des fours Martin Siemens; les torrents éblouissants de fonte et d'acier, richesse de l'Allemagne des bords du Rhin, sont taris. Si l'on considère que les expéditions et consommations de combustibles westphaliens ont atteint, en 1900, 53 millions de tonnes, il est aisé de concevoir quelle répercussion peut avoir la grève présente, tant dans la région même où elle sévit qu'à l'étranger.

D'aucuns diront qu'il est aisé de la faire cesser, en en supprimant les causes, en faisant droit à de justes demandes, partiellement tout au moins: il y a fort à croire qu'ils se tromperont.

Les causes de la grève ne reposent pas, en effet, sur des questions de salaires, de diminution des heures de travail, de création de contrôleurs élus par les mineurs ou de reconnaissance par les patrons des associations ouvrières.

Si ce sont là les motifs apparents qui ont présidé à la cessation du travail, il ne faut pas se hâter d'y trouver les origines réelles du mouvement actuel.

L'ouvrier mineur de la Ruhr peut compter parmi les privilégiés de la grande famille des artisans de l'industrie moderne.

Les salaires se sont élevés, en 1900: pour les piqueurs, à 5 marks 16 (environ 6fr.40); les charpentiers (chargés de l'entretien), à 3m,36; les hommes du jour, à 3m,32; les gamins, à 1m,28; cependant que par exemple les ouvriers métallurgistes gagnaient en moyenne: les spécialistes, 4 marks; les ouvriers ordinaires, 2m,50 à 3m,50; les manoeuvres, 2 à 3 marks; les gamins, 1m,50.

Si, d'autre part, on établit un parallèle entre les gains moyens des divers mineurs allemands, on trouve en 1898, pour les ouvriers du district de Dortmund, une paye quotidienne de 3m,96 et, pour ceux de Haute et Basse Silésïe, 2m,87 et 2m,80.

Le mineur de Westphalie, de plus, a un travail remarquablement simplifié par la configuration même du terrain qui permet l'emploi d'appareils mécaniques facilité par les compagnies qui rivalisent entre elles pour le faire exécuter dans les meilleures conditions hygiéniques.

Nous nous en rendrons compte, en allant changer de vêtements dans le vestiaire ou penderie[1], où, au-dessus de nos têtes, se balancent déjà pendus aux crochets, tirés au plafond par des cordes individuelles montées sur poulies, les habits de ville des travailleurs, afin de descendre jusqu'aux chantiers d'abatage d'une houillère westphalienne.

[Note 1: Il n'existe en France, croyons-nous, qu'une penderie semblable: celle des Mines de la Loire.]

Gagnons le puits après avoir pris à la lampisterie nos lampes à feu couvert; nous y attendrons à la recette supérieure l'arrivée de la cage. La voici: un bruit sec, les portes se soulèvent automatiquement, le clichage se fait, les moulineurs se précipitent, s'emparent des berlines pleines; ayant pris tant bien que mal leur place laissée libre, sur un signal, nous montons un instant pour permettre de charger l'étage inférieur; et puis, brusquement, sans rien qui l'ait pu faire prévoir, c'est la descente. Les bruits de roulage des berlines, le souffle de la machine, le bourdonnement de la vie, s'effacent subitement, dans la nuit; une lueur, une autre, les accrochages intermédiaires,--et nous sommes au fond.

A peine sortis de la cage nous assistons à la manoeuvre inverse de celle du jour: d'un coup de reins le galibot (gamin) enfonce à grand bruit la berline pleine dans la cage après en avoir retiré la vide, profitant pour le roulage des plaques de fonte qui garnissent la galerie au point où elle s'élargit et s'exhausse, cependant qu'un porion (contremaître), à la lueur fumeuse de lampes fixes, surveille le travail et manoeuvre le signal de mise en marche de la cage.

En prenant la «voie d'allongement», galerie haute tracée dans la roche, soutenue par une sorte de charpente en fer, nous gagnerons les fronts de taille. Mais voici dans le lointain un bruit de tonnerre qui se rapproche: le temps de se garer le long du mur, c'est un roulage, un long train de berlines pleines, traînées par un cheval au trot.

Chargement des berlines dans la cage.--Phot, Zirkler.

Le vestiaire des mineurs--Phot. Risse.

Pour arriver au gîte, il nous faut cependant quitter la grande voie et prendre le plan incliné, la descenderie, qui dessert les galeries secondaires, ou fausses voies: un appel pour interrompre le mouvement de balance commandé d'en haut, par lequel les berlines pleines descendues à la voie d'allongement pour y être formées en train, font remonter les vides par leur poids.

Profilant de cet arrêt, un herscheur (manoeuvre) a détaché la berline vide et la pousse par la voie desservie au front de taille, pour l'y remplir à nouveau. Suivons-le: après avoir passé la porte d'air nous sommes devant le havage. L'homme travaille debout, au pic, perpendiculairement à la taille; la couche d'épaisseur moyenne a 2 mètres environ; la partie supérieure, le toit, est assez résistante pour n'avoir pas nécessité un boisage immédiat.

Il n'en est pas de même à cet autre front de taille horizontal--en plateure --et de plus faible puissance: il a été étayé au fur et à mesure de l'avancement du travail par le «chapeau» que soutiennent les deux «moutons»; les hommes accroupis se servent pour l'abatage d'une haveuse pneumatique.

Le travail le plus pénible s'opère dans des gîtes de très faible épaisseur (0m,60) et de forte inclinaison: le haveur, couché dans la taille, sa lampe venant encore ajouter à la chaleur et à la viciation de l'air, arrache le charbon à coups de pic, de pinces et le repousse du pied, en rampant, dans l'étroit boyau, par «boutage», jusqu'aux galeries où le herscheur le reçoit dans une berline.

L'aérage se fait ici de façon difficile; on est obligé d'employer des injecteurs plus ou moins primitifs: un tuyau au centre duquel jaillit un filet d'eau qui entraîne et rafraîchit une certaine quantité d'air, par exemple (mines de la Guttehoffnungshütte). Plus tard, quand la fausse voie suivante aura été atteinte, le front de taille sera desservi, comme le reste de la mine, par le courant qui ne cesse de traverser toute l'exploitation, en partant du puits d'extraction pour aboutir aux ventilateurs monstres du puits d'aérage.

Ces puits, dont le forage est long et coûteux, sont munis d'un «cuvelage», revêtement en bois, maçonnerie ou actuellement fonte, qui les rend étanches et empêche l'eau des nappes traversées de noyer les travaux.

Les eaux d'infiltration, les fuites inévitables du cuvelage--les «pichoux»--sont amenées par les pentes naturelles à un puisard, le «bougnou», qui se trouve en prolongement du puits. C'est là que les pompes qui fonctionnent sans jamais s'arrêter vont les puiser pour les rejeter au jour.

Mais l'heure de la remontée au jour a sonné... Avant de quitter ces profondeurs, nous noterons en résumé les progrès accomplis et projetés, qui répondent en partie aux desiderata des congrès d'hygiène: c'est la tendance à suppléer le plus possible au travail manuel par les actions mécaniques, perforatrices, haveuses, treuils, câbles sans fin (pour remplacer la traction animale), le tout mu par l'air comprimé, l'eau sous pression, la vapeur ou l'électricité, que l'on arrive à employer dans les milieux grisouteux avec des moteurs cuirassés et une ventilation intensive, distribués aux appareils du fond après production par les appareils du jour ...

Quelles sont alors les vraies raisons de la grève? Nous laisserons à l'avenir, ou au socialisme d'outre-Rhin le soin de nous les dire bientôt.
GEORGES G. PARAF.

Au front de taille: havage à la main.

DANS UNE MINE DE WESTPHALIE.
--Au front de taille: havage mécanique.
Phot. Zirkler.
--Voir l'article à la page précédente.

L'interprète. Le capitaine Wood
LA CONFERENCE SUR L'INCIDENT DE HULL.
--Déposition du premier témoin anglais à la séance du mercredi 25 janvier.

Après avoir terminé la partie préliminaire de son oeuvre, choisi le cinquième délégué, l'amiral baron de Spaun, représentant l'Autriche, et élaboré son règlement de procédure, la commission internationale chargée de poursuivre l'enquête sur l'incident de Hull vient de tenir ses premières séances publiques.

Ces séances ne seront guère suivies que par les journalistes amenés là par leur devoir professionnel.

La «brillante assistance» des chroniques mondaines serait, ici, absolument fourvoyée et, au surplus, n'y entendrait à peu près rien. Il a été décidé en effet que les délégués des deux parties adverses ainsi que les témoins russes et anglais s'exprimeraient chacun en leur langue maternelle, la seule où ils puissent réellement formuler d'une façon exacte et précise leur pensée. Dépositions et plaidoiries seront ensuite traduites en français, puis retraduites, de nouveau, en anglais ou en russe pour pouvoir être examinées par l'adversaire. Ce qui menace de rendre fort longs les travaux de la conférence.

Du côté des Anglais, les témoins sont les pêcheurs mêmes qui stationnaient sur le Dogger Bank. Ils sont arrivés à Paris et, de bonne grâce, se sont prêtés à la photographie, dans la cour même du palais des Affaires étrangères.

Ce sont de braves loups de mer, en tout semblables à des pêcheurs des côtes normandes ou bretonnes, types de maîtres au cabotage et de matelots endimanchés. Les uns ont coiffé la bonne «cape» de feutre, que nous appelons «melon»; d'autres arborent la casquette anglaise. Il ne paraît pas qu'ils doivent se laisser impressionner par la majesté de la conférence. Il est à croire que leurs dépositions seront énergiques, résolues. «Dieu et mon droit», dit la devise britannique. Ceux-ci sentent derrière eux, pour la défense de ce droit, un peuple entier, indépendant et fier.

Du côté russe on entendra plusieurs dépositions écrites, que lira l'amiral Fournier. Celle de l'amiral Rodjestvensky, commandant de la seconde escadre du Pacifique, sera, de toutes, la plus importante.

Mais trois officiers, spécialement débarqués en cours de route par l'amiral et renvoyés en Europe, seront entendus directement: ce sont le commandant Clado, dont il a été beaucoup parlé et dont nous avons, ici même, publié le portrait, et deux de ses camarades, MM. Schramtschenko et Ellis.

Mercredi a commencé l'audition des témoins anglais, et le shipmaster Wood, de Hull, pilote de la Baltique et de la mer du Nord, capitaine du vapeur Zeno, a déposé le premier après avoir prêté serment sur la Bible.

Les pêcheurs de Hull venus à Paris pour déposer devant la commission.

Documents et Informations.

Quatre timbres russes de bienfaisance.