NOUVEAUX TIMBRES CRÉTOIS
| Britomartis assise sur un vieux chêne (monnaie de Gortyna). | Le monastère historique d'Arcadion et au-dessus, le mont Ida. | Jupiter allaité par une chienne (monnaie de Cydonia) |
Documents et Informations.
Les nouveaux timbres de Crète.
Europe assise sur le taureau
Jupiter (monnaie de Gortyna).
Le gouvernement crétois vient de créer une nouvelle série de timbres-poste sur une donnée intéressante et originale. Il a eu l'idée excellente de faire reproduire, sur chacune des neuf vignettes, de valeur différente, composant la série, des documents empruntés à l'archéologie et à l'histoire de la Crète, monnaies anciennes d'un beau caractère, sceaux antiques; vues de quelques ruines fameuses de l'Île. C'est ainsi que des monnaies île Gortyna, d'Itanos, de Cydonia, une médaille d'Ariadne, les ruines du palais de Minos, décorent les timbres crétois et populariseront les grands souvenirs dont s'enorgueillit la Crète.
Un bienfaiteur des marins.
Inaugaration du monument d'Alfred de Courcy, bienfaiteur des marins, à Paimpol le 16 février.
La petite ville de Paimpol, cité des Terre-Neuvas et des Islandais, vient de commémorer la mémoire d'un bienfaiteur des marins. M. Alfred de Courcy, fondateur de la Société de secours aux familles des marins français naufragés, en lui élevant un buste sur le quai même, au milieu des bassins, bien en vue de la mouvante forêt de mâts, de vergues et de cordages.
M. Alfred de Courcy, né à Brest le 9 novembre 1826, fils d'un officier de marine des plus distingués, entra de bonne heure à la Société d'assurances générales maritimes et s'y distingua par un travail acharné qui, de simple employé, l'éleva jusqu'au rang de directeur. Mais, arrivé à cette haute situation, il ne s'y fit pas remarquer seulement par ses qualités d'administrateur, il s'y montra aussi philanthrope intelligent et avisé et c'est à l'âge où il pouvait légitimement aspirer au repos que, ému par les deuils et les misères des gens de mer qu'il avait été mieux à même que personne de connaître, il entreprit de créer, à travers mille difficultés, et réussit à fonder cette Société de secours aux familles des marins français naufragés, qui répartit actuellement plus de 100.000 francs de rentes entre les veuves et les orphelins de la mer.
Le buste, en bronze, de cet homme de bien, qui a été inauguré en présence de sa famille, des armateurs, des conseillers municipaux et de toute la population de Paimpol, est dû au statuaire breton Jean Boucher.
AUTEUIL SOUS LA NEIGE.
Le saut de la "rivière", à Auteuil, sous la neige.
Les premières courses de la saison ont eu lieu déjà sur les divers hippodromes de la banlieue parisienne. Suivies surtout par les ordinaires habitués: propriétaires, entraîneurs, parieurs, elles n'ont pas encore l'éclat mondain des réunions printanières. Mais elles ne manquent pas d'un intérêt très sportif. Elles ont même un aspect fort pittoresque et presque émouvant, lorsque la neige, comme le 23 février dernier, vient ajouter aux difficultés d'une course de haies. Ce jour-là elle est tombée en flocons particulièrement serrés. A travers leur épais rideau, sur un fond de paysage tout blanc, les chevaux galopaient comme des ombres; ils abordaient d'ailleurs les obstacles avec prudence, de sorte qu'aucune chute grave ne s'est produite.
La vitesse de croissance des ongles.
Un physiologiste, M. A.-M. Bloch, a eu la curiosité de savoir comment se fait la croissance des ongles. Le sujet avait été étudié déjà, mais pas de façon assez étendue peut-être. Aussi M. Bloch a-t-il pu ajouter à nos connaissances un fait qui ressort nettement de ses études, c'est que le facteur principal de la variété dans la croissance des ongles est l'âge des sujets; c'est aussi que les variations de la croissance sont plus étendues qu'on ne le croyait. On enseignait, en effet, d'après les travaux de Dufour, de Lausanne, il y avait de plus de trente ans, que les ongles poussent de 9 à 10 centièmes de millimètre par jour (un millimètre en dix jours par conséquent); en réalité la croissance quotidienne varie beaucoup plus: de 4 à 14 centièmes de millimètre.
L'influence de l'âge est très manifeste. Le maximum de vitesse de croissance s'observe chez les sujets jeunes, ayant de 5 à 30 ans environ. Durant cette période de 5 à 30 ans, l'ongle pousse généralement de plus d'un dixième de millimètre par jour: de 12 à 14 centièmes. Avant 3 ans, il pousse peu: il ne s'accroît chaque jour que d'une quantité très inférieure à un dixième de millimètre: à 3 ans, il s'allonge de cette longueur. Après 30 ans, jusqu'à 60 ans, la croissance est généralement, comme à 3 ans, d'un dixième de millimètre. Mais après 60 ans, un ralentissement marqué se produit, la croissance n'étant plus que, à 70 ou 80 ans, de 6, 5 ou 4 centièmes de millimètre. Il y a donc une relation générale, de 5 à 80 ans, entre la croissance des ongles et la vitalité générale de l'organisme.
La fièvre jaune et les moustiques.
Jusqu'à ces temps derniers, les épidémies de fièvre jaune et surtout leur propagation hors des foyers d'origine avaient des allures capricieuses, qui défiaient toute explication satisfaisante. On sait aujourd'hui que cette maladie, comme la malaria, est transmise par les piqûres d'un moustique particulier, le stegomya; et maintenant, tout est devenu clair dans le mystère de la contagion de la fièvre jaune.
Et d'abord, il y a des pays où jamais on n'a constaté d'épidémie de fièvre jaune: la France, l'Angleterre, l'Autriche; ce sont les pays où le stegomya n'existe pas. Au contraire, en Espagne, en Portugal, en Italie, où existe le stegomya, on a fréquemment observé la fièvre jaune. D'un autre côté, nous assistons à ce phénomène inattendu, que la fièvre jaune disparaît presque en Europe, sans qu'on ait eu à prendre contre elle des mesures de défense sanitaire. Et cependant, le nombre et la rapidité des communications avec les pays contaminés ont augmenté dans des proportions considérables.
Voici comment M. Chantemesse a expliqué ce fait surprenant devant l'Académie de médecine. Dans l'antiquité jusqu'en 1856, tous les navires étaient en bois; de 1856 à 1870, les vapeurs seuls sont en fer; à partir de 1870, tous les vapeurs et l'immense majorité des voiliers sont en fer. Le résultat de ce changement des matériaux de construction a été l'étanchéité du navire et de sa cale en particulier. Or, la cale des navires en bois était constamment remplie d'un mélange d'eau douce et d'eau salée qui lui avait mérité, de la part des hygiénistes, le nom de marais nautique. Avec les cales sèches, plus de moustiques, partant plus de fièvre jaune possible, à l'arrivée des bateaux dans les ports européens.
La destruction des vipères.
On connaît le procédé populaire de destruction des vipères, procédé qui a encore quelque vogue et qui consiste à mettre à la portée des reptiles du lait additionné de strychnine.
Outre que ce procédé n'est pas exempt de danger--pour d'autres animaux que les vipères--il est tout à fait illusoire pour celles-ci. En effet, ainsi que l'a fait remarquer M. Bouvier à la Société d'agriculture, les reptiles sont de francs carnassiers, qui se nourrissent de proies vivantes: souris, musaraignes, lézards, oiseaux, insectes, et il serait étonnant qu'ils eussent un penchant marqué pour un liquide dont ils ne font jamais usage quand ils sont en liberté.
Les histoires des mammifères tétés par des serpents sont de pures légendes.
Pour se débarrasser des vipères, les meilleurs moyens consistent, soit à recourir à la destruction directe, soit à élever, dans les enclos particulièrement infestés, des pintades et des dindons, et surtout des hérissons qui font aux reptiles une guerre acharnée et qu'il faut se garder de détruire.
Il faudrait aussi encourager les chasseurs de serpents en leur allouant une prime; car c'est à la suppression de ces primes par certains conseils généraux qu'il faut attribuer la fréquence des accidents causés par les vipères depuis quelques années.
UN MUSICOTHÉRAPIUM.
Un journal de médecine nous apprend que l'on construit en ce moment à Kalamazoo, petite ville de l'Etat de Michigan, un hôpital spécialement consacré au traitement des maladies par la musique.
On a prétendu que la musique adoucissait les moeurs; les médecins qui ont présidé à cette institution originale affirment qu'elle tonifie aussi le coeur et favorise la digestion. Ainsi, le docteur Culter, de New-York, rapporte, entre autres observations, celle d'un vieillard octogénaire chez lequel une seule audition musicale aurait fait disparaître des intermittences du pouls.
Nous livrons gratuitement aux chefs d'orchestre sans emploi et aux médecins sans clients, cette idée, qui vaut certainement de l'or, d'organiser des concerts pour cardiaques et dyspeptiques. Les malades prendraient des séries de dix ou vingt cachets, comme pour les eaux thermales.
Phot. Campbell-Gray.
Les deux extrêmes de la taille humaine.
C'est bien le plus disparate des couples réunis par la fantaisie d'un photographe que forment Mme Chiquita et M. Machnof, l'une --debout--sur les genoux de l'autre dans un des couloirs de l'Hippodrome de Londres. Mme Chiquita mesure environ 70 centimètres, c'est-à-dire à peu près le quart de son gigantesque compagnon, d'ailleurs plus jeune qu'elle, bien qu'elle n'ait pas atteint sa vingt-cinquième année. Tels qu'ils sont, ils semblent pouvoir être présentés comme les deux extrêmes de la taille humaine.
Machnof, lui, mesure 2m,85 de hauteur et pèse 172 kilos. Ses mains mesurent 32 centimètres de longueur et ses pieds 51 centimètres. Il faut naturellement à un pareil colosse une ration quotidienne de nourriture qui effrayerait les plus robustes appétits. Qu'on en juge: Machnof consomme chaque jour: 30 oeufs, 7 livres de viande, 5 livres de légumes et 5 livres de pain. Il boit 3 litres de bière et 3 litres de thé.
Antoine Chassepot.
On annonçait récemment la mort d'Antoine Chassepot; né en 1833, à Mutzig (Bas-Rhin), il était âgé de soixante-douze ans. Depuis longtemps, il vivait effacé dans la retraite; mais il laisse un nom d'une notoriété universelle, nom qu'il avait attaché au fameux fusil se chargeant par la culasse, dit «modèle 1866», qui, pendant huit ans, fut l'arme de guerre adoptée en France et dont le type, bientôt répandu chez les puissances étrangères, leur fournit d'utiles données pour le renouvellement de leurs armements.
Fils d'un ancien contrôleur principal au Dépôt central de l'artillerie, Antoine Chassepot, très habile praticien comme son père, avait été élevé lui-même à ce grade, après avoir passé par les ateliers de Châtellerault et de Saint-Etienne, où il s'était occupé, durant une dizaine d'années, de la mise on oeuvre et du perfectionnement de son invention. En 1866, il était nommé chevalier de la Légion d'honneur et recevait, en 1870, la croix d'officier, au titre militaire.
La natalité dans les classes intellectuelles.
De nombreux statisticiens, aux Etats-Unis, ont été tentés par le problème de la natalité dans les classes cultivées. La culture intensive du cerveau est-elle compatible avec l'énergie de la force reproductive? Ou, au contraire, y a-t-il incompatibilité entre ces deux termes et les familles intellectuelles sont-elles condamnées à une rapide disparition?
La question est des plus intéressantes, au point de vue pratique, comme au point de vue de la biologie générale.
D'après les documents réunis par une revue américaine, les familles d'universitaires, au moins aux Etats-Unis, s'éteindraient très rapidement: 100 diplômés ne donneraient à la seconde génération que 68 garçons et 30 seulement à la troisième.
Pour les femmes diplômées, le mal serait encore plus grand. Et d'abord, ces dames se marient peu (55% au lieu de 80 dans la population féminine totale); puis un tiers d'entre elles restent stériles, ce qui est le double exactement de la proportion générale; enfin la fécondité moyenne de celles qui sont devenues mères est de 3, chiffre de fécondité des diplômés masculins.
Dans ces conditions, il est facile de calculer que l'extinction des familles de diplômés doit se faire environ en cinq générations.
A noter qu'aux Etats-Unis, le nombre des femmes s'adonnant aux études intellectuelles a passé, en douze ans, de 10.000 à 28.000.
Ainsi la culture intellectuelle intensive doit être regardée comme anormale, contraire à une saine physiologie; la nature ne s'en accommode pas et ne se soucie pas d'en propager les organes par l'hérédité.
Et s'il en était autrement, depuis longtemps sans doute, on aurait vu se développer des races intellectuelles; tandis qu'en réalité les enfants des savants sont le plus souvent d'intelligence très ordinaire et que les intelligences supérieures sortent de milieux très ordinaires.
La région la plus pluvieuse de l'Europe.
La partie de l'Europe où il pleut le plus serait, d'après les observations poursuivies depuis dix ans par M. K. Kassner, le massif qui entoure les Bouches de Cattaro en Herzégovine, au bord de la mer. Ce n'est pas précisément sur le rivage même, mais dans les montagnes qui se dressent à quelques kilomètres en arrière. On trouve là une région de 10 kilomètres de longueur sur 5 de large, où il tombe 3m,50, 4 mètres et 4m,55 d'eau par an. A Crkvice, le chiffre de 4m,55 a été dépassé: en 1901, cette infortunée localité a reçu 6m,135 d'eau: une couche d'eau de la hauteur de deux étages.
La pluie y tombe surtout en automne et en hiver. Le seul mois de novembre fournit 704 millimètres d'eau: plus de vingt par jour. En 1901, la chute de novembre a été de 1m,704, la hauteur d'un homme de taille au-dessus de la moyenne, et en trois jours consécutifs de novembre 1901, il est tombé 61 centimètres d'eau; 20 par jour.
Mouvement littéraire.
Horizons, par Lucie Delarue-Mardrus (Fasquelle, 3 fr. 50).--Poésies de François Fabié (Lemerre, 3 vol. à 5 fr.)--Croquis de chasse, sonnets illustrés, par M. Georges Hall eux (Royer, 3 fr. 50).--Le Sang de Méduse, par Sébastien-Charles Leconte (Mercure de France, 3 fr. 50).
Horizons.
En même temps que son mari poursuit sa pittoresque et exacte traduction des Mille et une nuits, Mme Delarue-Mardrus nous envoie ses Horizons. Née au bord de notre mer occidentale, elle en a, dans son enfance, entendu les sanglots et vu les désolations. Cela n'a pas tourné son talent vers les visions joyeuses. Aperçoit-elle des roses rouges ou blanches sur leur tige au lieu de se réjouir, sans arrière-pensée, de leur parfum et de leur éclat, elle pense à leur mort prochaine, et à la senteur pénétrante, mais un peu triste, qu'elles répandront quand le temps rapide les aura séchées.
Les froides blanches vont mourir de pureté
En leur douceur de lingerie.
Ne demandez pas à Mme Delarue-Mardrus d'observer les lois classiques de la prosodie française. Aucune de ces barrières ne lui agrée. Parfois, elle en arrive à ne nous plus guère donner que de la prose rythmée et un peu rimée. Et, cependant, son oeuvre nous charme; elle vaut par les nuances exquises, par l'originale sincérité. Malgré tout, ce qui nous attire et nous retient le plus dans Horizons, ce sont encore les pages où la règle harmonieuse a été le mieux gardée. Quelle jolie chose que les Guetteurs! Quel admirable tableautin que celui de cette jeune femme apeurée par la malice humaine, blessée par une amie peut-être dans le courant de la journée et s'enfermant en sa maison familière, au milieu des objets aimés, la tête en larmes, appuyée sur la forte poitrine:
Or, parmi tout cela, tenons-nous par la main
Et parlons bas, auprès des portes,
Car, aux fentes, malgré nos serrures si fortes
Luit le phosphorescent, l'affreux regard humain.
Ah! qui nous avait dit que l'âme était divine?
Il y a les haineux, il y a les jaloux.
Il y a... Tiens-moi bien sur ta forte poitrine;
Voici les loups! Voici les loups!
Délicate et frêle, elle craint les lèvres perfides, les mots hostiles. Le moindre brin de paille devient une flèche pour les natures sensibles et mélancoliques. Avenirs, après les Guetteurs, nous fournit encore une de ces petites pièces, faites pour les anthologies:
Normandie herbagère, éclatante et mouillée,
Mon esprit et mon sang, mon amour, mon pays,
Nous voulons venir vivre un jour, doux et vieillis.
Parmi les prés, au fond d'une maison rayée.
Par des après-midi de printemps vigoureux,
Quand les aubépiniers attendent qu'on les cueille.
Nous irons doucement par les verts chemins creux
Où l'on se sent roulé dans une immense feuille.
L'été nous rêverons quand la nuit sent le foin,
Nous aimerons aussi les craquantes automnes,
Et l'hiver étendu sur les prés monotones,
Quand l'énorme feu flambe et qu'on s'assied au coin...
Presque toutes celles qui avaient débuté par la poésie ont passé, sans un regard en arrière, au roman, lequel semble, depuis quelque temps, le domaine de la femme. Seule, Mme Delarue-Mardrus n'abandonne pas ses anciens dieux. Elle se tient auprès de leurs autels déserts, fidèle et intimement artiste.
Poésies de François Fabié.
L'oeuvre poétique de M. François Fabié était disséminée dans plusieurs volumes, aujourd'hui épuisés. La voici tout entière avec l'adjonction de plus de cent pages nouvelles dans la Petite Bibliothèque littéraire de Lemerre. Dans les heures de loisir que lui a laissées l'enseignement, M. Fabié, d'une voix vibrante, a célébré son pays du Rouergue, le clocher de Rodez, aperçu de vingt lieues. Il s'est attaché presque uniquement à dire les beautés de ses montagnes, et le moulin natal, et les choses familières à son enfance:
Toi qui remets à neuf ce logis en ruine,
Si le coeur des anciens habite en ta poitrine.
Jeune homme, et si leur but est encore le tien,
Rends au lit paternel sa place coutumière,
Près de l'âtre, dans la chaleur et la lumière,
Sous le grand symbole chrétien...
Sur l'oreiller commun aux jumelles empreintes
Porte tous tes espoirs, tes bonheurs et tes craintes;
Qu'il soit ton confident, qu'il soit ton conseiller;
Les âmes des aïeux y reviennent sans doute,
Et l'oreille entend bien, si le coeur les écoute,
Ceux qui sur nous doivent veiller.
Enfin, sous ces rideaux fanés peints de ramages,
Sous ce ciel enfumé, ce buis et ces images
Que tant d'yeux à jamais éteints ont contemplés,
Croise tes bras un soir, quand le soleil trépasse,
A l'heure où l'Angélus fait prier à voix basse
Les hommes, les bois et les blés,
Et meurs paisiblement au lit de tes ancêtres,
Après un long regard d'amour à tous les êtres
Qui t'aimèrent: enfants, bêtes, coteaux, forêts;
Après le geste qui bénit et fait l'épreuve
Moins douloureuse au coeur des fils et de la veuve,
Plus doux et plus longs leurs regrets.
Ce qui domine dans le chantre de la Bretagne, Brizeux, c'est le rêve et la douceur. Sa Marie, en coiffe de lin, est une silencieuse et discrète apparition. Montagnard, avoisinant le Midi, M. Fabié a des accents plus aigus; c'est un mode plus élevé et plus âpre qu'il a adopté; il y a quelque chose de la rudesse de là-bas, mêlée à un peu de soleil ardent dans sa phrase, et aussi beaucoup de l'éloquence romaine. Lisez le Concours de labourage, où le tour est oratoire:
A qui la palme? A toi, laboureur lent et grave
Des Causses infinis, héritier des Romains,
Qui n'as lorsque la pierre ou la souche t'entrave
Qu'à peser sur le manche avec tes fortes mains?
Ou bien à toi, fils brun des verts pays de seigle,
Maigre et vif, tout esprit et tout nerfs, qui bondis
Quand s'arrêtent tes boeufs et, poussant des cris d'aigle
Piques rageusement leurs beaux flancs alourdis?
Non, mais à toi plutôt, chanteur, âme sereine,
Barde rustique à qui les vieux airs sont connus,
Qui n'as pas d'aiguillon à ta gaule de frêne,
Et dans le sillon frais marches doux et pieds nus...
C'est un vrai fils du Rouergue que M. Fabié. Il a le timbre éclatant des laboureurs, ses compatriotes, qui, rentrant le soir avec les chars et les troupeaux, envoient, à une lieue, leur chanson, leur adieu au jour finissant.
Croquis de chasse.
Dans une de ses lettres qui font les délices des honnêtes gens, Pline le Jeune engage un de ses amis à emporter, pour la chasse, des tablettes à écrire. Rien n'excite, dit-il, la pensée comme la solitude; on expérimente que Minerve, aussi bien que Diane, erre sur les montagnes. M. Halleux a suivi le conseil de Pline; il a vécu, en poursuivant longuement les lapins, les faisans et les renards, autant avec Minerve qu'avec Diane. En quels sonnets gracieux, richement rimés, il a rendu les gestes des animaux traqués, les migrations des canards, les retraites des poules d'eau! Qu'on me permette d'extraire des croquis l'Appel du soir, que l'on pourrait nommer aussi le Remords du chasseur:
Le soleil qui décline empourpre l'horizon
Un calme solennel s'élargit sur la plaine,
Et dans le soir limpide, on voit fumer l'haleine
Des lourds chevaux tirant les chars de la moisson.
L'agriculteur se hâte; il sait que la saison
Passe rapidement et devient incertaine.
Le sol se refroidit. De la forêt lointaine
L'automne a mordoré déjà la frondaison.
Longtemps une perdrix, du coteau voisin, lance
Des cris tristes qui seuls traversent le silence.
L'oiseau recherche en vain ses petits égarés.
Et je me sens au coeur un remords qui s'enfonce.
Car j'entends, dans ces cris de plus en plus navrés,
L'angoisse de l'appel qui reste sans réponse.
C'est d'un observateur, d'un artiste habile et fin.
Le Sang de Méduse.
M. Sébastien-Charles Leconte est un noble poète; il ne raconte pas son âme comme Mme Delarue-Mardrus; il ne dit pas son pays et ses souvenirs d'enfance comme M. Fabié, et comme M. Halleux, il ne s'attarde à mettre en sonnets les jolis gestes de la bécassine et de la caille. A l'exemple de Leconte de Lisle et de M. de Heredia, il dédaigne la flûte de Pan et même la guitare; il ne manie que la lyre antique. Ses oeuvres antérieures, comme le Bouclier d'Ares, avaient conquis, parmi les purs stylistes et parmi les purs parnassiens, de nombreuses admirations. Personne, aussi bien que M. Leconte, avec plus de vigueur et plus d'éclat, ne sait ressusciter les vieux mythes et les vieilles légendes. Nous lisons, avec les yeux, les autres poètes: ici la voix se met fatalement de la partie. Impossible de ne pas déclamer, par exemple, Pâris de Troie:
Dans la nuit violette étincelante et d'or
Dont le sang lumineux ruisselle sur la plaine,
Au faîte du palais du vieux Priam, Hélène,
Que les astres font plus surnaturelle encor,
Admire, sommeillant sur sa couche d'ivoire,
Pâris Alexandros, semblable aux Immortels...
Le Sang de Méduse est une oeuvre d'où l'intimité est bannie, où le ton peut-être est un peu trop soutenu, mais la plupart du temps, d'une farouche beauté.
E. Ledrain