UN CLOITRE MENACÉ D'EXIL

Tout le Roussillon, et il n'est pas exagéré de dire: tout le Midi, est ému en ce moment du péril qui menace le magnifique cloître de Saint-Michel de Cuxa.

Ce cloître a été acheté récemment par un sculpteur américain, et l'acquéreur, M. George Gray-Barnard. est venu ces jours-ci avec ses démolisseurs pour en prendre livraison et pour l'emballer ensuite pierre à pierre à destination de l'Amérique.

C'est au sud de la jolie petite ville de Prades (Pyrénées-Orientales), dans un coin perdu de la vallée de Taurinya, que s'élèvent les ruines de l'antique abbaye de Saint-Michel de Cuxa. De tous les côtés, comme pour faire une protection à cette solitude, se dressent les remparts des montagnes proches aux flancs piqués d'oliviers et de chênes-lièges dans les parfums pénétrants des arnicas et des genévriers.

L'entonnoir sauvage n'ouvre que d'un seul côté, une fenêtre d'azur, mais dans cette fenêtre s'encadrent les flancs gigantesques et les cimes de neige éternellement éblouissantes du Canigou.

La date de la fondation de l'abbaye se perd dans la nuit du haut moyen âge.

Ce qu'on sait, c'est qu'en 879, d'après le testament de l'abbé Protasius, le monastère possédait une bibliothèque de trente manuscrits richement enluminés, ce qui était considérable pour l'époque, et dénote que l'abbaye était déjà un centre puissant et riche de culture.

L'abbé, crossé et mitré, avait privilège d'évêque et jouissait de pouvoirs quasi souverains. Sa juridiction spirituelle et temporelle dominait deux cent trente-quatre villages, paroisses et vallées, et embrassait de nombreux monastères en Cerdagne, en Espagne même et jusqu'à l'île de Minorque. Au treizième siècle commença, pour l'abbaye, la période de décadence, et le monastère, avec ses bâtiments et jardins, fut vendu en 1791 pour la somme dérisoire de 17.287 livres.

Il ne reste aujourd'hui de l'antique abbaye catalane que des ruines désolées mais encore imposantes qui proclament l'indifférence et la barbarie des hommes modernes.

La porte principale de l'enceinte présente sur ses montants découronnés un saint Pierre et un saint Paul à demi byzantins, accompagnés de chimères ailées et de guivres, fantastique bestiaire du onzième siècle. L'église montre encore son transept et sa nef unique dont les lourdes voûtes romanes défiaient les chaleur; de l'été. Seules les ogives du choeur permettaient au soleil de ruisseler vers l'autel dans les cascades de rubis des verrières. La nef n'est plus aujourd'hui qu'un grenier sans toiture.

Les ruines de l'antique abbaye de Saint-Michel de Cuxa
(Pyrénées-Orientales).--
Phot. Labouche.

Une partie de l'enceinte existe encore avec ses massifs contreforts. A l'une de ses extrémités, la maison abbatiale s'enorgueillit de son portail de marbre élevé sur un perron de plusieurs marches et couvert de sculptures du onzième siècle.

Enfin, dominant tout l'ensemble, par-dessus les herbes et les débris jonchant les cours abandonnées, par-dessus quelques vieux arbres, seuls restes des plantations monacales, s'érige la puissante tour carrée, moitié clocher, moitié forteresse, dont les arcatures à plein cintre sont muettes de leurs cloches et semblent toujours, de leurs yeux aveugles, regarder en face le Canigou.

Quant au cloître--c'est surtout de lui qu'il s'agit--il a été arraché en 1840 aux ruines de l'abbaye et réédifié par quelque vandale inconscient dans la cour de l'établissement de bains de Prades, où il déroule la suite imposante de ses lourdes arcades romanes. Ses colonnes trapues baignent dans la lumière natale et ses puissants chapiteaux ciselés de feuillages, de lions et d'esclaves laissés dans le marbre rose ont conservé leur beauté, parce que, dans leurs reliefs magnifiques, joue encore le soleil catalan.

Dès qu'on a su, à Prades, que le cloître, vendu à un étranger, allait partir pour l'Amérique, la ville s'est émue, l'architecte départemental des monuments historiques a réclamé l'aide de l'administration des Beaux-Arts, et M. Brousse, député des Pyrénées-Orientales, a manifesté l'intention d'interpeller le ministre.

Aussitôt M. Léon Bérard, sous-secrétaire d'État aux Beaux-Arts, a accordé une subvention de 3.000 francs à la ville de Prades pour l'aider à acquérir les chapiteaux. Et pour donner à la ville le temps de réunir par souscription le complément du prix d'achat (une autre somme égale de 3.000 francs), M. Léon Bérard a avisé le préfet qu'une nouvelle instance de classement était ouverte--la première n'avait pas abouti--ce qui empêchera tout déplacement des chapiteaux pendant trois mois.

Le cloître de Cuxa, on le voit, n'est pas encore sauvé. Document magnifique de l'art local et souvenir vénérable de l'histoire provinciale, ce monument incarne une part de l'âme catalane et méridionale. Sa perte serait un deuil pour le Roussillon et pour le Midi.

Quand se décidera-t-on à voter une loi qui, comme la loi italienne, interdise l'exode de nos vieilles pierres à l'étranger? Jusque-là tout est à craindre, car l'Amérique, pour ne parler que d'elle, achète tous les jours, dans tous les coins de la France, de nouvelles reliques de notre patrimoine ancestral.
J.-R. de Brousse.

LE VOYAGE DU ROI D'ESPAGNE EN FRANCE.--Au camp d'aviation de Buc. Après avoir passé la revue des aéroplanes, le roi et le président de la République assistent aux évolutions des aviateurs civils et militaires. Voir l'article, page 472.

LA FETE MILITAIRE DE FONTAINEBLEAU EN L'HONNEUR DU ROI D'ESPAGNE Un virage vertigineux des mitrailleuses du 7e dragons devant la tribune officielle décorée aux couleurs espagnoles et françaises.
Dessin de Georges Scott.--Voir l'article, page 472.]

L'alphabet sogdien, rétabli par M. Gauthiot.
La correspondance des sons n'est pas rigoureuse entre le sogdien et les langues que note notre alphabet; une même lettre sogdienne représente ainsi, quelquefois, des sons que nous écrivons par plusieurs lettres (k, g, par exemple). Dans d'autres cas, le son noté est disparu et les linguistes le notent au moyen de lettres grecques, comme bêta ou gamma, sons voisins, mais assez différents, de notre v et de notre g. Enfin, le tracé des lettres varie souvent avec leur position: le signe +, qui figure ici au-dessus de deux d'entre elles, indique leur forme à la fin du mot.