LE COMTE ALBERT DE MUN


Le comte Albert de Mun, membre de l’Académie française, député du Finistère, l’un de nos plus grands orateurs, l’un de nos meilleurs écrivains, est mort subitement à Bordeaux dans la nuit de lundi à mardi dernier. Celui qu’on avait nommé le «Cuirassier blanc» n’avait guère changé depuis les jours où, jeune lieutenant de chasseurs, il défendait Metz contre l’armée prussienne, jusqu’à hier où, condamné au repos laborieux par ses soixante-treize ans, il ne défendait plus notre patrie que par la plume.

Quand le mal eut éteint sa voix, il continua d’accomplir son devoir en écrivant, et c’était la même éloquence, la même force, la même opiniâtreté. Ses convictions illuminaient sa prose comme elles avaient enflammé ses discours.

Il avait la stature héroïque et martiale des cavaliers intrépides. Il avait l’esprit ardent, la parole harmonieuse mais vibrante. C’était un combattant, toujours, même dans sa foi de catholique fervent, même dans sa générosité, sa charité, sa pitié. Ses adversaires l’estimaient sincèrement; d’aucuns durent l’aimer. Quand il reprit sa place à la Chambre, d’où la maladie l’avait momentanément éloigné, il fut salué par toute l’assemblée émue et Jean Jaurès, dressé à son banc, lui adressa de la voix et du geste un sonore témoignage d’admiration et de respect.

Le comte Albert de Mun.—Phot. Nadar.

Les condoléances que reçoit Mme la comtesse de Mun disent assez quelles étaient les vertus du Français que le pays vient de perdre. Le Pape, le cardinal Amette, le président de la République et même le rédacteur en chef de l’Humanité se rencontrent ou se suivent dans l’expression de cet hommage. Ses amis, ses confrères de l’Académie viennent aussi sur sa tombe témoigner de leur regret pieux. M. Frédéric Masson salue le «grand chrétien». M. Paul Bourget lui rend les derniers devoirs dans un article qui est aussi émouvant par son ton de sincérité que par l’élégance de sa forme: «Les qualités de l’artiste en parole, dit-il, étaient incomparables chez de Mun. Il n’était pas besoin de la tribune pour qu’il les déployât. Que de fois, dans nos séances de l’Académie, j’ai admiré en lui cette puissance du verbe animé à l’occasion d’un débat auquel il prenait part!» Et sur l’homme même: «Chez Albert de Mun, la sérénité d’une existence vécue pleinement se reconnaissait à la bonne grâce, à l’aménité qu’il savait conserver à travers tous les désaccords.» Et pourtant, le sort ne le comblait point de ses faveurs: «Il est dur, il est cruel d’appartenir à une cause toujours vaincue, lorsqu’on sent que l’on porte en soi un homme d’Etat qui n’aura pas son heure. Quel ambassadeur eût fait un Albert de Mun, avec les dons de finesse qu’il avait aussi, avec ses façons de grand seigneur aimable et sa séduction faite de grâce, de tact et de fermeté.»

Il continuait son apostolat patriotique avec une virile énergie. Ses trois fils, qu’il avait formés à son exemple, combattaient aux armées. Lui, dans sa retraite, écrivait chaque jour une page éloquente que l’Echo de Paris publiait et où le public haletant trouvait à calmer son angoisse, à raffermir sa volonté. Il est mort pour ainsi dire sur le champ de bataille même, face à face avec ces ennemis qu’il avait affrontés déjà quand il avait trente ans. Sa mort met en deuil non seulement tous ceux qu’animent sa foi religieuse et ses espoirs politiques, mais tous les Français. Car en ces jours de guerre, tous les sentiments et toutes les idées se confondent, la foi avec le courage, le spiritualisme avec le patriotisme.