XXXV
À M. de Chateaubriand
Hlle, 25 juin 1828.
J'étais assise, ce matin, sur ma terrasse, ombragée et entourée des cimes des grands arbres qui s'élèvent du fond du vallon. Je voyais briller à leurs pieds les eaux qui rafraîchissent mon asile, pendant que la sécheresse atteint tout un peu plus loin, je jouissais du calme de ma solitude et de mes espérances. J'oubliais le parfum des fraises et du café servi devant moi. J'abandonnais les soins que je donne tous les jours aux mélodieux compagnons de ma retraite; soins payés par une confiance si parfaite, qu'après m'avoir ravie par leurs beaux chants, qu'ils ne refusent jamais à mon appel, ils amènent maintenant leurs petits autour de moi, pendant que je déjeune ou que je me baigne; j'oubliais donc tout cela, pour chercher la mystérieuse jouissance de ma mystérieuse tendresse, dans les journaux livrés à toute l'Europe. C'était vous que je cherchais là, mon maître. Je vous y ai trouvé tout entier dans l'éloge de M. de Sèze[29]. Tout ce qu'il y a de noble, de bon, de satisfaisant, dans l'âme et dans la destinée humaine, abonde dans ces lignes immortelles qui consolent, qui récompensent, qui rendent heureux! Hélas! est-il possible que vous n'aimiez pas la vie, vous qui la rendez si belle? vous dont l'âme est un si riche trésor de ses véritables biens? Je pensais à ma vie, mystérieusement empoisonnée dans toutes les sources de bonheur ouvertes à tous, et mystérieusement consolée par votre affection sympatique, et je sentais que cette affection suffit pour me dédommager de tout ce m'a qui été refusé. Elle m'entraîne pourtant dans les troubles et vicissitudes de votre destinée. Je ne m'en plaindrai jamais.
[Note 29: Avant de partir pour Rome, le 18 juin 1828, Chateaubriand avait lu à la Chambre des Pairs un éloge du comte de Sèze, qui était mort le 2 mai précédent.]
Cet éloge de M. de Sèze a d'abord rempli mon cœur des plus tendres, des plus généreuses émotions; puis, il m'a rappelé un chagrin que j'eus autrefois par rapport à vous, et à son occasion.
J'étais à Paris en 1816. Vous savez que je désirais vivement vous voir. On allait célébrer à Saint-Denis, pour la première ou la seconde fois, le service solennel pour le roi Louis XVI. Je résolus d'y aller pour vous voir. L'occasion était bien choisie; on vous aurait sûrement montré à moi, sans que j'eusse besoin de m'en enquérir; vous seriez en face de moi pendant plus d'une heure, et je pourrais, sans craindre vos regards ni ceux de personne, graver à loisir dans ma mémoire les traits dont je voulais emporter le souvenir pour toute ma vie. J'arrivai tard, la cérémonie était commencée. J'étais émue de mon projet, je l'étais aussi de la circonstance, car j'avais été nourrie dans un royalisme ardent. La travée dans laquelle j'étais était vis-à-vis une autre travée dont l'intérieur était caché par un vaste crêpe noir qui descendait jusqu'au pavé du chœur. Je demandai ce que c'était, on me dit que Mme Royale[30] était là… Immédiatement au-dessous et, je crois, le premier parmi les pairs, je vis un vieillard prosterné dans une attitude de désolation. Il était à genoux sur le pavé; ses bras étaient jetés en avant de lui dans le fond de sa stalle, où sa tête chauve demeurait comme ensevelie. On me nomma M. de Sèze. L'émotion toujours croissante dont je n'avais pu me défendre me surmonta dans ce moment: je perdis connaissance. Quand je revins à moi, on me ramenait à Paris. Ce fut ainsi que je ne vous vis point. Je passai plusieurs mois combattue entre le désir de vous voir et la timidité qui m'en empêchait. Vous savez que vous vîntes chez moi, et qu'un accident me força à m'en éloigner, le jour où je vous y attendais; que ma volonté m'en fit partir quand vous dûtes y revenir une seconde fois: et comment notre bizarre destinée nous a conduits enfin à nous chérir sans nous connaître, et probablement à nous perdre avec déchirement de cœur sans nous être jamais vus!
[Note 30: La duchesse d'Angoulême, fille de Louis XVI.]
Mais revenons à vous! Je croyais que vous aviez trouvé l'amour dans le mariage, la sérénité dans l'étude, et le bonheur dans la vertu. Puisqu'il n'en est pas ainsi, tout est trouble et confusion dans mon cœur et dans mon esprit. Tout l'ordre moral est comme bouleversé pour moi par cet incompréhensible mécompte; il me jette dans des pensées dangereuses et affligeantes que je voudrais éloigner, mais où je retombe souvent. Quand vous aurez un moment pour moi, guérissez-moi de ce mal: et si jamais il vous arrive quelque impression de vrai bonheur, quelque charme puissant qui vous contente, dites-le-moi!
Je crois que vous aviez donné à mon projet de Rome plus d'extension que je ne lui en avais donné moi-même. Je désirais, pour la bienséance, qu'il ne fût pas dit que j'y allais avec vous. Je pensais que nous pourrions nous rencontrer sur la route, que ma voiture suivrait la vôtre jusqu'à Rome, que, là, nous nous serions séparés, et que ma qualité de voyageuse stationnaire me permettrait d'éloigner ou de rapprocher mes visites à Mme de Chateaubriand, suivant le degré d'amitié qui s'établirait entre nous.
Du 28 juin. En relisant ma lettre, j'hésite à vous l'envoyer. Je vois que je vous écris avec détail et abandon, comme à mes plus anciens amis. Mais c'est ainsi qu'il faut que je vous écrive, ou pas du tout; et, puisque vous aimez mes lettres telles qu'elles sont, je ne referai pas celle-ci parce que mes rossignols et mes prognettes (nom vulgaire des hirondelles dans mon pays) s'y sont glissés; laissez-les passer, comme l'araignée de Pélisson! D'ailleurs, vous leur devez de l'indulgence, c'est vous qui m'avez appris à les aimer; que n'étiez-vous moins aimable en parlant d'eux?
Vous me grondez d'avoir été malade, comme les mères grondent leurs enfants lorsqu'ils tombent. Pouvais-je supposer un mensonge sur un fait aussi public que le départ d'un ambassadeur? Et M. Dupin? C'était donc une fleur de rhétorique? Non, je devais le croire: et je ne vous aurais pas aimé si je n'avais été navrée en vous voyant quitter la France sans m'adresser un adieu. Mais tout ce tracas de politique, de chambres et de journaux m'est si étranger que, livrée à moi-même au fond de mes bois, je n'y comprends rien du tout. Tout est contraste entre nous, hors le fond du cœur.
Du 28 juin. J'avais bien raison, hier, quand je vous écrivais que vous vous étiez trompé sur mon projet de Rome, faute d'avoir eu le temps de deviner ce que je ne vous disais pas. Vous m'avez crue si folle que j'en suis peinée.
Ce projet était extraordinaire dans le fond; mais il pouvait devenir fort simple et fort convenable, dans le fait.
Je pensais que vous pouviez dire à Mme de Chateaubriand qu'une femme dont vous avez reçu des marques d'attachement, il y a bien des années, vous avait inspiré une bienveillance que sa correspondance avait portée jusqu'à l'amitié; que, cette femme devant venir à Rome, vous désiriez profiter de cette occasion pour lui faire un bon accueil et la prier de s'en charger. De là une présentation et quelques visites, ainsi que je vous l'ai dit au commencement de ma lettre. Si Mme de Chateaubriand vous avait aimé du sentiment que je lui supposais, vous seriez inévitablement devenu notre lien: elle m'aurait bientôt donné son amitié parce que je vous aime, et par la même sympathie qui me fait à présent lui accorder tout mon intérêt, sans que je sache rien d'elle que son nom. Il est vrai que ce nom établissait dans mon esprit toutes les bases d'une généreuse amitié, avec l'attrait et la grâce qui en font le charme. Tout cela n'était pas si extravagant. Ce qui l'était un peu (pardon, mon cher maître!) c'était l'idée que vous me supposiez. En vérité, vous me rendez comme Mme de Grignan, qui rougissait en pensant aux péchés des autres.
J'avais bien de mon côté quelque chose à me reprocher. Ce mot: venez à moi! et le plaisir d'y répondre par une confiance imprudente, par un dévouement impossible, me faisaient affronter bien des choses qui me sont contraires. J'avais destiné de brillantes inutilités aux dépenses de ce voyage, ce qui m'empêchait d'en avoir du scrupule; mais cependant ce léger sacrifice n'était fait que pour moi, et ce n'est pas à moi que je dois songer maintenant. Enfin, aurais-je obtenu l'agrément de M. de V.? J'en doute en y pensant bien; et moi-même, en définitive, la résolution ne m'aurait-elle pas manqué? J'étais comme quelqu'un qui veut aborder sur un point unique, et qui nage en pleine mer, dans une profonde obscurité. N'y pensons plus, et mettez ce projet dans le trésor des tendresses perdues!
La Voulte, 30 juin.
Je croyais notre correspondance ignorée, parce que je n'en avais jamais parlé: je me trompais. La connaissance qu'on en a dans mes relations les plus indispensables y jette des dégoûts et une amertume pénible; une conversation dont je vous parlais cet hiver, et sur laquelle vous me répondites que j'étais une éloquente amie (je répète cette phrase pour que vous me compreniez, ne voulant rien préciser ici), a été suivie de mille attaques et intrigues qui, ne pouvant être dirigées contre moi, ont atteint dans leur fortune et leur existence des personnes auxquelles je m'intéresse. Tout cela fermentait autour de moi depuis quelque temps sans que je m'en fusse aperçue. Je ne trouve plus qu'une investigation haineuse et accusatrice dans une autorité qui devrait être régénératrice et sainte, et ne dépose à ses pieds qu'une résistance de conviction, à la place de la soumission repentante que j'y devrais apporter. Je me trouve déconcertée de ce perfectionnement d'ennui, et affligée de ce que mon amitié ait été si nuisible à une famille estimable.
Soyez assez bon pour observer les timbres et les cachets de mes lettres!
M. Hyde de Neuville et le chevalier de Berbis ne m'écrivent plus, et n'ont pas même répondu à mes lettres de cet hiver. Tout se trouble et s'obscurcit autour de moi, de plus en plus.
Vous me dites: «Nous nous verrons avant de quitter la vie», et, plus loin: «c'est moi qui arrangerai votre vie!» Ces paroles sont douces, je les prends pour soutien. Je crois que vous m'avez envoyé votre mal.