I
CUBA
L'Europe, ou couvaient de redoutables evenements, commencait a perdre de vue les choses lointaines. A peine savait-on, de ce cote de l'Atlantique, que Cuba etait en pleine insurrection. Les gouverneurs espagnols reprimaient cette revolte avec une brutalite sauvage. Des districts entiers furent executes militairement. Les femmes s'enfuyaient. Beaucoup se refugierent a New-York. Au commencement de 1870, une adresse des femmes de Cuba, couverte de plus de trois cents signatures, fut envoyee de New-York a Victor Hugo pour le prier d'intervenir dans cette lutte. Il repondit:
AUX FEMMES DE CUBA
Femmes de Cuba, j'entends votre plainte. O desesperees, vous vous adressez a moi. Fugitives, martyres, veuves, orphelines, vous demandez secours a un vaincu. Proscrites, vous vous tournez vers un proscrit; celles qui n'ont plus de foyer appellent a leur aide celui qui n'a plus de patrie. Certes, nous sommes bien accables; vous n'avez plus que votre voix, et je n'ai plus que la mienne; votre voix gemit, la mienne avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voila tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse. Non, nous sommes la force. Car vous etes le droit, et je suis la conscience.
La conscience est la colonne vertebrale de l'ame; tant que la conscience est droite, l'ame se tient debout; je n'ai en moi que cette force-la, mais elle suffit. Et vous faites bien de vous adresser a moi.
Je parlerai pour Cuba comme j'ai parle pour la Crete.
Aucune nation n'a le droit de poser son ongle sur l'autre, pas plus l'Espagne sur Cuba que l'Angleterre sur Gibraltar. Un peuple ne possede pas plus un autre peuple qu'un homme ne possede un autre homme. Le crime est plus odieux encore sur une nation que sur un individu; voila tout. Agrandir le format de l'esclavage, c'est en accroitre l'indignite. Un peuple tyran d'un autre peuple, une race soutirant la vie a une autre race, c'est la succion monstrueuse de la pieuvre, et cette superposition epouvantable est un des faits terribles du dix-neuvieme siecle. On voit a cette heure la Russie sur la Pologne, l'Angleterre sur l'Irlande, l'Autriche sur la Hongrie, la Turquie sur l'Herzegovine et sur la Crete, l'Espagne sur Cuba. Partout des veines ouvertes, et des vampires sur des cadavres.
Cadavres, non. J'efface le mot. Je l'ai dit deja, les nations saignent, mais ne meurent pas. Cuba a toute sa vie et la Pologne a toute son ame.
L'Espagne est une noble et admirable nation, et je l'aime; mais je ne
puis l'aimer plus que la France. Eh bien, si la France avait encore
Haiti, de meme que je dis a l'Espagne: Rendez Cuba! je dirais a la
France: Rends Haiti!
Et en lui parlant ainsi, je prouverais a ma patrie ma veneration. Le respect se compose de conseils justes. Dire la verite, c'est aimer.
Femmes de Cuba, qui me dites si eloquemment tant d'angoisses et tant de souffrances, je me mets a genoux devant vous, et je baise vos pieds douloureux. N'en doutez pas, votre perseverante patrie sera payee de sa peine, tant de sang n'aura pas coule en vain, et la magnifique Cuba se dressera un jour libre et souveraine parmi ses soeurs augustes, les republiques d'Amerique. Quant a moi, puisque vous me demandez ma pensee, je vous envoie ma conviction. A cette heure ou l'Europe est couverte de crimes, dans cette obscurite ou l'on entrevoit sur des sommets on ne sait quels fantomes qui sont des forfaits portant des couronnes, sous l'amas horrible des evenements decourageants, je dresse la tete et j'attends. J'ai toujours eu pour religion la contemplation de l'esperance. Posseder par intuition l'avenir, cela suffit au vaincu. Regarder aujourd'hui ce que le monde verra demain, c'est une joie. A un instant marque, quelle que soit la noirceur du moment present, la justice, la verite et la liberte surgiront, et feront leur entree splendide sur l'horizon. Je remercie Dieu de m'en accorder des a present la certitude; le bonheur qui reste au proscrit dans les tenebres, c'est de voir un lever d'aurore au fond de son ame.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House.