II
POUR CUBA
En meme temps, les chefs de l'ile belligerante demandaient a Victor
Hugo de proclamer leur droit. Il le fit.
Ceux qu'on appelle les insurges de Cuba me demandent une declaration, la voici:
Dans ce conflit entre l'Espagne et Cuba, l'insurgee c'est l'Espagne.
De meme que dans la lutte de decembre 1851, l'insurge c'etait
Bonaparte.
Je ne regarde pas ou est la force, je regarde ou est la justice.
Mais, dit-on, la mere patrie! est-ce que la mere patrie n'a pas un droit?
Entendons-nous.
Elle a le droit d'etre mere, elle n'a pas le droit d'etre bourreau.
Mais, en civilisation, est-ce qu'il n'y a pas les peuples aines et les peuples puines? Est-ce que les majeurs n'ont pas la tutelle des mineurs?
Entendons-nous encore.
En civilisation, l'ainesse n'est pas un droit, c'est un devoir. Ce devoir, a la verite, donne des droits; entre autres le droit a la colonisation. Les nations sauvages ont droit a la civilisation, comme les enfants ont droit a l'education, et les nations civilisees la leur doivent. Payer sa dette est un devoir; c'est aussi un droit. De la, dans les temps antiques, le droit de l'Inde sur l'Egypte, de l'Egypte sur la Grece, de la Grece sur l'Italie, de l'Italie sur la Gaule. De la, a l'epoque actuelle, le droit de l'Angleterre sur l'Asie, et de la France sur l'Afrique; a la condition pourtant de ne pas faire civiliser les loups par les tigres; a la condition que l'Angleterre n'ait pas Clyde et que la France n'ait pas Pelissier.
Decouvrir une ile ne donne pas le droit de la martyriser; c'est l'histoire de Cuba; il ne faut pas partir de Christophe Colomb pour aboutir a Chacon.
Que la civilisation implique la colonisation, que la colonisation implique la tutelle, soit; mais la colonisation n'est pas l'exploitation; mais la tutelle n'est pas l'esclavage.
La tutelle cesse de plein droit a la majorite du mineur, que le mineur soit un enfant ou qu'il soit un peuple. Toute tutelle prolongee au dela de la minorite est une usurpation; l'usurpation qui se fait accepter par habitude ou tolerance est un abus; l'usurpation qui s'impose par la force est un crime.
Ce crime, partout ou je le vois, je le denonce.
Cuba est majeure.
Cuba n'appartient qu'a Cuba.
Cuba, a cette heure, subit un affreux et inexprimable supplice. Elle est traquee et battue dans ses forets, dans ses vallees, dans ses montagnes. Elle a toutes les angoisses de l'esclave evade.
Cuba lutte, effaree, superbe et sanglante, contre toutes les ferocites de l'oppression. Vaincra-t-elle? oui. En attendant, elle saigne et souffre. Et, comme si l'ironie devait toujours etre melee aux tortures, il semble qu'on entrevoit on ne sait quelle raillerie dans ce sort feroce qui, dans la serie de ses gouverneurs differents, lui donne toujours le meme bourreau, sans presque prendre la peine de changer le nom, et qui, apres Chacon, lui envoie Concha, comme un saltimbanque qui retourne son habit.
Le sang coule de Porto-Principe a Santiago; le sang coule aux montagnes de Cuivre, aux monts Carcacunas, aux monts Guajavos; le sang rougit tous les fleuves, et Canto, et Ay la Chica; Cuba appelle au secours.
Ce supplice de Cuba, c'est a l'Espagne que je le denonce, car l'Espagne est genereuse. Ce n'est pas le peuple espagnol qui est coupable, c'est le gouvernement. Le peuple d'Espagne est magnanime et bon. Otez de son histoire le pretre et le roi, le peuple d'Espagne n'a fait que du bien. Il a colonise, mais comme le Nil deborde, en fecondant.
Le jour ou il sera le maitre, il reprendra Gibraltar et rendra Cuba.
Quand il s'agit d'esclaves, on s'augmente de ce qu'on perd. Cuba affranchie accroit l'Espagne, car croitre en gloire c'est croitre. Le peuple espagnol aura cette ambition d'etre libre chez lui et grand hors de chez lui.
VICTOR HUGO.
Hauteville-House.