III
Une chaine au heros! une corde a l'apotre!
John Brown, Garibalbi, passez l'un apres l'autre.
Quel est ce prisonnier? c'est le liberateur.
Sur la terre, en tous lieux, du pole a l'equateur,
L'iniquite prevaut, regne, triomphe, et mene
De force aux lachetes la conscience humaine.
O prodiges de honte! etranges impudeurs!
On accepte un soufflet par des ambassadeurs.
On jette aux fers celui qui nous a fait l'aumone.
—Tu sais, je t'ai blame de lui donner-ce trone!
On etait gentilhomme, on devient alguazil.
Debiteur d'un royaume, on paie avec l'exil.
Pourquoi pas? on est vil. C'est qu'on en recoit l'ordre.
Rampons. Lecher le maitre est plus sur que le mordre.
D'ailleurs tout est logique. Ou sont les contre-sens?
La gloire a le cachot, mais le crime a l'encens;
De quoi vous plaignez-vous? L'infame etant l'auguste,
Le vrai doit etre faux, et la balance est juste.
On dit au soldat: frappe! il doit frapper. La mort
Est la servante sombre aux ordres du plus fort.
Et puis, l'aigle peut bien venir en aide au cygne!
Mitrailler est le dogme et croire est la consigne.
Qu'est pour nous le soldat? du fer sur un valet.
Le pape veut avoir son Sadowa; qu'il l'ait.
Quoi donc! en viendra-t-on dans le siecle ou nous sommes
A mettre en question le vieux droit qu'ont les hommes
D'obeir a leur prince et de s'entre-tuer?
Au pretendu progres pourquoi s'evertuer
Quand l'humble populace est surtout coutumiere?
La masse a plus de calme ayant moins de lumiere.
Tous les grands interets des peuples, l'echafaud,
La guerre, le budget, l'ignorance qu'il faut,
Courent moins de dangers, et sont en equilibre
Sur l'homme garrotte mieux que sur l'homme libre.
L'homme libre se meut et cause un tremblement.
Un Garibaldi peut tout rompre a tout moment;
Il entraine apres lui la foule, qui deserte
Et passe a l'Ideal. C'est grave. On comprend, certe,
Que la societe, sur qui veillent les cours,
Doit trembler et fremir et crier au secours,
Tant qu'un heros n'est pas mis hors d'etat de nuire.
Le phare, aux yeux de l'ombre, est coupable de luire.