L'ÉDITION DE 1842
Mérimée paraît avoir été fort mécontent de l'insuccès du livre; il lui a toujours gardé rancune. Quatre ans après la publication de la Guzla, il écrivit à un ami, dont nous ignorons le nom, la lettre que voici:
Le 16 juillet 1831.
Je voudrais bien avoir votre avis sur la proposition suivante: Fournier m'offre 1.500 pour mon manuscrit [de Mosaïque?] qu'il publierait d'abord in-12, puis trois mois après in-8° en volume avec la Guzla qui serait réimprimée ad hoc. Quant aux termes de payement, nous ne nous sommes pas expliqués.
Je n'aime guère la réimpression de la Guzla, qui est une drogue et une vieillerie, il serait un peu ignoble de faire de cela un volume in-8°. Dites-moi ce qu'il faut répondre. Je serais particulièrement charmé d'avoir 1.000 francs tout de suite, proposition qui paraîtrait fort exorbitante à notre ami libraire. Quid dicis?
Tout à vous,
Prosper MÉRIMÉE[756].
Fournier, sans doute, fut peu disposé, à ce moment-là, à risquer mille francs pour la seconde édition d'un livre dont la première était loin d'être épuisée. Deux ans s'écoulèrent avant que Joseph Lingay s'adressa à F.-G. Levrault avec la lettre suivante qui démontre que les négociations n'avaient pas encore abouti:
PRÉSIDENCE
du
CONSEIL DES MINISTRES[757]
Paris, le 2 avril 1833.
Monsieur,
Il y a huit à dix ans (sic) que j'eus l'honneur de me trouver en rapport avec M. Pitois, pour proposer à votre maison l'acquisition d'un manuscrit de M. Mérimée, ayant pour titre la Guzla.
La réputation de M. Mérimée n'étant pas encore établie, comme aujourd'hui, et la nature des opérations de votre maison ne s'accordant pas avec le genre de cet ouvrage, il n'y eut rien de stipulé. Seulement, l'auteur vous laissa soin de publier une édition, sans rien recevoir, ni sans rien payer.
Aujourd'hui, M. Fournier, libraire-imprimeur, qui a déjà fait une édition complète du Théâtre de Clara Gazul (du même auteur), demande à M. Mérimée le droit de réunir en deux volumes tous les morceaux qu'il a successivement publiés dans la Revue de Paris, et il désire y joindre les compositions que renferme le volume de la Guzla.
Quoique aucune condition n'ait été écrite, ni même consentie verbalement, entre M. Mérimée et M. Pitois, ni par moi, au nom de mon ami, sur la propriété de ce recueil, M. Mérimée croit se devoir à lui-même, ainsi qu'à votre maison, de ne pas accorder cette dernière autorisation, avant de vous en faire part. L'ouvrage ayant été publié à vos frais, il désire avoir la certitude que vous n'éprouverez pas de dommage de cette publication, mêlée à celle d'autres compositions qu'il cède à M. Fournier. Nous sommes donc empressés de vous communiquer ces offres, et nous vous serons obligés de nous faire part de vos sentiments à cet égard.
Vous apprécierez, Monsieur, les motifs qui ont dicté cette démarche; ils vous prouveront combien nous avons gardé, mon ami et moi, bon souvenir des rapports que nous avons eus, un moment, avec M. Pitois et avec votre honorable maison.
Agréez, Monsieur, les assurances de mes sentiments les plus dévoués.
J. LINGAY, allée Marbeuf, nº 19, aux Champs-Élysées[758].
Nous ne savons pas quelle réponse donna l'éditeur strasbourgeois, mais il en donna une, car, au dos de la lettre de Lingay, il inscrivit: Répondu le 11 avril 1833. Nous sommes tentés de croire que cette réponse fut défavorable: trois mois plus tard, les morceaux de la Revue de Paris, dont parlait l'ami de Mérimée, reparurent seuls, sous le titre de Mosaïque. Ainsi l'idée d'une nouvelle édition de la Guzla échoua, du moins pour l'instant.
Parmi ces pièces se trouvent, en effet, trois «ballades illyriennes»: le Fusil enchanté, le Ban de Croatie et l'Heyduque mourant[759]. D'autres poèmes du même genre reposaient, paraît-il, dans les tiroirs de Mérimée. Vers 1832, il écrivait à Mlle Dacquin: «Rassurez-vous pour vos lettres. Tout ce qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort; mais pour vous faire enrager je vous laisserai par testament une suite manuscrite de la Guzla qui vous a tant fait rire[760].»
«La suite» dont il est question resta inédite et périt, sans nul doute, dans l'incendie de 1871. La deuxième édition de la Guzla, qui parut quelques années après cette lettre, ne contient que deux ballades inédites: la Jeune fille en enfer et Milosch Kobilitch. La première (que M. Lucien Pinvert a tout récemment publiée comme un fragment inédit bien qu'elle eût été réimprimée treize fois)[761] était une traduction du grec moderne, tandis que la seconde était une ballade authentique serbo-croate: il est donc fort improbable que Mérimée ait désigné par le nom de «suite manuscrite» ces deux morceaux qui n'étaient pas de lui.
Il ne rentre pas dans le cadre de la présente étude de nous occuper longuement de la deuxième édition de la Guzla, mais il est nécessaire de dire quelques mots de Milosch Kobilitch. Nous avons déjà vu que ce poème avait pour auteur un religieux dalmate, André Kačić-Miošić et qu'il en existe deux traductions, l'une en italien, par Fortis, l'autre en allemand, par Herder[762]. Il est utile de remarquer—M. Matić l'a définitivement établi—que la version de Mérimée n'a aucun rapport avec ces deux traductions; elle procède directement de l'original. Faite par un indigène—Mérimée n'en était que l'éditeur,—elle est de beaucoup supérieure en exactitude à celles de Fortis et de Herder[763].
Dans une note qui accompagnait cette pièce, Mérimée déclarait en être redevable «à l'obligeance de feu M. le comte de Sorgo, qui avait trouvé l'original serbe dans un manuscrit de la bibliothèque de l'Arsenal à Paris»; il ajoutait que son traducteur (i. e. M. de Sorgo) croyait ce poème écrit par un contemporain de l'événement qui en forme le sujet (1389)[764].
M. Jean Skerlitch a signalé le premier que la ballade de Mérimée n'est autre chose que la traduction d'un poème imprimé de Kačić[765]; il croit qu'il y eut comme une sorte de mystification de la part du comte de Sorgo,—ou plutôt Sorcočević,—à présenter Milosch Kobilitch comme une œuvre du XIVe siècle, tandis qu'elle datait en réalité seulement du XVIIIe. Accepter cette thèse, c'est dire que le rusé Ragusain a voulu se venger des railleries que Mérimée avait faites aux dépens de ses compatriotes, en lui faisant croire que le poème qu'il lui présentait avait véritablement une très ancienne origine. Mais il n'en est rien; le comte de Sorgo eut moins d'esprit que ne le pense M. Skerlitch. Le manuscrit de l'Arsenal, dont le savant professeur de Belgrade suspectait l'existence, existe toujours[766]. En 1882, M. Th. Vetter, croyant faire une importante découverte, l'a publié dans l'Archiv für slavische Philologie[767] et, pendant vingt-deux ans, personne parmi les érudits slavicisants ne s'aperçut que ce chant était une vulgaire transcription de l'une des piesmas les plus populaires de Kačić[768]. Nos contemporains les plus avisés s'y sont eux-mêmes trompés; qu'y a-t-il d'étonnant à ce que le comte de Sorgo s'y soit trompé lui aussi en 1840? Il n'était pas un érudit, le sens critique lui faisait complètement défaut, témoins ses brochures sur la langue et la littérature «slovinique[769]»; c'était donc une erreur qu'il pouvait tout naturellement commettre, de croire que Milosch Kobilitch avait été composé par un contemporain de ce héros.
À en juger d'après la minutieuse exactitude avec laquelle la traduction de la Guzla rend l'original serbo-croate[770], il ne semble guère que Mérimée ait apporté de très importantes retouches à la version qui lui avait été fournie par M. de Sorgo. En revanche, les notes dont il a fait accompagner son texte, paraissent être toutes de sa main.
* * * * *
Cette nouvelle édition vit le jour chez Charpentier en 1842, avec une préface datée de 1840, préface dont il est à peine besoin de parler. Cette fois, la Guzla eut la bonne fortune d'être jointe à la Chronique du règne de Charles IX et à la Double méprise. Le premier de ces deux ouvrages étant l'un des écrits les plus populaires de Mérimée, il est très naturel que, en si bonne compagnie, la Guzla ait eu de nombreuses réimpressions. En 1847 déjà, on lançait la troisième édition; la quatrième, parue en 1853, fut stéréotypée et eut dix tirages: 1853, 1856, 1858, 1860, 1865, 1869, 1873, 1874, 1877 et un sans date, évidemment le dernier, car les planches témoignent de beaucoup d'usure[771].
L'année 1881 fut d'une grande importance dans l'histoire de la Guzla. Par un contrat passé le 5 février 1881 entre M. Charpentier et M. Calmann-Lévy, on échangea quelques œuvres de Théophile Gautier, propriété du second, contre quelques œuvres de Mérimée, propriété du premier[772].
La maison Calmann-Lévy devenue ainsi l'éditeur de la Chronique de Charles IX et de la Guzla, coupa en deux le volume de M. Charpentier. La Guzla, republiée en 1885 avec la Double méprise seulement, forme un volume à part, comme le fait la Chronique de Charles IX. Après cette malheureuse séparation, les ballades illyriques n'obtinrent qu'une seule édition pendant vingt-cinq ans. Elle parut en 1885. Nous regrettons d'avoir à le dire, c'est la plus mauvaise de toutes. Sans compter les nombreuses fautes d'impression, une nouvelle disposition typographique, des plus arbitraires, a fait changer la place des Notes de Mérimée. Comme dans les Chants grecs de Fauriel, ces notes étaient données en appendices, après chacun des poèmes. Dans l'édition de 1885, on les a mises au bas des pages. De même, on découpa en mille morceaux les stances régulières du texte primitif; au lieu de la belle ordonnance de strophes qui succèdent les unes aux autres, au lieu d'alinéas pleins et serrés d'à peu près égale longueur, c'est un texte haché et déchiqueté qu'on présenta au public, au mépris des intentions de l'auteur. Tout le mouvement que Mérimée avait su mettre dans l'agencement de ses phrases disparaît de la sorte; l'effet est plus dramatique peut-être, mais plus grossier et moins lyrique.
D'après les renseignements qu'ont bien voulu nous donner MM. Calmann-Lévy, il ne semble pas que nous ayons bientôt une nouvelle édition de la Guzla, si ce n'est peut-être une édition de luxe, imprimée à un très petit nombre d'exemplaires d'un prix très élevé, livre que seuls pourront se procurer des bibliophiles privilégiés.
En 1920, les Œuvres de Mérimée tomberont dans le domaine public; il est probable que la Guzla aura alors plus d'une réimpression. Aussi nous espérons que ses futurs éditeurs sauront bien se garder du texte donné en 1885 parles typographes des IMPRIMERIES RÉUNIES, B., de Bourloton[773].
§ 4
«LA GUZLA» À L'OPÉRA-COMIQUE
Mérimée n'a pas eu de succès au théâtre. Les drames de Clara Gazul ne virent jamais la scène, un seul excepté, le Carrosse, qui fut sifflé à la Comédie-Française en 1852.
En revanche, ses saynètes espagnoles, ses admirables contes surtout, ont inspiré plus d'un écrivain dramatique de talent. Quelques-unes des pièces dont il est en quelque sorte le père spirituel, ont eu depuis un succès universel. Il suffit de nommer le Pré-aux-Clercs, Carmen, les Huguenots, la Périchole.
La Guzla n'échappa pas aux librettistes: elle servit de «source» aux Monténégrins, drame lyrique en trois actes, paroles d'Alboize et Gérard de Nerval, musique de M. Limnander, représenté pour la première fois à l'Opéra-Comique le 31 mars 1849. Elle ne fut, à vrai dire, ni l'unique, ni la plus importante inspiration de ce livret; l'intrigue en particulier n'a rien de commun avec l'ouvrage de Mérimée. Néanmoins, nous trouvons dans la «couleur locale» des Monténégrins plus d'une trace de la Guzla, et c'est là une raison suffisante pour que cette pièce nous intéresse.
Hector Berlioz a consacré aux Monténégrins un feuilleton des Débats, plein de sa verve habituelle (4 avril 1849). En vrai romantique qu'il était, il fit une peinture aussi brillante qu'inexacte de ce farouche pays. «L'action a lieu, dit-il, dans ces terribles montagnes des bords de l'Adriatique, où les hommes passent pour être sombres et durs comme les rochers qu'ils habitent, marchent toujours armés, exècrent tout ce qui est étranger, et s'entretuent pour s'entretenir la main quand personne ne vient des pays voisins leur fournir l'occasion d'exercer leur talent sur le poignard et la carabine.»—Gérard de Nerval avait visité la Dalmatie, quelques années auparavant, mais, comme Nodier, observateur superficiel, il n'avait été frappé que des paysages. Toute sa documentation est fantaisiste, plus encore que celle de Mérimée dans la Guzla. Théophile Gautier se trompait évidemment quand il écrivait au lendemain de la représentation ces lignes stupéfiantes:
Les Monténégrins pourraient, à l'appui de presque tous leurs détails, apporter des documents officiels et des attestations authentiques. Le poème, dont nous allons rendre compte, est non seulement vraisemblable, ce qui serait suffisant, mais il est vrai[774].
C'est un drame historique, ou soi-disant tel, auquel nous avons affaire. La scène se passe en 1807, à l'époque où les Français étaient maîtres des Provinces Illyriennes, à deux pas de la frontière monténégrine. Le chef des Monténégrins Andréas s'est vendu à la Russie, mais le peuple désire le protectorat de Napoléon. Un certain Ziska (ce nom n'est point monténégrin mais tchèque), poète improvisateur et joueur de guzla, s'est fait le chef du parti national. Sa fille adoptive, qui aime un jeune officier français, le capitaine Sergy, le seconde dans ses projets. La vie de cet officier est exposée aux plus grands dangers: il tombe entre les mains de ceux des Monténégrins qui sont hostiles à la France; étroitement surveillé, il passe une nuit dans un château démantelé qu'on appelle la Maladetta. Enfin, comme dans la Dame blanche, nous assistons à minuit à une scène de revenants, qui se déroule dans la grande salle du château; puis tout finit par s'arranger au mieux des intérêts de nos amoureux, au gré des Monténégrins et de l'honneur national français. Feux de Bengale, grandiose et touchante apothéose: «Les Français et les Monténégrins se tiennent embrassés, tandis que le canon ne cesse de gronder au loin.»
Indépendamment de tout ce merveilleux d'opéra-comique, de ces brûlantes et naïves amours qui sont de pure invention, il y a dans cette pièce de véritables hérésies au point de vue de l'histoire. En réalité, il n'y eut jamais au Monténégro de parti national pour désirer le protectorat d'aucun maître; on ne vit jamais de chef trahir son peuple ou vouloir le vendre à la Russie. Toute cette politique raffinée est un contresens. Ces braves montagnards résistèrent avec l'énergie du désespoir à l'envahisseur, simplement parce qu'ils sentaient leur indépendance menacée. C'est un Monténégro de fantaisie que celui de Gérard de Nerval; l'auteur ne doit à ce pays qu'un décor où il a pu laisser errer librement sa romantique imagination.
Les journaux du temps louèrent beaucoup la musique du Belge Limnander[775], mais le livret ne fut pas inséré dans les Œuvres complètes de Gérard de Nerval. La pièce obtint un succès si grand que, durant le carnaval de 1850, «les bouchers adoptaient pour le cortège du bœuf gras les costumes pittoresques des figurants et invitaient l'auteur à un banquet où il développa,—sans faire de prosélytes, on peut le croire,—ses théories végétariennes[776]».
Toute la «couleur» qu’il pouvait y avoir dans cette pièce était due, sans doute, plus au tailleur et aux décorateurs qu’à l’auteur lui-même. Nous avons vu déjà que le sujet est faux dans son ensemble; dans le détail cependant on rencontre ici et là quelques traits qui rappellent certaine «couleur», guère plus authentique, à laquelle nous sommes déjà accoutumés; en plus d’un endroit l’influence de Mérimée se fait sentir: c’est d’abord ce type de vieux chanteur qui, poète excellent, n’est plus simplement un vaillant heyduque comme Hyacinthe Maglanovich, mais un chef de parti, un héros de la liberté; c’est un Rouget de Lisle à sa manière.
Debout, c’est le moment!
Lève-toi, notre barde,
Improvise à l’instant ces magiques refrains,
Chant sublime
Qui ranime
Les cœurs monténégrins.
Et Ziska se lève et chante sur la guzla cet hymne aux accents guerriers:
Sur ces monts qui touchent le ciel
Dieu fit naître un peuple de braves,
Unis par un vœu fraternel,
Effroi des nations esclaves.
Gardons toujours cette âme noble et fière
Qui nous égale aux Romains, nos aïeux, (sic)
Car la croix sainte est sur notre bannière,
Et dans les cieux
Notre nom glorieux.
Une autre fois ce sont les femmes illyriennes qui chantent:
Aux accords de la guzla,
Chantons, ô! mes compagnes
La Romaïka,
C’est le chant de nos montagnes[777].
Un autre souvenir évident de Mérimée, c'est au premier acte une sorte de ballade sur les vampires:
Hélène était la dame
De ce lieu redouté
Elle vendit son âme
Pour garder sa beauté.
Le temps qui nous dévore
Lui laissa de longs jours.
Au bout d'un siècle encore
On l'adorait toujours.
Craignez, craignez Hélène,
La châtelaine,
Errante sur la tour,
C'est un vampire,
Qui vous attire
Avec des chants d'amour.
Enfin une preuve, décisive celle-là, que Gérard de Nerval s'est inspiré de Mérimée, c'est qu'il a mis en vers toute une pièce de la Guzla.
MÉRIMÉE: GÉRARD DE NERVAL
Les Monténégrins. Chant monténégrin.
Napoléon a dit: «Quels sont ces hommes C'est l'empereur Napoléon, qui osent me résister? Je veux qu'ils Un nouveau César, nous dit-on, viennent jeter à mes pieds leurs fusils Qui rassembla ses capitaines: et leurs ataghans ornés de nielles.» —Allez là-bas Soudain il a envoyé à la montagne vingt Jusqu'à ces montagnes hautaines mille soldats. N'hésitez pas!
Il y a des dragons, des fantassins, des Là sont des hommes indomptables, canons et des mortiers. «Venez à la Au cœur de fer, montagne, vous y verrez cinq cents Des rochers noirs et redoutables braves Monténégrins. Pour leurs canons, Comme les abords de l'enfer. il y a des précipices; pour leurs dragons, des rochers, et pour leurs Ils ont amené des canons fantassins, cinq cents bons fusils.» Et des houzards et des dragons. —Vous marchez tous, ô capitaines! Alors a dit leur capitaine: «Que chaque Vers le trépas; homme ajuste son fusil, que chaque Contemplez ces roches hautaines, homme tue un Monténégrin…» N'avancez pas!
«Écoutez l’écho de nos fusils, a dit le Car la montagne a des abîmes capitaine.» Mais avant qu’il se fût Pour vos canons; retourné, il est tombé mort et Les rocs détachés de leurs cimes vingt-cinq hommes avec lui. Les autres Iront broyer vos escadrons. ont pris la fuite, et jamais de leur vie ils n’osèrent regarder un bonnet Monténégro, Dieu te protège, rouge… Et tu seras libre à jamais, Comme la neige De tes sommets![778]
Ainsi le peu de «couleur» qu’il semble y avoir dans le livret de cet opéra est dû à la Guzla. Comme tout imitateur, l’auteur est allé à ce qu’il y avait de plus gros dans le livre de Mérimée; il a exagéré, pour produire plus d’effet, tout ce qu’aurait dû suspecter un lecteur avisé. Ce sont les histoires de vampires que le «doux Gérard» a empruntées de préférence à la Guzla; l’idée de ces montagnards quelque peu fanfarons, de ce barde chef de parti et guerrier redoutable.
De nos jours l’influence du recueil de Mérimée a continué de se faire sentir dans le même sens, et c’est toujours ce qu’il y a peut-être de plus contraire à l’esprit du peuple serbe qu’on a été tenté de croire le plus authentique. Dans son beau drame Pour la Couronne, François Coppée a imaginé un certain Ibrahim-Effendi, agent secret du sultan Mohammed II, qui voyage sous le déguisement d’un joueur de guzla serbe, et pour la circonstance porte le nom de Benko. Il se présente à la cour de Balkanie:
MICHEL.
Qui donc à mes genoux courbe si bas la tête?
Quel est cet étranger?
BENKO.
Moins que rien. Un poète,
Ayant pour tout trésor sa guzla de sapin,
Prince, et qui vous demande un asile et du pain.
BAZILIDE.
Tu nous diras, ce soir, les nouveaux airs.
Tu sais, ces chants roumains, ces légendes valaques
Qui font peur. Mauvais œil, sorcières, brucolaques[779]…
De même, très vraisemblablement c’est en songeant à Mérimée que
Victorien Sardou a fait figurer dans sa pièce Spiritisme un certain
Stoudza, «Serbe subtil et irrésistible», sorte d’enchanteur qui n’est
pas sans avoir bien des points communs avec ceux de la Guzla[780].
Ainsi, on ne saurait trop le redire, c’est par ce que le recueil de
Mérimée contenait de plus faux qu’il a paru le plus exact.
§ 5
LA POÉSIE SERBE EN FRANCE APRÈS «LA GUZLA»
Quelques écrivains mieux renseignés que ne l’étaient Gérard de Nerval, Théophile Gautier ou François Coppée par exemple, savaient parfaitement combien la Guzla différait de la poésie serbe authentique. Dès 1856, E. de Laboulaye écrivait: «La Guzla est un joli pastiche, une aimable débauche d’imagination; mais les Serbes de M. Mérimée ne sont pas tout à fait ceux de Vouk Stéphanovitch[781].»
En effet, il devenait de jour en jour moins difficile de s'initier à la poésie populaire serbo-croate, et ceux qui se laissèrent prendre au recueil de Mérimée en sont d'autant plus impardonnables: il eût été facile de ne pas tomber dans une telle erreur; les piesmas étaient assez connues en France: il eût suffi de consulter les collections qu'on en avait publiées, les excellents articles qu'on leur avait consacrés, pour éviter de se tromper aussi lourdement sur leur véritable caractère.
Les revues du temps en avaient donné de nombreux extraits[782]; de plus, Fauriel, le premier titulaire de la chaire de littérature étrangère à l'Université de Paris, avait fait pendant l'année 1831-32 un cours sur la poésie populaire serbe[783]. Peu de temps après, une femme de lettres qui ne manquait pas de talent, Mme Élise Voïart (la belle-mère de Mme Amable Tastu)[784], donna deux volumes des Chants populaires des Serviens, recueillis par Wuk Stephanowitsch Karadschitsch et traduits d'après Talvj (Paris, J.-A. Mercklein, 1834). L'ouvrage cependant n'eut aucun succès, bien que H. Fortoul lui eût consacré une notice bienveillante dans la Revue des Deux Mondes[785]. Lamartine qui, vers la même époque, fit son voyage en Orient, lut avec attention ce recueil, s'en documenta et, dans une édition postérieure, inséra dans son itinéraire plusieurs chants serbes de cette traduction, comme «commentaire» de ses notes.
Nos lecteurs, disait-il, nous sauront gré de leur faire connaître cette littérature héroïque. C'est une poésie équestre qui chante, le pistolet au poing et le pied sur l'étrier, l'amour et la guerre, le sang et la beauté, les vierges aux yeux noirs et les Turcs mordant la poussière. Son caractère est la grâce dans la force, et la volupté dans la mort. S'il me fallait trouver à ces chants une analogie ou une image, je les comparerais à ces sabres orientaux trempés à Damas, dont le fil coupe des têtes et dont la lame chatoie comme un miroir[786].
On peut ne pas trouver très exacte cette manière de caractériser les chants serbes, mais un fait est certain: Lamartine, quand il en eut besoin, s'adressa à une collection de poésies authentiques, et ne paraît pas avoir songé le moins du monde à Mérimée[787].
Six ans plus tard, la poésie serbe eut l'honneur d'un cours spécial au Collège de France, et ce fut le célèbre poète polonais Adam Mickiewicz qui en fut chargé. Nous nous occuperons ailleurs de ces leçons. Sans faire ici l'histoire de la chaire de slave au Collège de France, disons toutefois que tous ses titulaires ont fait une large place à la poésie serbe: Cyprien Robert, auteur d’un remarquable ouvrage sur les Slaves de Turquie: Alexandre Chodzko, auteur des Contes des paysans et des pâtres slaves; enfin le représentant actuel des études slaves en France, M. Louis Leger.
Quelques autres écrivains, non moins zélés, contribuèrent à faire connaître en France les piesmas. Une dame russe, la princesse Kolzoff-Massalsky, donna, sous le pseudonyme de «Mme Dora d’Istria», de nombreux articles à la Revue des Deux Mondes (1858-1873). Ces articles, il est vrai, témoignent plus de bonne volonté que de connaissance du sujet, mais on n’a qu’à se louer des excellentes traductions des poésies serbes faites par Auguste Dozon, ancien consul de France et professeur à l’École des langues orientales. Celui-ci avait passé une trentaine d’années parmi les Slaves du Sud; il connaissait à fond leurs idiomes, mœurs et caractère. Son ouvrage l’Épopée serbe (Ernest Leroux, 1888) est assurément la plus exacte traduction qui existe des chants serbes[788].
Le baron Adolphe d’Avril, qui a laissé une belle traduction de la Chanson de Roland en français moderne, ainsi que plusieurs intéressants travaux relatifs aux Slaves méridionaux, a fait en 1868 une excellente traduction des piesmas appartenant au cycle de la Bataille de Kossovo[789]. Moins rigoureux philologue que A. Dozon, le baron d’Avril a mis dans sa traduction plus de chaleur poétique que son prédécesseur. On ne peut lui faire qu’un reproche: il avait pratiqué trop longtemps la littérature française du moyen âge, et lorsqu'il voulut rendre en français la naïveté des piesmas serbes, il fut amené à leur donner un cachet qui n'était pas le leur. La poésie occidentale et catholique du moyen âge a déteint légèrement sur la poésie serbe, orientale et orthodoxe.
En 1893, le délicat poète nivernais Achille Millien nous a donné un petit volume des Chants populaires de la Grèce, de la Serbie et du Monténégro (A. Lemerre, éditeur). M. Millien ne connaît pas le serbe et ses versions ne sont en définitive que la mise en vers de celles de Mme Voïart, de Cyprien Robert et de A. Dozon; mais—nous avons déjà eu occasion de le dire—si la forme que le poète leur a donnée ne ressemble en rien aux formes habituelles des chants serbes, le fond est reproduit avec un rare bonheur. Sous le souffle vivifiant du poète, les traductions un peu froides de ses prédécesseurs ont retrouvé les grâces naïves qu'elles avaient perdues; elles ne se ressemblent plus à elles-mêmes que comme brillante fleur éclose au milieu des prés rappelle une plante desséchée dans un album.
* * * * *
Ainsi, sans prétendre que la poésie serbe ait jamais joui en France d'une immense popularité, on peut dire cependant qu'elle y était et qu'elle y est assez connue pour qu'on puisse facilement se mettre en garde contre des mystifications du genre de celle de Mérimée. On ne s'y trompe que si l'on veut bien s'y tromper[790].
§6
UN PLAGIAT
Les visiteurs de l'Exposition Universelle de 1900 ont pu voir dans une des vitrines du pavillon bosniaque un petit volume in-12, illustré, intitulé: Contes de la Bosnie. C'était un recueil-traduction des ballades populaires de cette charmante et petite contrée que le Traité de Berlin avait arrachée à l'Empire Ottoman et soumise à «l'occupation» austro-hongroise.
«Dans le plus beau pays du monde, déclarait dans sa préface l'auteur inconnu de cet ouvrage, sous le pseudonyme de «M. Colonna», entre la Slavonie, la Dalmatie et le Monténégro, un coin de pur Orient est resté intact qui dit la splendeur et la poésie du passé et le respect du progrès moderne pour toutes ces choses.
«C'est la Bosnie-Herzégovine, provinces turques jadis, aujourd'hui possessions austro-hongroises.
«Ce peuple heureux entre tous, dont on a respecté les croyances et les coutumes, et qui ne s'est aperçu du changement de maîtres qu'à la liberté soudain acquise (sic) et au bien-être toujours grandissant, n'a rien changé à ses traditions des âges lointains…
«Là, tout est tradition: histoire, chants populaires, récits
héroïques se racontent de père en fils en un langage d'une
singulière poésie et d'une délicatesse tendre, qui surprennent,
chez ce peuple un peu rude et si longtemps privé de culture…
«Les ballades qui suivent sont pleines de ces tendresses, elles sont simples, ces ballades, comme les êtres bons et sages qui me les ont contées cet hiver, au coin du feu, là-bas, dans leurs montagnes couvertes de neige[791].»
À franchement parler, c'est un pauvre livre que ces Contes de la Bosnie, comme du reste toute cette foule de publications officielles et semi-officielles que le gouvernement des «provinces occupées» répandait naguère à profusion—avant l'annexion définitive du pays—dans le but d'éclairer l'opinion publique européenne[792]. Du reste, que pouvions-nous espérer de mieux d'un étranger qui ignorait complètement la langue serbo-croate (ou «bosniaque» comme il l'appelait)[793], et qui n'avait visité que les «villages de Potemkine» de Bosnie, les resplendissantes Ilidjé, où le «train des journalistes» débarque de Budapest, deux fois par an, les représentants de la presse européenne, armés d'appareils photographiques et d'une plume alerte, dans une nature poétisée, décor idéal, où se trouvent entre les pittoresques minarets orientaux, les chutes d'eau argentées, les fermes subventionnées par le gouvernement, des hôtels confortables.
Examinons de près ces Contes de la Bosnie.
L'ouvrage est divisé en trois parties: Mœurs et coutumes—Ballades—Contes.
Dans la première: des lieux communs. Ce sont les superstitions, les vampires, le mauvais œil, les coutumes du mariage, les pobratimi; toutes choses évidemment racontées d'après les voyageurs allemands (à en juger d'après le sentimentalisme bourgeois et l'orthographe des noms propres); tout est embelli, fardé, sucré, une vraie Arcadie moderne; mais en même temps c'est toute une parodie de la vie «bosniaque».
Dans la troisième partie, l'auteur rapporte sept «contes populaires»,—dont la plupart sont authentiques,—qu'il traduit sur la traduction portugaise d'une traduction allemande[794], en un langage qui affecte un faux air de naïveté. Tout cela a pour nous peu d'intérêt.
* * * * *
La deuxième partie en offre davantage. Elle contient douze «ballades bosniaques». Il est difficile de reconnaître pour authentiques même celles qui ont un fond véritablement populaire. Dans la Belle Léposava par exemple, qui n'est autre chose que la Mort de Militch le porte-drapeau, l'auteur a tellement mutilé et fardé le texte, pour le faire plus naïf, qu'il l'a rendue méconnaissable.
D'autres sont purement et simplement fabriquées par l'auteur, dans la même forme soi-disant populaire; et nous ne saurions y voir autre chose qu'une espèce de travestissement ridicule.
Quatre de ces ballades prétendues populaires sont des paraphrases des ballades illyriques de Mérimée. «M. Colonna» a librement raconté, gâté plutôt, les pièces de la Guzla. Sans le reconnaître et sans citer Mérimée, il transforme: les Braves Heyduques en la Mort des Héros (pp. 145-149); Maxime et Zoé en le Secret de Lepa (pp. 123-128); la Vision de Thomas II, roi de Bosnie, devient la Vision de Thomas II, dernier roi de Bosnie (pp. 129-135); enfin, la Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga devient la Triste Ballade tout court (pp. 115-121).
Il suffira de citer ici un exemple caractéristique: ce sont les deux Visions que nous choisirons.
MÉRIMÉE: M. COLONNA:
_La Vision de Thomas II, Roi La Vision de Thomas II, dernier de Bosnie. roi de Bosnie_.
1 I
Le Roi Thomas se promène dans sa Dans la montagne de Proloque le chambre; il se promène à grands pas, tonnerre gronde sinistre, tandis que ses soldats dorment couchés effrayant comme la charge des sur leurs armes; mais lui il ne peut cent canons de Venise… Le ciel dormir, car les infidèles assiègent sa est noir comme les plus noirs ville, et Mahomet veut envoyer sa tête abîmes du mont Kumara… Les à la grande mosquée de Constantinople. torrents sont gonflés de toutes les larmes de la Bosnie et de 2 tous les sanglots des mères… Le roi Thomas II ne peut dormir; Et souvent il se penche en dehors de la il marche à grands pas dans la fenêtre pour écouter s'il n'entend salle d'armes, ses yeux brûlés point quelque bruit; mais la chouette par la fièvre ne savent plus seule pleure au-dessus de son palais, pleurer, sa tête lourde comme parce qu'elle prévoit que bientôt elle vingt massues est penchée sur sa sera obligée de chercher une autre poitrine, sa tête que Mahomet, demeure pour ses petits. qui assiège la ville, a juré d'envoyer à la grande mosquée de 3 Constantinople…
Ce n'est point la chouette qui cause ce II bruit étrange; ce n'est point la lune qui éclaire ainsi les vitraux de Le roi Thomas marche à grands l'église de Kloutch; mais dans l'église pas tandis que ses guerriers de Kloutch résonnent les tambours et sommeillent sur leurs les trompettes, et les torches allumées manteaux… Parfois il s'arrête ont changé la nuit en un jour éclatant. et prête l'oreille, mais le vent, qui s'engouffre par les 4 meurtrières, lui apporte de telles plaintes, que, livide, il Et autour du grand Roi Thomas dorment se recule, et de nouveau marche, ses fidèles serviteurs, et nulle autre marche!… Il se souvient… et oreille que la sienne n'a entendu ce un frisson d'angoisse le fait bruit effrayant; seul il sort de sa trembler comme la mora fait chambre, son sabre à la main, car il a trembler les grands chênes de la vu que le ciel lui envoyait un montagne… Par une nuit lugubre avertissement de l'avenir. comme cette nuit de tempête, lui, Étienne Thomas, et son 5 frère, Radivoï, n'ont-ils pas assassiné leur père: le roi D'une main ferme il a ouvert la porte Thomas Ier?… Le peuple, de l'église; mais quand il vit ce qui ignorant le crime, a mis sur son était dans le chœur, son courage fut front taché de sang la couronne sur le point de l'abandonner: il a pris royale… et Radivoï, jaloux, de sa main gauche une amulette d'une s'est vengé… Il a révélé vertu éprouvée, et plus tranquille l'abomination commise, puis alors, il entra dans la grande église s'est réfugié auprès de Mahomet de Kloutch. II qui le protège en le méprisant[795]… Thomas veut 6 expier son forfait… il couche sur la cendre… porte le Et la vision qu'il y vit est bien cilice… mais toujours le étrange: le pavé de l'église était fantôme de Thomas Ier, la nuit, jonché de morts et le sang coulait secoue sa robe sanglante sur la comme les torrens qui descendent, en tête du fils parricide. automne, dans les vallées du Prologh, et pour avancer dans l'église, il était III obligé d'enjamber des cadavres et de s'enfoncer dans le sang jusqu'à la L'évêque de Madrussa[796], légat cheville. du pape, a ordonné au roi, comme expiation, de faire la guerre 7 aux Turcs, et c'est pourquoi la ville est assiégée et les Et ces cadavres étaient ceux de ses murailles de Kloutch tellement fidèles serviteurs, et ce sang était le criblées de boulets qu'elles sang des chrétiens. Une sueur froide ressemblent à un rayon de coulait le long de son dos et ses dents miel… car Thomas est moins s'entrechoquaient d'horreur. Au milieu fort que les infidèles… du chœur, il vit des Turcs et des Tartares armés avec les Bogou-mili, Il pense à toutes ces choses, ces renégats! l'infortuné qui veille seul au milieu de ses soldats 8 endormis… Il pense! et soudain son visage devient plus pâle Et près de l'autel profané était encore… le bruit étrange qu'il Mahomet au mauvais œil, et son sabre vient d'entendre n'est plus était rougi jusqu'à la garde; devant celui du tonnerre, et la grande lui était Thomas Ier, qui fléchissait lueur qui illumine les vitraux le genou et qui présentait sa couronne de l'église de Kloutch ne vient humblement à l'ennemi de la chrétienté. pas des éclairs… Des torches sont allumées et les vieux murs 9 tressaillent d'épouvante et s'écroulent lentement aux À genoux aussi était le traître accents de l'infernale musique Radivoï, un turban sur la tête; des guerriers du Prophète… d'une main il tenait la corde dont il étrangla son père, et de l'autre il IV prenait la robe du vicaire de Satan, et il l'approchait de ses lèvres pour la Le grand roi jette à ses fidèles baiser, ainsi que fait un esclave qui qui dorment, la main crispée sur vient d'être bâtonné. leurs sabres, un long regard navré… aucun ne s'éveille… 10 Thomas seul a perçu l'effroyable écho… Il se redresse… il Et Mahomet daigna sourire, et il prit serre la garde en pierreries de la couronne, puis il la brisa sous ses sa vaillante épée, et, brave, il pieds, et il dit: «Radivoï, je te donne sort de la forteresse, se dirige ma Bosnie à gouverner, et je veux que vers l'église, fait le signe de ces chiens te nomment leur Beglierbey.» la croix, et ouvre la lourde Et Radivoï se prosterna et il baisa la porte… Ô roi, que vois-tu de terre inondée de sang. si horrible que ta main tremble et cherche l'amulette 11 protectrice?… que vois-tu de si effrayant que tes yeux Et Mahomet appela son visir: «Visir, s'agrandissent comme deux que l'on donne un caftan à Radivoï. Le cavernes en flammes?… Thomas caftan qu'il portera sera plus précieux est brave… il rentre… oh! ce que le brocard de Venise; car c'est de qu'il voit! des cadavres la peau de Thomas écorché que son frère amoncelés jusqu'au chœur de va se revêtir.» Et le visir répondit: l'église de Kloutch… des «Entendre c'est obéir.» ruisseaux de sang semblables aux ruisseaux qui, en automne, 12 descendent dans la vallée de Kumara… Et le bon Roi Thomas sentit les mains des mécréans déchirer ses habits, et V leurs ataghans fendaient sa peau, et de leurs doigts et de leurs dents ils Le roi avance… Ces cadavres tiraient cette peau, et ainsi ils la sont ceux des soldats de lui ôtèrent jusqu'aux ongles des pieds, Bosnie… ce sang est celui de et de cette peau Radivoï se revêtit de ses héros!… Mahomet II le avec joie. regarde venir… Mahomet avec du sang jusqu'au front… son 13 mauvais œil est fixe sur lui… et sa main s'appuie à l'autel Alors Thomas s'écria: «Tu es juste, mon profané… Agenouillé à ses Dieu! tu punis un fils parricide; de pieds est Radivoï l'infâme, qui mon corps dispose à ton gré; mais de la corde avec laquelle il daigne prendre pitié de mon âme, ô étrangla son père, s'est fait divin Jésus!» À ce nom, l'église a une ceinture… tremblé; les fantômes s'évanouirent et les flambeaux s'éteignirent tout d'un «Radivoï, s'écrie le Sultan, je coup. te donne ma Bosnie, et pour manteau royal, le caftan le plus 14 précieux que mon vizir aura choisi… ce caftan, je veux Avez-vous vu une étoile brillante qu'on le taille dans la peau de parcourir le ciel d'un vol rapide et Thomas II…» Alors les Tartares éclairer la terre au loin? Bientôt ce approchent, déchirent les brillant météore disparaît dans la vêtements du roi, puis, de leurs nuit, et les ténèbres reviennent plus ongles et de leurs dents, ils sombres qu'auparavant: telle disparut l'écorchent jusqu'aux la vision de Thomas. chevilles… L'infortuné voit le tyran jeter cette peau à son 15 frère qui s'en revêt avec un sourire de triomphe… À tâtons il regagna la porte de l'église; l'air était pur et la lune VI dorait les toits d'alentour. Tout était calme, et le roi aurait pu croire que Le roi Thomas se réveille… Il la paix régnait encore à Kloutch, quand marche à grands pas tandis que une bombe lancée par le mécréant vint ses guerriers dorment sur leurs tomber devant lui et donna le signal de manteaux… Il sait que sa l'assaut. vision est un rêve… un mauvais rêve, tel que lui en donne sans cesse le fantôme de son père qui l'a maudit… Et cependant, qui sait?… Il regarde au dehors, l'orage ne gronde plus dans la montagne de Proloque… le ciel est plein d'étoiles… les torrents ont fait silence… Oh! si Dieu touché de son remords avait fait grâce!… Et Thomas joint les mains, et des larmes douces coulent de ses yeux brûlés par la fièvre… Mais soudain son visage devient plus pâle… Un grand bruit a fait tressaillir la montagne, et la forteresse, et l'église de Kloutch… Et tous les siens, tous ses braves soldats fidèles se sont levés, prêts à la bataille!… La vision était une pitié du ciel pour que le roi se prépare!… Les boulets criblent les murailles comme un gâteau de miel… Mahomet II et Radivoï enfoncent la porte de l'église de Kloutch… Et tandis que le Sultan, las d'avoir tué tant de héros, s'appuie à l'autel profané, le traître se prosterne et baise la robe trempée de sang.
Ce volume médiocre et peu original a échoué sur les quais de Paris, où les mériméistes pourront aisément se le procurer pour la modique somme de vingt centimes[797].
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Telle fut la destinée de la Guzla en France. La ballade n'a pas joué dans l'évolution du romantisme français le rôle qu'elle avait eu dans les autres pays. Elle s'est inspirée de tout sauf des légendes nationales, et par cela même elle était destinée à n'avoir qu'un succès éphémère. Tant qu'on s'intéressa en France à ces fantaisies de l'imagination, la ballade fut en honneur. Ce fut une affaire de mode ou de snobisme; on goûtait les ballades étrangères ou tout ce qui en avait l'air; puis on se lassa de ces pays de chimères; on voulut connaître les peuples eux-mêmes, sans les voir à travers le prisme de l'imagination; on découvrit même la poésie nationale et populaire française; on fut capable d'apprécier les trouvailles que l'on fit, mais non de redonner à ces poésies, qu'on exhumait de la tombe, une vie qu'elles semblaient avoir pour toujours perdue.
Et ces mêmes raisons nous permettent de comprendre pourquoi le succès de la Guzla fut plus durable à l'étranger: c'est que dans ces pays on s'intéressa davantage et plus longtemps à ces essais de résurrection parce qu'ils avaient véritablement un but, et un but national. Même un recueil de faux folklore pouvait donc y jouir d'une faveur plus grande qu'il n'en aurait jamais pu obtenir en France.