CHAPITRE IX

«La Guzla» en Allemagne.

1. La traduction de Wilhelm Gerhard. Ranke et la Guzla. Otto von Pirch. Siegfried Kapper. La critique de M. Depping.—§ 2. Goethe et la Guzla.

§ 1

LA TRADUCTION DE WILHELM GERHARD

Au mois de mai 1827, M. Berger, le beau-frère de M. Levrault, imprimeur à Strasbourg, fit à Leipzig, pendant la foire de Pâques, connaissance d'un Allemand aimable, riche, lettré, M. Wilhelm Gerhard, ancien marchand de toiles.

M. Gerhard était un personnage intéressant. Ami de Goethe, il composait de longues odes à propos de chaque anniversaire du grand poète qui l'avait reçu dans son intimité; il lui dédiait humblement ses livres, traduisait pour lui des poésies populaires de tous les pays, qui devaient subir un triage cruel avant de voir le jour dans la revue du Maître: Art et Antiquité.

Retiré des affaires, M. Gerhard avait mis ses talents au service de la littérature. Il traduisit en allemand des chants serbes, grecs modernes, espagnols, écossais; il fit paraître deux gros volumes de ses propres poésies, élégamment imprimés en jolis caractères sur lourd papier de bibliophile, qui garde toujours, quatre-vingts ans après la publication, sa blancheur de neige.

Plus tard, il écrivit quelques scènes de théâtre que des amateurs jouèrent dans des salons bourgeois; satisfait de ses succès littéraires, il s'adonna à la peinture et à la sculpture, étudia les sciences naturelles, collectionna des fossiles, composa des dissertations sur quelques questions d'économie politique. Avant de mourir, en 1858, le brave vieil homme commença à prendre des leçons de solfège[798].

Tel était «M. Gerhard, conseiller et docteur quelque part en Allemagne», dont parle l'auteur de la Guzla dans sa seconde préface; le «juge compétent» que citent tous les biographes de Mérimée,—Taine l'appelle «savant allemand[799]»,—«l'autorité allemande» selon l'expression de l'illustre critique qu'est M. George Saintsbury[800]!

En réalité, M. Gerhard ne fut jamais ni un docteur, ni une «autorité»; les dictionnaires biographiques de sa patrie sont pleins d'ingratitude pour une vie aussi laborieuse; ils ne croient même pas devoir mentionner son nom.

Ce fut M. Gerhard qui donna la version allemande de la Guzla. Pendant l'impression même du livre, les bonnes feuilles lui avaient été communiquées par son nouvel ami M. Berger[801], et M. Gerhard lui écrivait en les lui renvoyant à son hôtel (22 mai 1827): «Les feuilles intitulées la Guzla ont beaucoup d'intérêt pour moi. Mon Serbe qui part demain pour la Serbie regrette de ne pouvoir faire votre connaissance. J'ai grande envie de traduire les chansons en vers allemands. Les rythmes serbes me sont connus[802].»

«Le Serbe» dont il parle était le poète Sima Miloutinovitch, qui traduisait pour lui les piesmas en prose allemande,—car cet homme qui était une «authorité» en fait de littérature serbe, ne croyait même pas devoir connaître cette langue. Dès 1826, il préparait ainsi son recueil de poésies populaires serbes traduites en vers allemands avec le secours du pauvre diable de Miloutinovitch auquel il payait galamment «en thé et en cigares» le temps perdu et les services rendus[803].

Son livre devait paraître dans le courant de l'été 1827[804], mais il ne parut pas avant décembre, car, les feuilles de la Guzla une fois reçues, M. Gerhard se mit à traduire les ballades de Mérimée, afin de «compléter» son recueil. Le 5 juillet 1827, il écrivait, en français, à l'éditeur de la collection strasbourgeoise la lettre que voici:

Monsieur, j'ai eu l'honneur de faire la connaissance de M. Berger à la foire de Pâques. Il m'a communiqué quelques feuilles des chansons morlaques que vous fûtes sur le point de publier sous le titre: La Gouzla (sic) parce qu'il avait appris par Goethe que je viens de traduire une collection des chansons semblables de Serbie. Il m'a encouragé de traduire encore ceux que vous publiez et de dire quelques mots sur votre ouvrage dans les feuilles publiques et d'écrire à Goethe qu'il en parle dans son journal: Kunst und Alterthum dans lequel il vient de dire bien des choses flatteuses sur les miennes. J'ai fini la traduction des pièces contenues dans les feuilles communiquées qui vont jusqu'au commencement de l'histoire de Maxime et Zoé [pp. 1-108], et je vous prie, Monsieur, de m'envoyer au plus tôt possible par la voie de la diligence le reste des feuilles qui composent le petit ouvrage, ou, s'il n'était pas encore fixé, au moins celles qui sont parues depuis ce temps-là, pour me mettre à même de finir ma traduction allemande qui est faite en rythmes serbiens au lieu de la prose et comme on les chante dans leur pays. Je désire beaucoup de recevoir ces feuilles au plus tôt possible et avant de perdre l'envie et le goût pour ces poésies-là (sic), et je me flatte que vous accomplirez mes désirs, comme M. Berger m'assurait que vous auriez la bonté de faire.

J'ai l'honneur d'être, avec estime,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

W. GERHARD[805].

Sans doute, il obtint ces feuilles avant d'avoir «perdu le goût et J'envie» de les traduire, car quatre mois après l'apparition de la Guzla, le livre de M. Gerhard était prêt[806]; il parut à la fin de l'année 1827[807] sous le titre de Wila, serbische Volkslieder und Heldenmãrchen, deux gros volumes in-8º, formant la troisième et quatrième partie des Poésies de M. W. Gerhard[808].

Aux pages 89-188 du second volume sont traduites les ballades de la Guzla, excepté la dernière, la seule authentique, la Triste ballade de la noble épouse d'Asan-Aga. Dans la préface, le traducteur motivait cette absence: «Comment oserais-je, dit-il, venir après un tel Maître que Goethe et traduire de nouveau en allemand ce chant divin[809]!»

En traduisant avec Miloutinovitch les véritables chants serbes, Gerhard s'était assimilé une foule d'expressions: des épithètes homériques, des répétitions fréquentes, enfin, certains autres procédés de l'improvisateur serbe. Il avait appris chez les traducteurs qui l'avaient précédé, particulièrement chez Mlle von Jakob, à manier «le vers de l'original», c'est-à-dire l'octosyllabe des courtes pièces lyriques et surtout le mètre des piesmas héroïques, décasyllabe sans rime composé de cinq trochées, divisé par une césure après le deuxième trochée ou quatrième pied. Donc, s'il ignorait, le malheureux, bien des choses sur la poésie serbe, il avait, naturellement, droit de se croire expert en «rythmes serbiens» et pouvait penser se connaître aux signes extérieurs de cette poésie, qui font complètement défaut dans la prose de Mérimée. Du reste, c'est ce qu'il nous dit dans sa modeste préface[810].

Ainsi, il ne s'est pas vanté dans sa traduction d'avoir «découvert le mètre original sous la prose française», comme le veut Mérimée et comme on ne le répète que trop. Il a simplement fait bénéficier les poèmes du recueil de la pratique qu'il avait acquise en traduisant les véritables chants serbes. On pourra le voir dans cette ballade, dont nous avons déjà cité l'original.

DIE TAPFERN HAJDUKEN.

Tief in einer Hõhl' auf spitzen Kieseln
Liegt der tapfre Rãuber Kristitsch Mladen,
An des Rãubers Kristitsch Mladen Seite
Seine Frau, die schõne Katherine,
Ihm zu Füssen beyde wackre Sõhne.
Schon drey Tage sind sie in der Hõhle,
Haben schon drey Tage nichts gegessen;
Denn es hüten draussen ihre Feinde,
Alle Pässe rings im Waldgebirge,
Und wenn sie das Haupt erheben wollen,
Sind auf sie gerichtet hundert Flinten.
Schwarz sind ihre Zungen und gesohwollen
Von dem Durste, den sie leiden müssen,
Denn sie haben nichts als faules Wasser,
Das in einem Felsenloch sich sammelt.
Dennoch waget Keiner eine Klage,
Fürchtend Kristitsch Mladen zu missfallen.

Als drey Tage hingeschwunden waren,
Rief voll Schmerz die schöne Katherine:
«Eurer mag die Jungfrau sich erbarmen,
Und euch an verhassten Feinden rächen!»
Tief aufseufzend ist sie drauf verschieden.

Kristitsch Mladen schaute trocknen Auges,
Schaute trocknen Auges auf den Leichnam,
Doch die Söhne wischten ab die Thränen,
Wenn der Vater weg die Blicke wandte.

Ist nun auch der vierte Tag gekommen,
Und das faule Wasser in dem Felsen
Hat die Sonne vollends aufgetrocknet.
Aber Kristitsch, ältester Sohn des Mladen,
Ist hierauf in Raserei verfallen;
Aus der Scheide zieht er seinen Handschar,
Schaut der Mutter Leichnam an mit Blicken
Wie der Wolf, wenn er ein Lamm betrachtet.

Grausen fühlte drob sein jüngster Bruder,
Der Alexa, und er zog den Handschar,
Und durchschnitt den Arm sich mit dem Stable:
«Trink von meinem Blute, Bruder Kristitsch,
Und begehe ja nicht solch Verbrechen!
Wenn wir erst den Hungertod erlitten,
Kehren wir, der Feinde Blut zu trinken.»
Sprang der Mladen jetzt auf seine Füsse:
«Auf, ihr Kinder! besser eine Kugel,
Als die Höltenangst des Hungertodes!»

Alle Dreye sind herabgestiegen,
Wie die Wölfe die vor Hunger wüthen.
Jeglicher hat zehn der Feind' erschlagen,
Zehn der Kugeln in die Brust empfangen.
Feinde hieben ihnen ab die Köpfe;
Aber wie sie im Triumph sie trugen,
Wagten sie sie kaum noch anzuschauen,
Also fürchteten sie Kristitsch Mladen
Und des Kristitsch Mladen wackre Söhne[811].

On remarque dans cette traduction, d'abord, le décasyllabe, «vers de l'original», dans lequel M. Gerhard avait déjà traduit la plus grande partie des ballades authentiques serbes qui composent la Wila, comme on le verra d'après l'exemple suivant:

Lieber Gott, dir werde Dank für Alles!
Welch ein Mann war Delibascha Marko
Und wie siehet heut' er aus im Kerker
In der Asakburg verdammten Kerker[812]!

Ensuite, on y trouve le procédé très usité par les guzlars, procédé que Mérimée ne paraît pas avoir connu et que M. Auguste Dozon à su si bien conserver dans sa traduction des chants serbes en prose française, à savoir la répétition très fréquente de mots, d'expressions, quelquefois de vers entiers:

Mes fils, mes faucons… ne trahissez pas un seul de vos compagnons, ni les receleurs chez qui nous avons hiverné, hiverné et laissé nos richesses; ne trahissez point les jeunes tavernières chez qui nous avons bu du vin vermeil, bu du vin en cachette[813].

Quand on improvise, comme le guzlar serbe, et quand on a besoin de dix syllabes, ce moyen est des plus avantageux. M. Gerhard le connaissait et le pratiquait en traduisant les chants du recueil de Karadjitch. Voici quelques exemples:

Möchtest du auch gleich das Ross erzürnen, Möchtest gleich den scharfen Säbel ziehen?

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Schauet in das Amselfeld hinunter, Schaut hinunter auf das Heer der Türken.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Schlägt sie mit der flachen Hand den Türken, Schlägt ihn heftig auf die rechte Wange, Auf die Wang' und redet zu ihm also[814].

Avant qu'il se mît à traduire la Guzla, la palinlogie était donc familière à M. Gerhard; en traduisant les ballades de Mérimée, il l'appliqua chaque fois que la fidélité qu'il gardait à son texte le lui permit. On en trouve des preuves dans ces vers des Braves Heyduques:

…Liegt der tapfre Räuber Kristitsch Mladen,
An des Räubers Kristitsch Mladen Seite…

ce qui correspond à la phrase suivante de Mérimée: «[Dans une caverne], couché [sur des cailloux aigus], est un brave heyduque, Christich Mladin. À côté de lui [est sa femme, etc.]»

Voici encore quelques exemples tirés de cette ballade seulement:

Schon drey Tage sind sie in der Höhle, Haben schon drey Tage nichts gegessen.

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Kristitsch Mladen schaute trocknen Auges, Schaute trocknen Auges auf den Leichnam…

. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Also fürchteten sie Kristitsch Mladen
Und des Kristitsch Mladen wackre Söhne.

Ces répétitions, on le remarquera, font complètement défaut dans l'original français.

On y remarquera encore une chose: «Un brave heyduque, Christich Mladin» est rendu par «der tapfre Räuber Kristitsch Mladen». En effet, tous les héros de la ballade serbe sont personnages connus—ou du moins supposés tels;—c'est leur faire injure que de mettre devant leur nom l'article indéfini.—Enfin, au vers:

Sprang der Mladen jetzt auf seine Füsse

on trouve une expression tout à fait serbe, dont il n'y a pas l'équivalent chez Mérimée,—il dit simplement: «Mladin s'est levé.» Sauter sur ses pieds et sauter sur ses pieds légers est une des expressions favorites du chanteur serbe, et M. Gerhard la connaissait bien. En voici quelques exemples tirés du premier volume de la Wila:

Und sie sprangen auf die leichten Füsse.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Springt die Jung' auf ihre leichten Füsse.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sprang der Komnen auf die leichten Füsse[815].

Ainsi il illyrisait davantage la «couleur locale» de la Guzla; mais sans le faire toujours avec le même bonheur. Il changeait des noms: Jean devenait Iwan; fils d'Alexis: Alexewitsch; George Estivanich: Gjuro Stewanitsch; fils de Jean: Iwanowitsch; Hélène: Jellena; Théodore Khonopka: Todor Knopka; saint Eusèbe: der heilige Sawa[816]!

Comme le guzlar, M. Gerhard employait très fréquemment le vocatif serbe au lieu du nominatif—licence poétique qui fournit une syllabe de plus quand on en a besoin. D'où:

Hyazinth Maglanowitschu singt es,
Aus der Veste Swonigrad gebürtig,
Der geschickteste der Guszlespieler[817].

Même il allait plus loin, et sous sa main le prêtre de Mérimée devenait un pope[818].

Mais c'était tout, ou à peu près tout ce qu'il pouvait devoir à ce que M. Karl Braun appelle «une rare connaissance du sujet[819]». Plus nombreuses sont les preuves qui n'en témoignent aucune: et d'abord cette prétention de traduire «en vers de l'original». Nous avons déjà dit que les piesmas héroïques serbes sont presque toutes en décasyllabes et que les piesmas lyriques n'ont pas de forme fixe. Nous avons dit également qu'il est impossible d'établir aucune distinction entre ces deux genres dans le recueil de Mérimée. Or, M. Gerhard traduisit dix-neuf pièces de la Guzla en décasyllabes, mais il mit le reste en mètres différents, qui ne sont pas toujours les «rythmes serbiens, comme on les chante dans leur pays», et dont le choix fut complètement arbitraire et plutôt hardi. On trouve même des vers rimés dans cette traduction:

Der Himmel ist hell, das Meer ist blau,
Es wehen die Lüftchen so sanft und lau,
Der Mond erhebet sich wolkenleer,
Nicht zauset der Sturm die Segel mehr[820].

La poésie populaire serbe ne connaît pas la rime.

Avant de devenir la victime de Mérimée, ce brave homme avait déjà été celle de la fantaisie extraordinaire du poète Miloutinovitch dont nous parlions tout à l'heure. Plusieurs des poésies qu'il s'était fait traduire avaient été composées par Miloutinovitch lui-même et ne sont nullement «populaires» en Serbie. Dans ses Notes, M. Gerhard nous raconte parfois des choses vraiment surprenantes. Sous l'influence de cet aventurier, il établit gravement tout un nouveau système d'études mythologiques et étymologiques, grâce auquel l'Europe se rendra enfin compte du rôle important qu'avaient joué les Serbes dans l'histoire ancienne. En effet, tous les dieux gréco-romains ne portent-ils pas des noms serbes que des scribes ignorants ont corrompus? Morlaque veut-il dire autre chose que «celui qui supporte facilement la mer[821]?» Et le brave Allemand n'oublia pas de nous apprendre qu'il y a des Gerhard en Serbie et qu'ils y portent le nom de Djero[822]!

Six mois avant l'apparition de la Guzla, Goethe vantait à Eckermann le talent de Gerhard. Avec son indulgente bonhomie, il voyait en cet esprit simple et naïf un personnage propre à comprendre et à interpréter l'âme des primitifs. «Ce qui aide Gerhard, disait-il, c'est qu'il n'a pas une profession savante… S'il se borne toujours à mettre en vers de bonnes traditions, tout ce qu'il fera sera bon; mais les œuvres tout à fait originales exigent bien des choses et sont bien difficiles[823]!» Le vieux poète ne se trompait pas, dans un certain sens: quelques-unes des chansons de Gerhard, composées à la manière populaire, se chantent encore en Allemagne[824]; mais il ne pensait pas que Mérimée allait bientôt lui donner un démenti formel, prouvant que même la mise en vers de «bonnes traditions» n'est pas chose si facile et que l'on peut souvent s'y méprendre, surtout quand il s'agit de choisir ces «traditions».

* * * * *

La Wila eut un certain succès, tant en Allemagne qu'à l'étranger. Goethe la présenta au public dans sa revue Art et Antiquité en même temps qu'il parlait du recueil de Mérimée et de la traduction anglaise des chants serbes, par John Bowring[825]. Il ne s'occupa, il est vrai, que de la première partie du livre, c'est-à-dire des piesmas authentiques; mais d'autres critiques ne surent pas distinguer si nettement le vrai du faux; ils louèrent avec le même enthousiasme toutes les ballades sans exception. Ainsi par exemple l'Allgemeine Literatur-Zeitung se plut à faire une allusion spéciale aux ballades «du mauvais œil, de la flamme voltigeante, des nains-cavaliers et des vampires sanguinaires» (von bösen Blicken, wandelnden Flämmchen, reitenden Zwergen, blutsau-genden Vampyren[826]).

Un jeune professeur allemand, dont le nom devait rester célèbre, attaché à une école historique fameuse, Léopold Ranke, fut également l'une des nombreuses dupes de la Guzla, à notre sens la plus distinguée. Au moment où parut le livre de Mérimée, il préparait, en compagnie de Vouk Karadjitch, cette Histoire de la révolution serbe, d'après les documents et les communications serbes, que Niebuhr regarde comme la production historique la plus remarquable de son époque. «Il y a cinquante ans de cela, écrivait Ranke en 1878; j'habitais alors Vienne et j'entendais chaque jour mon inoubliable ami Vouk monter l'escalier—il avait une jambe de bois—pour venir me raconter l'histoire de son peuple[827].»

«Leur ouvrage» fut publié à Hambourg, en 1829[828]. C'était un exposé extrêmement clair et saisissant, quoique assez souvent partial, d'événements quasi contemporains. Dans une importante introduction, Ranke traçait un magistral tableau des mœurs du pays et du caractère national serbe. Il va sans dire qu'il utilisa dans ce but surtout les chants populaires, très connus en 1828. Il ne savait pas le serbe et dut se servir des traductions de Mlle von Jakob et de M. Gerhard, mais, bien qu'à cette époque Goethe eût déjà dévoilé la supercherie, le grand historien ne trouva aucune différence entre les pièces authentiques de la Wila et celles qui ne l'étaient pas; il cita même les Pobratimi de Mérimée comme une peinture véridique des mœurs serbes. «Dans les chants populaires de ce peuple, dit-il, on nous représente d'une façon très vivante la sainteté de la fraternité[829]. C'est un des traits des plus caractéristiques de la nation serbe que ce sentiment où sont réunis les contrastes les plus frappants et qui fait que les deux amis enfoncent leurs poignards dans la poitrine de la jeune fille turque qu'ils aiment tous deux, afin de ne pas se brouiller à cause d'elle. «(…diese Gesinnung, in der sich das Entgegengesetzte vereint,—in welcher etwa Bundesbrüder ihren Dolch zugleich in den Leib der Türkin senken, die beide lieben, um sich nicht ihrerhalb zu entzweien[830]…)» L'allusion à la ballade de Mérimée est assez claire.

Un officier prussien, Otto von Pirch, qui avait en 1829 visité la Serbie et qui publia l'année suivante une relation de ce voyage[831], est également parmi ceux qui se laissèrent prendre à la Guzla. Bien qu'il ignorât complètement la langue serbe, il crut avoir assez de compétence pour juger les différentes traductions étrangères des piesmas, et n'hésita pas à proclamer la meilleure celle de M. Gerhard[832]. Ce qu'il loua le plus chez lui, c'étaient les nombreuses notes si judicieuses qui accompagnaient la Wila; or, ces notes sont, on le sait, presque toutes empruntées à Mérimée.

Quatorze ans plus tard, un jeune poète de la Bohême allemande, qui se révélera un jour l'un des meilleurs connaisseurs de la vie sud-slave, Siegfried Kapper, prit au sérieux la traduction de Gerhard et s'en inspira. Le futur auteur de Lazar, der Serbencar, publia, en 1844, sous le titre des Slavische Melodien, un recueil d'imitations des chants et des contes populaires slaves; dans deux de ces poèmes l'on sent très nettement l'influence des ballades illyriques de Mérimée:

Also sprach der Wirth zu seinem Gaste:
«O Fremdling, sprich, so willst du weiter ziehn?
Vor wenig Tagen kamst du in's Gebirge,
Und irrtest scheu und einsam in den Klüften;
Wo Wölfe heulen, Wasserfälle rauschen,
Blutgierige Vampyre Nester bau'n.» U. s. w.

(Der Flüchtling in der Czernagora.)

«Was betrübt, o Marko, deine Seele,
Dass dein Auge also finster schauet?
Was bedrückt dein Herz, dass deine Stirne
So gefurcht und deine Wang' erblichen?
Hat der Hagel dir die Saat zerschlagen?
Glaubst du, dass ich wankend in der Liebe?
Oder saugt in mitternächt'ger Stunde
Ein Vampyr das Blut dir aus dem Herzen?»

«Hätte Hagel mir die Saat zerschlagen,
Brächt' ein nächstes Jahr wohl Doppelernten;
Wärst du wankend in der Liebe worden,
Neue Zeit brächt' wohl auch neue Liebe.
Aber ein Vampyr saugt mir am Herzen,
Nachts und Morgens, lange, lange Tage,
Seit Stavila ist zu Schutt geworden,
Seit an unsern Küsten fremde Kähne,
In den Bergen fremde Männer streifen.»

(Ein Vampyr[833].)

Mais on savait à cette époque en Allemagne que la Guzla était une
production apocryphe, et le traducteur stuttgartois des Œuvres de
Prosper Mérimée
élimina de sa traduction cet ouvrage dont «un certain
M. Gerhard» avait déjà donné une version allemande[834].

La Wila ne passa pas inaperçue en France. Une année après sa publication, G.-B. Depping, cet érudit franco-allemand à qui l'on doit le Romancero castellaño (Leipzig, 1844) et l'édition de la Correspondance administrative de Louis XIV (Documents inédits de l'Histoire de France), la présenta au public dans le Bulletin des sciences historiques, antiquités, philologie, rédigé par MM. Champollion. Nous ne citerons de sa notice que quelques passages qui se rapportent aux ballades traduites de la Guzla.

Depuis qu'un Servien, Wouk Stéphanovitch, disait-il, a fait paraître à Vienne un recueil des poésies populaires de sa nation, les Allemands se sont adonnés avec zèle à l'exploitation de cette mine inconnue, qui leur procurait la connaissance d'une littérature étrangère presque entièrement ignorée. Un M. Talvi (sic) prit dans le recueil servien un grand nombre de pièces pour les traduire en allemand; une Dlle Jacob (re-sic) en fit autant. M. Gerhard, à l'aide d'un poète servien qui a séjourné en Allemagne, Siméon Milutinovitch, a traduit ou imité une foule d'autres pièces du même recueil, qui avaient été négligées par ses devanciers… M. Gerhard a voulu compléter sa collection, en traduisant aussi l'ouvrage récemment publié à Paris sous le titre de la Guzla, ou choix de poésies illyriques recueillies dans la Dalmatie, la Bosnie, la Croatie et l'Herzégowine. Toutes ces pièces forment ensemble deux volumes…

En bon traducteur, M. Gerhard professe une grande admiration pour la poésie servienne; il la trouve plus près du genre anacréontique que la poésie des Grecs modernes… Ces poésies sont curieuses, d'abord parce qu'elles sont l'expression de l'esprit national et de l'imagination d'un peuple peu connu; en second lieu, parce qu'elles font continuellement allusion à des mœurs, des usages, des préjugés, etc., bien différents des nôtres. Par exemple, le morceau: la Fiancée vampire[835], nous retrace une superstition qui passe dans l'Est de l'Europe presque pour un article de foi…

Puis, après avoir parlé sur le caractère général des piesmas héroïques où «les brigands et les Turcs jouent un grand rôle», M. Depping ajoutait:

Un glossaire des termes et noms serviens employés dans ce recueil termine le second volume: l'auteur y a donné aussi quelques notes historiques sur les événements auxquels les romances font allusion; une partie de ces notes est tirée de celles qui accompagnent le recueil français de la Guzla[836].

Ainsi M. Gerhard ne contribua pas peu à faire connaître Mérimée et la Guzla même en France. Si celui-ci n'avait pu lire une critique de ses chants dans le respectable journal de MM. Champollion, il y en trouva une de la traduction, qui dut lui faire plaisir. Car il la lut très probablement; ses amis Fauriel et Ampère, très versés dans les sciences, recevaient certainement ce journal. S'il put se féliciter qu'à la suite du bon M. Gerhard d'autres encore allaient se tromper et qu'ainsi le succès de son livre dépasserait même ses prévisions, ne croyons pas cependant que «tous les amateurs de poésie populaire en France et en Europe s'y laissèrent prendre également», comme l'affirmait solennellement M. de Loménie dans son discours de réception à l'Académie Française. Nombreux furent ceux qui devinèrent la supercherie de Mérimée et cela sans aucune peine, parce qu'ils avaient eu tout simplement le mérite d'être mieux instruits des choses de ces pays qu'on ne l'était alors. (Kopitar, Jakob Grimm, Goethe, Mlle von Jakob, Schaffarik, etc.)

Mais pour en finir avec M. Gerhard, disons encore une fois qu'il n'était pas un érudit, ni un docteur, ni une autorité dans la matière; et que cette légende savamment accréditée par Mérimée, longtemps soutenue par la confiance que lui ont témoignée des critiques comme Taine, Brandes, Saintsbury, doit enfin s'évanouir.

§ 2

GOETHE ET «LA GUZLA»

Goethe, qui avait toujours porté beaucoup d'intérêt aux choses de France, en manifesta tout particulièrement pendant la dernière période de sa longue vie. La littérature de son pays suivant une voie qu'il jugeait mauvaise, il préférait s'occuper soit de l'antiquité, soit de l'étranger et surtout de la France. La politique, la science et l'art français étaient alors sa grande préoccupation; mais ce qu'il suivait avec le plus d'attention et de sympathie, c'étaient les débuts de la nouvelle école littéraire, la lutte des romantiques de la Muse française et du Globe, avec les classiques de l'Académie. Personne à l'étranger ne connaissait mieux que le patriarche de Weimar le mouvement littéraire de la Restauration. Avec une joie sincère il voyait la France «se relever de ses ruines, se consoler de ses malheurs par la gloire des lettres et reconquérir dans le domaine de l'esprit la suprématie qu'elle avait perdue dans l'ordre politique[837]».

Le grand homme, on le sait, avait tort de «rester trop chez lui» et Sainte-Beuve a justement remarqué qu'il aurait eu une influence plus considérable en France s'il avait daigné y venir passer «six mois, en 1786». Mais si ce manque d'ambition personnelle retarda le succès du Faust, il ne paraît pas qu'il influa sensiblement sur l'Olympien. De tous côtés, d'aimables informateurs satisfaisaient sa curiosité universelle.

C'est ainsi qu'en 1826, les rédacteurs du Globe crurent devoir rendre hommage au vieux poète et lui envoyèrent la collection de leur journal. Goethe en eut beaucoup de plaisir. «Tous les soirs, écrivait-il au comte Reinhard (27 février 1826), je consacre quelques heures à la lecture des anciens numéros; je note, je souligne, j'extrais, je traduis. Cette lecture m'ouvre une curieuse perspective sur l'état de la littérature française, et, comme tout se tient, sur la vie et sur les mœurs de la France[838].»

Dès qu'il arrivait de Paris quelque visiteur, Goethe demandait des renseignements «sur les hommes d'État, les littérateurs et les poètes célèbres»: Chateaubriand, Guizot, Salvandy, Alfred de Vigny, Mérimée, Victor Hugo, Émile Deschamps. Si Lamartine n'est pas au nombre des favoris de l'auteur de Werther, Béranger en est l'un des premiers[839].

Goethe aimait à parler de la littérature française; il trouvait un jour qu'elle ne manque pas de «talents ordinaires» qui sont, d'après lui, «emprisonnés dans leur temps et se nourrissent des éléments qu'il renferme»; Eckermann osa poser une question:

—«Mais que dit Votre Excellence de Béranger et de l'auteur des pièces de Clara Gazul?»

—«Je les excepte, répondit Goethe, ce sont de grands talents qui ont leur base en eux-mêmes et qui se maintiennent indépendants de la manière de penser du jour[840].»

Au mois de mars 1827, A. de Humboldt, revenant de Weimar, apporte des présents pour Salvandy et Mérimée, probablement cette «médaille assez mauvaise» dont parle Gustave Planche[841]. À la même époque, Goethe conseille à son ami Zelter de lire le Théâtre de Clara Gazul[842]. Deux mois plus tard, il reçoit très cordialement Ampère et A. Stapfer, qui lui donnent mainte information sur les derniers événements littéraires. «Le 4 mai, rapporte Eckermann, grand dîner chez Goethe en l'honneur d'Ampère et de son ami Stapfer. La conversation a été vive, gaie, variée. Ampère a beaucoup parlé à Goethe de Mérimée, d'Alfred de Vigny et d'autres talents remarquables[843].» Quelques années plus tard, lorsque David d'Angers envoya à Goethe sa collection de médaillons, le bon Eckermann désirait surtout voir Mérimée. «La tête nous parut, dit-il, aussi énergique et aussi hardie que son talent, et Goethe y trouva quelque chose d'humoristique[844].»

On le sait, ce fut Goethe qui, à propos de la Guzla, dévoila la supercherie. Au mois de mars 1828, il publia dans sa revue Art et Antiquité la notice suivante:

LA GUZLA, OU CHOIX DE POÉSIES ILLYRIQUES.

Ouvrage qui frappe, dès le premier coup d'œil, et qui, si on l'examine d'un peu plus près, soulève une question mystérieuse.

C'est depuis peu seulement que les Français ont étudié avec goût et ardeur les différents genres poétiques de l'étranger, en leur accordant quelques droits dans l'empire du beau. C'est également depuis peu qu'ils se sont sentis portés à se servir, pour leurs œuvres, des formes étrangères. Aujourd'hui, nous assistons à la plus étrange nouveauté: ils prennent le masque des nations étrangères, et dans des œuvres supposées, ils s'amusent avec esprit à se moquer très agréablement de nous. Nous avons d'abord lu avec plaisir, avec admiration, le faux original, et, après avoir découvert la ruse, nous avons eu un second plaisir en reconnaissant l'habileté de talent qui a été déployée dans cette plaisanterie d'un esprit sérieux. On ne peut certes mieux prouver son goût pour les idées et les formes poétiques d'une nation qu'en cherchant à les reproduire par la traduction et l'imitation.

Dans le mot Guzla se cache le nom de Gazul; le nom de cette bohémienne espagnole masquée qui s'était récemment moquée de nous avec tant de grâce, nous donna l'idée de faire des recherches sur cet Hyacinthe Maglanovich, principal auteur de ces poésies dalmates, et nos recherches ont réussi. De tout temps, quand un ouvrage a obtenu un grand succès, on a cherché à attirer l'attention du public et à gagner ses louanges en rattachant un second ouvrage au premier, sous le titre de Suite, Deuxième partie, etc. Cette fraude pieuse, connue dans les arts, a aidé à former le goût; en effet, quel est l'amateur de médailles anciennes qui n'a pas de plaisir à rassembler la collection de fausses médailles, gravées par Jean Cavino? Ces imitations trompeuses ne lui donnent-elles pas un sentiment plus délicat de la beauté des monnaies originales?

M. Mérimée ne trouvera donc pas mauvais que nous le déclarions ici l'auteur du Théâtre de Clara Gazul et de la Guzla, et que nous cherchions même à connaître, pour notre plaisir, tous les enfants clandestins qu'il lui plaira de mettre ainsi au jour[845].

Ceux qui ont parlé de la Guzla,—et ils sont nombreux; on le verra dans la Bibliographie que nous plaçons à la fin du présent ouvrage—ont cru, avec raison, devoir tous dire un mot de la critique de Goethe. Et pourtant, il nous semble que la plupart d'entre eux l'ont mal interprétée; il reste toujours à mettre les choses au point. Maxime du Camp, par exemple, alla jusqu'à affirmer que le poète allemand s'était laissé prendre à la mystification[846]!

Gustave Planche, qui paraît avoir été le premier qui ait parlé de cette notice, déclara, en 1832, que Mérimée lui-même ayant envoyé un exemplaire de la Guzla à Goethe, celui-ci «se donna le plaisir de dévoiler ce qu'il savait parfaitement[847]». Quelques années plus tard, un Allemand, qui traduisit les œuvres de Mérimée,—et en omettant toutefois la Guzla,—assura à nouveau la même chose[848]. En 1875, Léo Joubert donne une nouvelle explication: «Goethe, quand il reçut la Guzla, ne devina pas tout d'abord de quelle main elle partait; il inclinait à regarder le recueil comme authentique. Ampère, alors à Weimar, et qui voyait tous les jours le grand poète allemand, se hâta de le détromper en lui révélant le nom du véritable auteur[849].» Ampère séjourna à Weimar pendant les mois d'avril et mai 1827; or, la Guzla ne parut que fin juillet: l'assertion de Léo Joubert est donc inexacte. Mais elle n'en est pas moins intéressante: Ampère, qui savait que l'impression de la Guzla touchait à sa fin, parla beaucoup de Mérimée à Goethe pendant le grand dîner du 4 mai 1827; sut-il garder un silence complet sur la dernière production de son ami? On serait tenté de croire qu'il commit une indiscrétion, si nous n'avions la preuve du contraire; nous en parlerons tout à l'heure.

Mérimée, il est vrai, envoya un exemplaire à Weimar. «Remerciements pour l'article de Goethe que vous avez pris la peine de traduire pour moi, écrivait-il à son ami Stapfer. S'il faut vous dire la vérité, il m'a paru un peu plus lourd que les morceaux de critique du Globe, ce qui n'est pas peu dire. Je n'en suis pas moins très reconnaissant de ce souvenir… Ce qui diminue son mérite à deviner l'auteur de la Guzla, c'est que je lui en ai adressé un exemplaire, avec signature et paraphe, par un Russe qui passait par Weimar. Il s'est donné les gants de la découverte afin de paraître plus malin[850].» Cet exemplaire, conservé à Weimar, porte la dédicace suivante que nous pouvons reproduire en fac-similé, grâce à l'extrême amabilité de la direction du Goethe-Nationalmuseum:

[Illustration: À son Excellence

Monsieur le Comte de Goethe

Hommage de l'auteur du théâtre de Clara Gazul

Paris août 27 1827 ]

Cette dédicace peut facilement induire en erreur; MM. Ludwig Geiger et Félix Chambon, qui l'ont publiée avant nous, l'ont mal interprétée à notre avis[851]. Elle est, en effet, datée du 27 août; or, dès le 25 juillet 1827, Goethe fait mention dans son Journal des «ballades apocryphes dalmates[852]». Assurément, il avait dû recevoir les bonnes feuilles de la Guzla, soit directement de Strasbourg, soit de Leipzig, d'où Wilhelm Gerhard lui envoyait souvent ses traductions[853]; le 5 juillet, celui-ci avait promis à F.-G. Levrault d'écrire à Goethe au sujet de l'ouvrage[854].

Du reste, il n'y a rien d'étonnant à ce que Goethe se soit aperçu de suite que ces poèmes diffèrent complètement des véritables chants serbes. Il connaissait beaucoup ces derniers et en avait longuement parlé à ses amis, ainsi que dans sa revue.

Mais s'il suspecta les ballades dalmates, il ne pensa pas un moment que Mérimée en pût être l'auteur, avant d'avoir reçu de lui l'exemplaire qui portait sa signature.

Nous ne savons ni qui était ce «Russe qui passait par Weimar» et qui remit à Goethe l'envoi de Mérimée, ni à quelle date il le fit. Le 10 octobre 1827, Goethe note dans son Journal: «Dans la soirée, lu la Guzla[855].» Les Russes qui ont visité Weimar entre le 27 août et le 10 octobre sont: le grand poète Joukovsky, le professeur Chichkoff et le prince Lioubomirsky. Le premier avait fait un séjour à Paris cette année-là, mais il en était déjà parti vers la fin de mai 1827[856].

Toutefois, comme la revue Art et Antiquité paraissait très irrégulièrement, Goethe ne parla de la Guzla que six mois après la publication de ce livre. Le 16 mars 1828, il dicta à Schuhardt sa notice sur les Chants populaires serbes; le lendemain celle sur la Guzla[857].

Car, il faut bien le dire, ce ne fut pas exclusivement par sympathie pour le jeune écrivain français que Goethe parla de la Guzla; il avait sur sa table plusieurs recueils de poésies serbes; il voulut dire de tous un mot en même temps. Dans le numéro où il démasqua Hyacinthe Maglanovich, il présenta au public la traduction anglaise que John Bowring avait faite de certains chants serbes (Servian Popular Poetry), ainsi que la traduction allemande de Gerhard.

Parlant de cette dernière, il ne dit pas un mot de toute la seconde partie de la Wila, sans doute pour ménager la susceptibilité de ce brave Gerhard qui s'était laissé si facilement mystifier. Mais, cela va sans dire, il se trouva obligé de dévoiler, dans une notice à part, le mystère qui enveloppait la Guzla, cet «ouvrage qui frappe, dès le premier coup d'œil».

Cette notice, il ne l'inséra pas tout entière comme il l'avait dictée; ce n'est qu'après sa mort qu'on en a publié une suite où il disait: «M. Mérimée est, en France, un de ces jeunes indépendants occupés à chercher une route qui soit vraiment la leur; la route qu'il suit pour son compte est une des plus attrayantes; ses œuvres n'ont rien d'exclusif et de déterminé; il ne cherche qu'à exercer et à perfectionner son beau talent enjoué, en l'appliquant à des sujets et à des genres poétiques de toute nature.» Quant à la Guzla, Goethe lui reprochait de n'être pas suffisamment un pastiche de la poésie serbe. «Le poète, dit-il, a laissé de côté, dans ses imitations, les modèles qui présentaient des tableaux sereins ou héroïques. Au lieu de peindre avec énergie cette vie rude, parfois cruelle, terrible même, il évoque les spectres, en vrai romantique; le lieu où il place ses scènes est déjà effrayant; le lecteur se voit la nuit, dans des églises, dans des cimetières, dans des carrefours, dans des huttes isolées, au milieu de roches, au fond d'abîmes; là se montrent souvent des cadavres récemment enterrés; le lecteur est entouré d'hallucinations menaçantes qui le glacent; des apparitions, et des flammes légères par des signes mystérieux veulent nous entraîner; ici nous voyons d'horribles vampires se livrer à leurs crimes, ailleurs c'est le mauvais œil qui exerce ses ravages, et l'œil à double prunelle inspire surtout une terreur profonde; en un mot, tous les sujets sont de l'espèce la plus repoussante.» Mais à la fin, il rendait justice à Mérimée: «Il n'a épargné, dit-il, aucune peine pour bien se familiariser avec ce monde; il a montré dans son travail une heureuse habileté, et s'est efforcé d'épuiser son sujet[858].»

Goethe a-t-il sainement jugé Mérimée de 1827?

À notre avis, il le croit plus artiste et dilettante qu'il ne l'est à ce moment; il ne soupçonne pas assez le poète. Nous pensons qu'il y a plus de sincérité dans la Guzla que n'en a voulu reconnaître l'illustre vieillard. C'est pour Mérimée plus qu'un «exercice, un moyen de perfectionner son talent». La Guzla, c'est la pierre qu'apporte en convaincu, un jeune littérateur, à l'édifice que d'autres enthousiastes sont en train d'élever. Mais est-ce sa faute si son tempérament le portait à s'abstraire de ses œuvres, à ne s'y mettre en aucune façon? Si au lieu d'entasser les horreurs pour en frémir lui-même le premier, il «ressemble à un artiste qui s'amuse à essayer aussi une fois ce genre?» S'il a tout à fait en cette circonstance dissimulé son être intime?

Toutefois, et ce que Goethe a justement remarqué, pour cette même raison, Mérimée se sépare, de son premier ouvrage, des autres romantiques; il sait se contenir, ne jamais se laisser entraîner en racontant; retracer des choses horribles «avec sobriété et un parfait sang-froid comme quelqu'un de neutre et d'impassible[859]». À ces qualités il devra d'atteindre un jour à l'art impersonnel mais un peu froid qui caractérise ses nouvelles impeccables. Car, si Mérimée n'est pas plus lyrique dans la Guzla, c'est qu'il n'a pas pu l'être davantage; ne craignons pas de le répéter: il y est aussi sincèrement romantique qu'il en était capable.

Ainsi Goethe a été tenté de vieillir notre auteur, en le devinant tel qu'il sera quelques années plus tard.