Jeanne a de la peine à s'habituer à vivre seule.
Mme Sophie avait raison; Jeanne n'était pas accoutumée à tant de tranquillité: il lui semblait qu'elle n'eût point d'occupation. Quand son ménage était fait, qu'elle avait promené la chèvre et qu'elle lui avait amassé de l'herbe, le reste de la journée lui paraissait bien long.
Elle filait sur sa galerie pendant que Nannette amusait son frère; quand elle s'ennuyait trop, elle prenait ses deux enfants et les emmenait au Grand-Bail. Là, elle aidait à Louise, et bien souvent on la retenait à souper avec son mari qui battait à la grange; d'autres fois, elle s'occupait de son jardin. Nannette la suivait partout, et, comme sa mère lui apprenait beaucoup de choses, cette petite fille causait bien mieux que les autres enfants du bourg.
Quand les anciennes voisines de Jeanne passaient sur le chemin pour aller au marché, elles entraient souvent chez elle, et après avoir visité sa maison, elles lui disaient:
«Elle doit te coûter bon ta maison, petite Jeanne!
--Pourquoi donc ça?
--C'est que tu as un beau jardin en avant; on ne voit ni fumier ni immondices devant ta porte. Et avec quoi comptes-tu donc fumer tes champs?
--Je peux bien avoir de quoi fumer mes champs sans mettre mon fumier sous mes fenêtres, pour empester ma maison et rendre mes enfants malades. N'ai-je pas ma cour, où est l'étable?
--Mais si tu ne mets pas de la paille pourrir devant ta porte, le peu de bétail que tu as ne pourra suffire à fumer tes champs.
--Vous croyez donc que cette paille que vous mettez pourrir devant vos portes fait un bon engrais? Vous vous trompez fort: c'est bon pour vous donner la fièvre ainsi qu'à vos enfants, et voilà tout.
--Comment fais-tu donc, toi?
--Moi, je mets une couche de paille et une de terre sur mon fumier chaque fois que grand Louis nettoie l'étable; j'empêche comme ça qu'il ne sèche, et la paille et la terre qui le couvrent deviennent un excellent engrais. Faites de la litière jusqu'au ventre à vos bêtes, et tenez propre le devant de votre porte, vous verrez comme vous vous en trouverez bien!
--Qui est-ce qui t'a donc appris tout ça, Jeanne?
--C'est Étienne Durand, le gendre de maître Tixier du Grand-Bail.
--Il veut donc changer toutes les coutumes, celui-là?
--Il ne veut rien changer; il veut seulement faire mieux, et il s'y entend bien; grand Louis dit que c'est un excellent cultivateur.»