On enterre la mère Nannette.
Comme la mère Nannette avait été une honnête femme, bien obligeante, tout le monde du bourg, jusqu'aux petits enfants, vint, le lendemain matin, la voir sur son lit de mort et lui apporter des bouquets d'herbes fortes. Quoique Jeanne pleurât toujours, elle présentait le buis à tous ceux qui voulaient jeter de l'eau bénite sur le corps. Vers midi, le charpentier apporta la bière, et Jeanne, aidée de ses deux voisines, y plaça le corps après l'avoir embrassé une dernière fois. Pendant qu'on clouait le couvercle, la pauvre fille criait sans pouvoir se retenir. On mit la bière devant la porte; alors le maire entra avec maître Gerbaud, neveu et héritier de la défunte, et la maison s'emplit de monde. Jeanne, la tête enfoncée dans sa capote, pleurait dans un coin. M. le curé vint avec la croix, et l'on partit pour l'église. La pauvre fille n'aurait pas pu suivre l'enterrement si les voisines ne l'eussent soutenue.
Après la cérémonie, on la ramena dans la maison, où le maire et Gerbaud étaient déjà rendus. M. le curé ne tarda pas à les y rejoindre.
«Maître Gerbaud, dit-il, cette fille a son lit et son coffre, tout le monde le sait; vous les lui laisserez bien emporter?
--Elle a aussi huit draps tout neufs dans l'armoire de la défunte, dit une des voisines; je les lui ai vu faire et marquer à son nom.
--La mère Nannette avait l'argent de Jeanne, ajoute M. le curé. La pauvre femme m'a souvent dit qu'elle la ferait son héritière; mais, comme elle n'a pas laissé de testament, vous usez de votre droit: c'est juste.
--Monsieur le curé, dit Gerbaud, je ne veux rien prendre à cette fille: qu'elle me dise combien d'argent elle a remis à ma tante, et je le lui rendrai tout de suite avec ses draps.
--Voyons, Jeanne, dit le maire, quelle somme avez-vous confiée à la mère Nannette?
--Monsieur, je serais bien en peine de le dire; à mesure que je gagnais quelque chose, je le donnais à ma chère mère, et je ne lui ai pas demandé de compte, bien sûrement. Maître Gerbaud, vous pouvez tout garder; la pauvre femme a bien assez fait pour moi sans que je réclame encore quelque chose; d'ailleurs, j'ai la force de travailler, et je ne crains pas l'ouvrage.»