Thrène XII

Nul n’aima son enfant plus que je ne t’aimais

Ma fille, et plus que moi ne le pleura jamais.

C’est que bien rarement on a vu jeune fille

Plus digne de l’amour d’un père de famille.

Proprette, obéissante et se faisant aimer,

Sachant si gentiment chanter, parler, rimer;

Imitant les saluts de tous, leurs attitudes,

Connaissant des enfants les jeux, les habitudes,

Sage, polie, humaine, ayant toujours bon cœur,

Serviable, attentive et pleine de pudeur,

Au repas du matin s’asseyant la dernière,

Après avoir au ciel adressé sa prière;

N’allant dormir qu’après nous avoir dit adieu,

Qu’après avoir pour nous humblement prié Dieu.

Son père, sur la route au retour d’un voyage,

Toujours apercevait d’abord son doux visage;

Toujours de ses parents elle assistait les gens,

Leur prêtant le secours de ses soins obligeants.

Et tout cela déjà quand sa deuxième année

Était depuis six mois à peine terminée.

Pour sa jeunesse, hélas! c’était trop de vertu:

Sous ce fardeau trop lourd je te vis abattu

Bien avant la moisson, mon épi frêle et tendre.

Non, tu n’étais pas mûr encore, et, sans attendre

Ton heure, dans le sol je te mets de nouveau

Et j’enferme avec toi mon espoir au tombeau.

Je ne te verrai plus jamais sortir de terre,

Tu ne refleuriras jamais à la lumière!