Une nuit je crus errer eu rève dans des siècles passés, et je vis des hommes et des femmes dans leur vie journalière. Je vis des enfants joner, un laquais endormi sur un siège, puis des fruits dans une coupe étrange et soudain sur un balcon trempé de pluie une jeune dame enveloppée dans une grande robe rose et une mante noire.

Mon esprit alors fut pris d’un vertige! — et sentant mon rève, je voulus m’en soustraire en le secouant; mais lui aussi-tôt, se faisant plus confus, devint si pesant, que le coeur oppressé, je le subis. —

Alors je me vis appuyé contre une fenêtre à ogives à la nuit tombante dans une salle. Brusquement tout au fond une porte s’entr’ouvrit, et un chien s’élança, de ces beaux chiens de chasse! il s’arrèta inquiet, les yeux flambants; puis d’un mouvement jeune et violent, fou de vie et de joie, il se retourna, se jeta vers la porte, et frappant le parquet bruyamment de sa queue, il attendit, guetta plutôt, pour s’élancer sur un homme qui entrait. —

Lorsque je vis cet homme qui entrait, je sentis mes lèvres trembler de tristesse. L’on eut dit la vie même, et c’était un mort! —

Ah! si vous l’aviez vu s’avancer d’un pas rapide en tournant vers sou chien une figure d’un contour si vif et d’une ciselure si étroite, que cette tête si noire se détachait des ténèbres comme une tache blanche, tant elle était ardente! l’illusion, je vous assure, vous eut gagné, tout comme moi: cas la vie affluait dans chacun de ses gestes; ses yeux étaient chargés et lourds comme certaines fleurs, et sur cette figure fougueuse, le regard était préocupé et rentré, comme pour se poser très-loin sur une vision qui revenait toujours, et faisait sourire malgré lui, sa bouche songeuse et cruelle! — La mort, me disai-je, la mort! —

Je me sentais si chétif près de cet être si beau, pourtant je vivais moi! n’était-ce pas mieux que ce splendide mirage?

La mort!? — mais ce mot même tombait vide devant un pareil revenant!

Ce fut alors, qu’il marcha droit vers la fenêtre, où je me tenais et que mes yeux purent plonger dans les siens pour, en chercher l’énigme. Mais hélas! qu’ils étaient loins, et comme mon coeur se serra! une grande douleur fit tomber mes paupières qui brûlaient, et je sentis alors s’approcher de moi, et m’envelopper comme l’haleine du Printemps; je crus respirer toutes les aubépines des bois, et sentir un ciel, des sapins, et des ruisseaux clairs: je vis une truite tachetée de rose, et de l’herbe fraîche et mouillée; et une si afreuse nostalgie passa dans mes veines, que j’étendis un bras éploré vers le spectre, dont la vie m’avait ainsi troublé. Mais lui, quoique sa main pesât sur mon épaule, son regard, qui semblait déborder, se détournait toujours. — Et, voulant jeter un cri d’ angoisse, qui ne fut qu’un souffle, je lui dis: «Je suis lá!» et tout mon être passa dans ces pauvres paroles! L’homme tressaillit, et changeant d’attitude, sa main tomba. Mais en ce moment même il y eut un bruit dans la cour, et je le vis se retourner, faire signe à son chien, et sortir. Ni l’un ni l’autre ne m’avaient vu. —

Et alors la Nuit se fit plus profonde, et mon coeur plus froid. Seul mon cerveau s’allumait et marcha.

Regarde! dit-il à mes yeux devenus fixes de terreur, regarde sous ces ténèbres croissans cette salle inconnue, et vois ces meubles bizarres! Que peuvent ils te rappeler?