»En vérité« dit il.

»L’un de ces partis« débita-t-elle, »estime que vous êtes notre adversaire le plus déclaré, l’autre au contraire tend à se tourner vers vous, à vous accueillir, vous . . . . vous attirer. Je me suis longtemps demandée lequel de ces partis était dans le vrai. Car je me sens influencée par l’opinion de chacun, tant que je ne puis être assurée de la mienne. Mais une fois-que je tiens mon impression personnelle, rien et personne ne saurait l’altérer. Et telle est l’idée — immuable maintenant — que je me suis formée de vous.«

Elle était en attendant très embarrassée. Ne sachant trop comment interpréter le mutisme de l’ambassadeur, il lui semblait avancer à tâtons et au hasard dans une obscurité complète, et elle n’était pas fâchée, que déjà la voiture s’arrètât devant le palais. Ils montèrent lentement l’admirable escalier et passèrent dans les salles désertes, où leur présence semblait rompre un cercle pâle et insaisissable comme si une haleine de vie troublait dans ces hautes tapisseries, les figures, les fleurs, les bosquets immobiles, comme si dans le silence des ombres affluaient ici autour de choses évanouies et coulaient tristes et inquiètes d’une porte, d’une muraille à l’autre.

Ils s’arrêtèrent dans une pièce ornée de grisailles merveilleuses.

»Si nous jouions une sonate« proposa-t-il, »en attendant que les autres soient rentrés?«

Décidément, se dit-elle, il faut avec les ambassadeurs se charger de toutes les avances, et ce n’est jamais leur tour.

»Je pars dans deux jours; ne regretterez-vous pas un peu d’ignorer ma pensée?«

»Et quelle est cette pensée?« dit-il simplement.

»Il me semble que j’ai un sérieux avantage sur ceux qui revendiquent un jugement sur vous: c’est d’avoir passé un mois dans votre entourage. Quelque réservé et sur ses gardes que soit un homme d’Etat, le domaine de sa pensée se condense et crée autour de lui une atmosphère très spéciale. Et son vague reflet est peut-être plus intéressant à constater que maints gestes précis, dont se tirent les clichés instantanés, mais souvent confus; d’autant plus que pour ces gestes l’imprévu est toujours apte à entrer en cause et à les altérer dans leur effet ou dans leur interprétation. Quant à moi, je doute que les paroles dont Bismarck formula un jour son jugement sur vous, soient de cours aujourd’hui.«

»Vous doutez dans le vague« dit-il.