»Il m’est d’autant plus facile« remarqua-t-elle, »de provoquer certains pronunciamenti, que personne ne pourrait deviner avec quelle passion je me suis attachée à des questions de ce genre. Et si même j’avouais combien elles me tiennent à coeur, à tel point, qu’immédiatement mon avenir personnel perd à mes yeux toute importance, et rentre dans ses proportions véritables — qui au monde le croirait? Et qui voudrait admettre, ce dont je suis pourtant convaincue, que parmi les nôtres, personne aujourd’hui n’a su vous reconnaître aussi bien que moi?«
»Qui sont vraiment les vôtres? Vous étes Française autant qu’allemande!«
»Autant qu’Anglaise alors. Je ne trouve pas en nous aujourd’hui de quoi nous suffire. A la longue chaque endroit nous oppresse et nous fatigue, d’un ennui, dont nous ne sommes pas responsables. J’arbore« s’écria-t-elle, »les drapeaux de trois nations pour le moins! Je suis la Jeanne d’Arc de l’époque, moi!«
»Vous êtes bien, vous, le diplomate moderne!«
»Qu’entendez-vous par le diplomate moderne?«
»Talleyrand, par son tempérament comme par ses facultés destructives, m’a toujours semblé le type de l’ancien. Chercher votre qualité maîtresse dans un instinct analogue, serait, je crois, manquer de perspicacité. Non seulement parce qu’il manque à votre nature le trait retors, qui caractérise ce genre de talent, mais parce que le don constructeur est la marque même de vos aptitudes. Je doute que vous puissiez vous sentir dans votre élément, à moins de trouver à bâtir, à construire; et ce don de l’architecte est si éminemment le vôtre que souvent je me demande: N’auriez-vous pas manqué en fin de compte votre véritable champ d’action, si vous n’arrivez pas à jeter un pont sur le fleuve le plus difficile à passer aujourd’hui? Ah! que vous en dressiez le plan c’est surtout ce qui m’importé! car en dehors de l’initiative, j’ai découvert dans votre politique un autre élément essentiellement moderne: le trait généreux si spécial aux Français et si intimement lié à leur rancune!«
Yvonne Müller parlait maintenant sans désemparer. »Et je ne crois pas« dit-elle, »à l’élimination du sentiment! Cela aussi est vieux jeu! »Le sentiment n’entre dans la politique que dans un sens restreint, mais c’est un sens qui s’élargira« disait le vieux Bismarck. Et cela d’autant plus que déjà il est devenu plus urgent et pour nous tous peut-être, de poursuivre et de hâter notre politique continentale que notre politique coloniale. Mais il y a beau temps que je soupçonne les idées larges d’ètre rares aussi parmi les ambassadeurs. Qu’en dites-vous?«
»Ils n’ont pas si vite fait que vous de résoudre des questions aussi difficiles.«
»Difficiles ou non, ce serait une défaite pourtant« soupira-t-elle, »si une solution, qui de droit revient à la diplomatie, devait finalement lui être soustraite, et pour ce roman si pitoyable, hélas! qu’est le nôtre! où se brouiller et se nuire sont les éventualités, où s’aimer sans arriver à s’unir sont les faits.«